Mohamed Skander : « Le capitalisme algérien sera fondé sur la solidarité et la redistribution. »

Mohamed Skander : « Le capitalisme algérien sera fondé sur la solidarité et la redistribution. »

(Ecofin Hebdo) - Mohamed Skander est le président des jeunes entrepreneurs algériens. Il a quitté l’Algérie à l’âge d’un an. Il y est revenu 30 ans plus tard, après de brillantes études en France et en Suède, suivies d’un parcours professionnel chez EY, puis chez BNP Paribas, en Suisse. Voilà bientôt 5 ans qu’il a fondé à Alger son cabinet de consulting, Bravehill, récemment rebaptisé BH Advisory. De cette expérience, il a acquis la conviction qu’en Algérie, la réussite est à portée de main et qu’une nouvelle génération, dont il se sent proche, est en train d’émerger, tant dans le secteur privé que dans l’administration. Rencontre avec ce jeune entrepreneur qui pourrait préfigurer l’Algérie de demain.

 

Agence Ecofin : Croyez-vous qu’il soit possible de développer un modèle algérien de management compatible avec les valeurs de solidarité et de protection sociale auxquelles les Algériens semblent très attachés ?
Mohamed Skander : Votre question démontre une connaissance des grands principes fondateurs de notre nation. En Algérie, la solidarité sociale est un concept primordial que l’on retrouve aussi bien au niveau des grands programmes d’Etat qu’au niveau de la vie quotidienne du simple citoyen qui se soucie de l’équité dans son quartier ou dans son travail. Si l’on souhaite développer notre propre modèle économique, c’est un paramètre qui ne peut que faire partie de l’équation. Je suis convaincu que le capitalisme algérien sera fondé sur la solidarité et la redistribution.

intervention FCE

Mohamed Skander : « La figure du chef d’entreprise doit devenir un modèle pour toute l’Algérie. »

Cependant cela ne veut pas dire que le créateur de valeur, l’entrepreneur, ne sera pas au centre de ce système, bien au contraire. La figure du chef d’entreprise doit devenir un modèle pour toute l’Algérie. Si l’on veut pouvoir redistribuer de la richesse, ce sont les entrepreneurs qui la créeront et on doit leur donner tous les outils pour le faire.

 

AE : Chaque fois que les cours du baril baissent, on voit émerger en Algérie des gens de talent qui, comme vous, veulent moderniser la finance et dynamiser l’entreprenariat. Et puis, lorsque les cours remontent, ces gens disparaissent. Priez-vous chaque matin pour que les cours restent bas ?
MS : Merci. Il y a beaucoup de gens de talent en Algérie qui œuvrent tous les jours pour notre développement. Il est vrai que le contexte actuel donne plus de poids à leurs analyses et leurs propositions. Alors on ne prie pas pour des cours bas mais oui, d’une certaine manière, on espère que les cours actuels du baril aident à accélérer les réformes en cours.

« On ne prie pas pour des cours bas mais oui, d’une certaine manière, on espère que les cours actuels du baril aident à accélérer les réformes en cours. »

AE : Quelle est, selon vous, la proportion de jeunes Algériens qui rêvent de créer leur entreprise ?
MS : Le FCE réalise des sondages et celui qui concernait les jeunes, et donc le jil’FCE, a permis de détecter une grande attirance envers l’entrepreneuriat (une partie du sondage concernait les jeunes étudiants qui vont entrer dans la vie active) mais également beaucoup de craintes. Les jeunes ont conscience du potentiel du marché, mais ont peur des difficultés décrites pas leur entourage, parfois exagérées.
Par ailleurs, sur le terrain on retrouve un large entrepreneuriat informel qui laisse penser que le jeune Algérien est entrepreneur de nature. Il faut maintenant trouver les formules pour canaliser ce désir d’entreprendre dans un cadre formel.
Enfin l’entrepreneuriat n’est pas le seul axe : on peut faire de très belles carrières en tant que salarié. A ce titre les fondateurs et actionnaires d’entreprises privées font de plus en plus confiance à des managers, ce qui était moins le cas il y a quelques années.

 

AE : Ces jeunes entrepreneurs rencontrent-ils des difficultés propres à l’Algérie ?
MS : Oui, il y a bien sûr des contraintes locales mais quand on les met en balance avec les avantages on se rend compte que l’Algérie est une terre d’opportunité. Dans notre sondage, les principaux freins relevés par les jeunes entrepreneurs sont, par exemple, le financement, la bureaucratie, le manque de cursus universitaires orientés entrepreneuriat.
Sur le thème du financement, il s’agit plutôt de faire prendre conscience aux jeunes que les règles bancaires sont plutôt universelles et qu’il faut s’y conformer :si la banque exige plus de fonds propres, il faut alors aller les chercher chez un investisseur, si elle demande des garanties, il faut alors se rapprocher d’organismes comme l’ANSEJ ou le FGAR pour obtenir une garantie lorsqu’on ne peut pas la mettre en place soi-même… ainsi de suite. C’est plutôt la grille de lecture qu’il faut donner aux jeunes entrepreneurs.
Sur la bureaucratie, 66% des interviewés placent les « lourdeurs administratives » en tête de leurs déceptions. Mais en parallèle lorsqu’on demande s’il a été difficile de créer son entreprise, l’intégralité répond « non ». Il faut donc que l’on continue à travailler pour mieux qualifier ce que les jeunes entrepreneurs appellent le poids de la bureaucratie.
Mais comme je le répète souvent, une grosse contrainte en Algérie est d’ordre culturel : on rabâche aux jeunes que rien n’est pas possible et ils finissent par y croire. Si au moindre échec on pense qu’on est victime d’une fatalité, on va vite baisser les bras.
Je ne dis pas que tout est facile en Algérie, il y a encore beaucoup de choses à améliorer.
Mais j’essaie plutôt de dire que l’entrepreneuriat n’est pas simple partout dans le monde et qu’il faut apprendre à bien découvrir son environnement et son marché pour s’y adapter.

 

AE : A contrario, bénéficient-ils d’avantages propres à l’Algérie ?
MS : Oui il y en a. L’Algérie est un marché en construction et les parts de marché sont à prendre dans tous les secteurs. Par ailleurs il existe, comme je le disais, en Algérie, des programmes uniques dans la région comme l’ANSEJ qui permet à un jeune chômeur de garantir son financement. Pour ma part, j’ai pu entreprendre en Europe et en Algérie et j’ai connu une croissance beaucoup plus importante en Algérie.
Je suis très heureux de voir des membres jil’FCE connaître des croissances à deux chiffres, et nous tentons d’en faire des modèles pour ceux qui peinent à décoller.


Mohamed Skander parle des jeunes entrepreneurs algériens.

AE : A votre retour en Algérie, disposiez-vous, vous-même, d’un réseau de connaissances pour faciliter votre implantation ?
MS : Je me suis rendu compte récemment que c’était un devoir d’en parler : non je n’avais aucun contact à mon retour en Algérie. Je le dis et je le répète pour que ceux qui veulent se lancer puissent se dire : « S’il l’a fait, pourquoi pas moi ». Je ne dis pas que tout le monde va réussir, et parfois il faut plusieurs tentatives avant de mettre en place un business viable, mais tout le monde peut commencer à créer son réseau, à taper aux portes, même en essuyant des refus. En parallèle de la construction de réseau, il faut surtout étudier et comprendre son marché. On ne l’étudie jamais trop. Certains ont une approche trop administrative de l’entrepreneuriat mais on a beau tout faire dans les règles, si votre produit ou service ne correspond pas à un besoin, votre business ne décollera pas.

 

AE : La diaspora algérienne constitue un réservoir considérable de ressources humaines qualifiées. Voyez-vous se dessiner une tendance en faveur du retour au pays ?
MS : Il y a de plus en plus de personnes intéressées par un retour en Algérie et je pense que toutes ces compétences qui ont pu se confronter à d’autres modèles sont une chance pour l’Algérie. Pour un retour réussi, cependant, il faut garder en tête que l’on n’aura pas de tapis rouge à l’arrivée. Vous serez traité comme n’importe quel autre Algérien et à chacun de faire ses preuves. Mais l’Algérie offre beaucoup de possibilités et je convaincs régulièrement des personnes de rentrer.

 

AE : Business Development, Partenariat public-privé, Performance Improvement, Etude de marché… comment l’Algérie bureaucratique réagit-elle à ces mots que vous employez au quotidien ?
MS : Alors figurez-vous que j’étais récemment à une réunion du Ministère de l’Industrie, et les cadres du ministère maitrisaient toutes les notions relatives au financement des start-ups. C’est la même chose au niveau de la Wilaya d’Alger qui met en place un programme de soutien aux entreprises innovantes. Il y a ainsi des courants au sein même de l’administration qui appellent à une modernisation des pratiques et nous devons les soutenir plutôt que de mettre toute l’administration dans un grand sac opaque et rétrograde.

« Il y a ainsi des courants au sein même de l’administration qui appellent à une modernisation des pratiques et nous devons les soutenir.»

Si je prends l’exemple des Partenariats Public Privé, il y a, au sein de la CNED [Caisse Nationale d’Equipement pour le Développement, ndlr ]ou du Ministère des Travaux Publics, des spécialistes qui maîtrisent totalement tous les concepts liés aux PPP (une loi est d’ailleurs en cours de rédaction). Dans le secteur agricole, le Ministère étudie aussi des techniques d’exploitation modernes telles que l’Agriculture de précision.
Reste à trouver les moyens de mettre en œuvre ces expertises. Encore une fois, je ne veux pas qu’on me considère comme un optimiste béat, je veux simplement dire qu’en Algérie, il y a des personnes compétentes qui agissent et qu’on doit les soutenir. Nos plus grands ennemis sont le pessimisme et l’autodénigrement.

 

AE : Vous voyez dans le développement du Sahel, et de l’Afrique en général, l’avenir de l’Algérie. Mais les Algériens ne sont-ils pas plutôt attirés par les pays du Nord ?
MS : Oui, on s’est trop longtemps tourné vers le nord alors que le grand potentiel de développement se trouve sur notre propre continent. Nous avons des frontières gigantesques avec nos voisins maliens et nigériens, par exemple, et nous pourrions prendre une place importante dans le développement de ces pays. On va certainement continuer et pousser notre intégration avec l’Union Européenne mais cela ne doit pas nous faire oublier les chantiers que l’on doit entamer avec nos voisins du sud. D’ailleurs, je suis convaincu qu’une affirmation du rôle de l’Algérie comme pont entre l’Europe et l’Afrique pourra être un formidable accélérateur du développement du continent.

MS avec Macron

« L’Algérie comme pont entre l’Europe et l’Afrique pourra être un formidable accélérateur du développement du continent », une conviction partagée avec Emmanuel Macron.

AE : A quoi attribuez-vous la crispation algérienne actuelle à l’égard des émigrés subsahariens ?
MS : Comme je n’ai pas de données sur le phénomène, je vais vous parler de mon vécu. Dans mon quartier à Alger, les habitants éprouvent beaucoup d’empathie pour les migrants qui ont fui leur pays pour des raisons sécuritaires ou économiques. Encore une fois, je parle de mon quartier car c’est ce que je connais. Il faut se rappeler que nous sommes nous-même un peuple avec une grande diaspora qui a affronté les défis de l’intégration.
Enfin, l’immigration subsaharienne est un phénomène récent en Algérie du nord, et cela suscite des interrogations, mais les villes du sud à l’image de Tamanrasset ont une grande tradition d’échange avec les pays subsahariens.

 

AE : L’année prochaine, la Transaharienne reliera Alger à Lagos. Comment le secteur privé algérien se prépare-t-il à cette nouvelle donne ?
MS : Au sein du Forum des chefs d’entreprises, par exemple, l’Afrique est une priorité et pour l’instant ceux qui ont tenté l’expérience africaine sont très satisfaits.Il y a déjà quelques « success stories » d’implantation en Afrique qui vont motiver beaucoup d’opérateurs algériens à s’intéresser aux voisins du sud.
La transsaharienne peut devenir une épine dorsale des échanges africains. Si les deux poids lourds que sont le Nigeria et l’Algérie impulsent le mouvement, on peut espérer la réelle intégration africaine que l’on attend depuis si longtemps.

« Si les deux poids lourds que sont le Nigeria et l’Algérie impulsent le mouvement, on peut espérer la réelle intégration africaine que l’on attend depuis si longtemps. »

AE : Vous avez ouvert une filiale en Mauritanie. Quelle première leçon tirez-vous de cette expérience et quel sera votre prochain pays africain d’implantation ?
MS : La Mauritanie est une expérience magnifique, tant au point de vue business que personnel. Je n’y étais jamais allé et c’est grâce au business que j’ai pu découvrir le pays. C’est une fois sur place qu’on se rend compte à quel point nous sommes proches (géographiquement et culturellement). Par ailleurs la Mauritanie est une vraie porte vers l’Afrique de l’ouest.L’autre pays dans lequel on étudie une implantation est maintenant le Mali. On ne veut pas rater le décollage de ce grand pays.

Propos recueillis par Dominique Flaux

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