David Levaï et le climat : «Trump, si ça dure quatre ans, ce n’est pas dramatique, on pourra revenir dessus»

(Ecofin Hebdo) - La COP 23 devait permettre d’avancer dans la fixation des règles de gestion de la lutte mondiale contre le réchauffement climatique et pour l’atténuation ces effets. L’Agence Ecofin s’est entretenue avec David Levaï, le directeur du programme climat de l’Iddri, un think tank favorisant la transition vers le développement durable et la prospérité pour tous. Acquis, ressenti général, impact du retrait américain, le point de négociation, la COP 24 et ses défis : cap sur un bilan général de cette rencontre aux arrière-goûts d’inachevé.

 

Agence Ecofin : la majorité des médias ont présenté cette COP 23 comme une stagnation, voire un échec dans la marche vers la réduction du réchauffement climatique. Quel a été votre ressenti au sortir de cette rencontre internationale ?

David Levaï : C’est un double sentiment.

Le premier ressenti est un ralentissement des négociations, une difficulté de progresser. Des discussions qui butent plus ou moins toujours sur les mêmes questions essentielles que sont les financements d’ici à 2020, des méthodes utilisées par un ensemble d’Etats pour freiner les décisions qui ne les arrangent pas toujours. Donc une sorte de business as usual de la négociation climatique.

D’un autre côté, on a vu aussi un foisonnement d’initiatives, de coalitions nouvelles, une mobilisation bien supérieure à ce à quoi nous avions assisté par le passé. Cette dynamique est venue de la société civile, mais aussi de l’ensemble des acteurs, c’est-à-dire des Etats en lien avec la société civile dans toutes ces initiatives volontaires.

« Mais le sentiment était que le monde des négociations avait été devancé, dépassé par le monde de l’action. »

La COP 23 a aussi été différente des autres parce que la négociation est un peu devenue le parent pauvre par rapport aux actions volontaires et à l’action climatique. L’action climatique telle qu’elle est aujourd’hui est devenue plutôt centrale, avec des acteurs différents qui ont pris le leadership par ce que les Etats ont un peu "démissionné". Ils ont un peu pris du recul, notamment du fait des Etats-Unis, ainsi que pour d’autres raisons géostratégiques. Mais le sentiment était que le monde des négociations avait été devancé, dépassé par le monde de l’action.

 

AE : Le fait que cette accélération de l’action climatique soit portée par la société civile est-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

DL : Un peu des deux. C’est une bonne nouvelle parce que c’est très bien de voir qu’il y a un foisonnement d’initiatives qui sont en train de pousser un peu partout et qu’il y a de plus en plus de gens qui sont impliqués dans l’action climatique. Après, c’est en partie problématique parce qu’on a besoin de gouvernance internationale. C’est bien d’avoir des exemples, des best cases, des best pratices. C’est une très bonne chose d’en avoir parce que c’est nécessaire pour montrer la voie, pour montrer que c’est possible. 

Néanmoins, ce qui est important aujourd’hui c’est de travailler sur l’action de tous, une transformation de l’ensemble des politiques publiques, de l’ensemble des secteurs économiques. Et donc le plus important, ce n’est pas seulement l’action d’une petite minorité qui serait chef de file. Ce qu’il faut c’est une architecture, un régime climatique qui permette de pousser l’ensemble des acteurs à aller plus loin, plus rapidement et plus en avant.

 

AE : Cette mobilisation des acteurs para étatiques pourrait-t-elle stimuler l’action des Etats

DL : Cela dépendra de comment cette mobilisation est perçue au sein même des différents Etats. Si on est dans une opposition entre ce que doivent faire les Etats et ce que doivent faire les collectivités ou les entreprises, il y aura un affrontement un peu stérile à propos de qui est responsable, qui est véritablement l’acteur du changement et cela ne va pas forcément nous mener quelque part.

En revanche, si les Etats et les acteurs non étatiques entrent dans un dialogue, dans lequel les acteurs étatiques montrent qu’ils sont les fers de lance de l’action climatique, mais que pour pouvoir aller plus loin ils ont besoin de travailler avec la société civile et le monde des affaires, à la fois sur les environnements règlementaires, sur les processus législatifs, sur les stratégies de long terme etc. pour être beaucoup plus en contrôle de leur destin, alors, on peut avoir une véritable émulation, un soutien et marcher sur les deux jambes.

Et on a besoin des deux. On a besoin que l’appareil et la gouvernance d’un Etat soit pleinement engagés sur l’action climatique et que les acteurs de la mise en œuvre, les régions, les villes, les territoires, les entreprises, les institutions et évidemment les citoyens, soient acteurs de la lutte contre le changement climatique. L’un ne pourra pas fonctionner sans l’autre. C’est un dialogue entre les deux qui doit s’instaurer et si on arrive à construire ces deux dimensions là, alors ça va être porteur d’une accélération très importante. 

Et ça je pense que pour l’instant, ce n’est pas encore quelque chose qui a été mis suffisamment en avant comme étant deux directions qui sont parfaitement imbriquées. C’est important qu’on le mette en avant parce que cette année, il va y avoir ce sommet qui a été convoqué par le gouverneur Brown en Californie sur le rôle des acteurs non étatiques. Une des raisons pour lesquelles ce sommet a été convoqué, c’est pour montrer que les Etats-Unis continuent d’être impliqués sur la question climatique et que le désengagement de la puissance fédérale peut être compensé par le travail d’un certain nombre d’autres acteurs, notamment les villes et les Etats. C’est formidable, mais ça ne doit pas être le seul message. Ça ne doit pas être un message d’opposition, de substitution. Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui n’est plus là, qui se désengage que l’autre doit intervenir.

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« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Comment on va plus loin ? ».

 AE : En parlant des Etats-Unis, quel a été l’impact de l’annonce de leur retrait de l’accord de Paris sur les négociations et la COP en général ?

DL : La première dimension est qu’il y avait un risque de contagion. Que la décision américaine entraine d’autres décisions. Et ça, on ne l’a pas vu. Ça a été une très bonne nouvelle qui a attesté de la solidité de l’accord de Paris. La décision des Etats-Unis a juste généré un levée de bouclier internationale par l’ensemble des pays de la planète qui l’ont à peu près tous condamnée, à part peut-être la Russie. Les Etats-Unis se sont retrouvés extrêmement isolés et ils n’ont pas du tout réussi à faire bouger qui que ce soit sur cette position-là. Aucun Etat ne s’est véritablement désengagé et n’a même montré qu’il avait vocation à le faire. Au contraire, la coalition qui s’était faite à Paris a été renforcée, les gouvernements se sont solidarisés, l’ont répété au G7 au G20 durant toute l’année.

« La décision des Etats-Unis a juste généré un levée de bouclier internationale par l’ensemble des pays de la planète qui l’ont à peu près tous condamnée, à part peut-être la Russie. »

La deuxième bonne nouvelle a été une mobilisation très forte de la société civile en réaction, pour justement contrebalancer, montrer que l’impact du retrait américain ne serait que limité. Les Etats ont réussi à s’entourer d’une ribambelle de nouveaux acteurs qui ont été encore plus motivés que jamais et qui ont montré qu’il n’y aurait pas de retour sur l’accord de Paris et que la communauté internationale accorde beaucoup d’importance à cette transition bas-carbone.

La présence américaine à cette dernière COP était bien supérieure à ce qu’elle a été à aucune autre COP jusqu’à présent, parce que justement, il y avait une volonté de compensation. Et dans l’espace de la société civile, on a vu un nombre d’acteurs américains bien supérieur à ce qui existait dans le passé, et notamment des maires, des gouverneurs d’Etats fédérés et des conférences à foison. Et l’Amérique a montré qu’elle était toujours présente sur le front de l’action climatique.

La troisième dimension est relative aux négociations elles-mêmes. A l’heure actuelle, il n’y a pas beaucoup de choses qui ont changé. Puisqu’à part le fait qu’il y a un manque de leadership et de pilotage au niveau fédéral américain sur cette question, les négociateurs américains sont de la même équipe que celle qui répondait aux demandes d’Obama. Celle qui a négocié cet accord avec la Chine et qui a piloté tout ce qui a mené à l’approbation de l’accord de Paris. Même si elle a été sensiblement réduite, cette équipe-là continue de s’assurer que les conditions de participation américaine sont toujours remplies. Et pour l’instant, les Etats-Unis ne sont pas effectivement sortis de l’accord de Paris. Ils n’ont fait qu’annoncer leur décision.

« Les négociateurs américains sont de la même équipe que celle qui répondait aux demandes d’Obama. Celle qui a négocié cet accord avec la Chine et qui a piloté tout ce qui a mené à l’approbation de l’accord de Paris. »

Et donc le rôle de cette équipe-là est de s’assurer que les intérêts du pays soient pris en compte concernant les sujets sur lesquels les Etats-Unis sont les plus impliqués. Ce sont entre autres les sujets de transparence et le fait que la Chine et les Etats-Unis soient soumis aux mêmes règles de supervision et de transparence. Ils continuent d’être impliqués dans ces discussions-là, ils continuent d’être assez constructifs, ils n’ont pas intérêt à faire en sorte que l’accord de Paris soit affaibli. La solidité de l’accord de Paris est aussi quelque chose de très important pour les Etats-Unis de toute façon dans le futur. Donc ils n’ont pas joué un rôle de spoiler, ils n’ont pas joué un rôle négatif, contrairement à ce que certains attendaient, ils ont été plutôt constructifs. Simplement, ils n’ont pas eu un rôle proéminent, ils ne sont plus en mesure de forger des dynamiques, de piloter cette discussion en ayant une forme de leadership intellectuel, moral sur le sujet. Donc ils se retrouvent un peu au milieu, voire à l’arrière du peloton.

« On a quand même un peu baissé le niveau de l’ambition climatique à cause du retrait américain. La question n’a plus été : comment allons-nous faire pour aller plus loin ?, mais : comment faire pour rester au même niveau ? »

Effectivement, on a quand même un peu baissé le niveau de l’ambition climatique à cause du retrait américain. La question n’a plus été : comment allons-nous faire pour aller plus loin ?, mais : comment faire pour rester au même niveau ? Un pays ambitieux n’est plus un pays qui est devenu leader, mais un pays qui reste dans l’accord de Paris. Donc cela a un peu amoindri l’objectif premier qui était une dynamique ambitieuse de l’accord de Paris. Et ça, c’est une dimension négative.

 

AE : Quel sera, de manière plus globale, l’effet du mandat du président Trump sur l’action climatique ?

DL : A mon sens, si Trump ne fait qu’un seul mandat, et cela reste encore à prouver malheureusement, le dommage sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre sera beaucoup moins important que les dommages sur la société américaine et la place qu’a le climat dans cette société-là.

Quand en 2015, Obama a annoncé la contribution américaine qui devait être une réduction de 26 à 28% d’ici 2025, on a dit : « Ça va être difficile à faire et il faudra de nouvelles lois, un bagage législatif plus important ». Effectivement, on ne prend pas ce chemin puisque Trump est en train de détricoter la législation. Donc on n’arrivera pas à ce résultat. Pourtant, il y a beaucoup de choses qui ont été mis en place. Beaucoup d’entreprises, de leaders, d’Etats mettent actuellement en œuvre les réformes souhaitées par Obama, soit pour des raisons éthiques, morales, soit pour des raisons purement économiques. Il y a un ensemble d’Etats républicains qui continuent de promouvoir les énergies renouvelables parce que c’est à moindre coût et qu’ils ont bien l’intention de satisfaire les créations d’emplois et de richesses dont ils ont besoin. Donc, d’une certaine manière, le résultat des émissions américaines en 2025, et en 2020 déjà, sera nettement inférieur à ce qui était attendu en termes de réduction, mais ne sera pas complètement nul. On n’est pas passé de tout à rien. L’impact global sur les émissions des gaz à effet de serre est quelque chose qui pourra être corrigé à l’avenir.

« Evidemment, Trump, c’est une mauvaise nouvelle. Mais si ça dure quatre ans, ce n’est pas dramatique, on pourra revenir dessus. »

Evidemment, Trump, c’est une mauvaise nouvelle. Mais si ça dure quatre ans, ce n’est pas dramatique, on pourra revenir dessus.

Néanmoins la question est à double tranchant. Ce qui s’est passé pendant la campagne de Trump, le fait d’avoir harangué les foules en brandissant le climat comme l’étendard de ce que représentait l’intrusion internationale dans les politiques industrielles américaines, a eu un dommage bien plus grand. En effet, cela continue de polariser et de rendre ce sujet très difficile à toucher politiquement. Cela oblige les Démocrates à être très en avant sur le climat et à faire campagne sur l’idée qu’on va faire des réglementations qui vont dans ce sens-là. A l’inverse, cela pousse les Républicains à être sur une position très climato-septique et à faire campagne contre. Ce qui est l’inverse de ce qu’on voudrait, c’est-à-dire un sujet qui ne fait pas débat. Parce que le changement climatique lui-même ne fait pas débat, la nécessité d’arriver à une transition bas-carbone dans le monde ne fait pas débat. La question, c’est la meilleure manière de faire et la rapidité avec laquelle on veut l’accomplir. Et donc si le sujet continue d’être très touchy (sensible ndlr) politiquement, cela veut dire que, qui que ce soit qui sera le candidat Républicain après Donald Trump, à un moment donné, soit quatre ans plus tard, soit même huit ans plus tard, pourrait mettre en question toutes ces données-là. Et ce qu’on veut éviter, c’est que la question climatique devienne finalement une variable d’ajustement entre Démocrates et Républicains, ce qui serait la réalisation la plus négative que pourrait apporter Trump.

 

AE : De façon concrète, quelles ont été les conclusions, les aboutissements de la COP 23 ?

DL : Il n’y avait pas de conclusion particulière qui était attendue sur le rule book (l’ensemble des règles ndlr) à la COP 23. Simplement, il fallait que les discussions avancent un maximum. Elles n’ont pas avancé un maximum, elles ont avancé un petit peu simplement, pas suffisamment.

Cela implique que l’année 2018 va être une année dense, remplie, au cours de laquelle les négociateurs vont devoir travailler un maximum pour obtenir cet ensemble de règles, à la fin de l’année. Donc l’objectif de 2018 est toujours atteignable, ça va supposer un peu plus de travail, un plus de volonté d’arriver à un consensus, de la part d’un ensemble de pays. Effectivement, le résultat de Bonn là-dessus est en demi-teinte, parce que la COP n’a pas permis d’avancer autant qu’on le voudrait sur les règles. Maintenant tout le travail devra se finaliser en un an, ce qui est un gros morceau, mais qui correspond également à la manière de travailler des négociateurs qui aiment quand la pression est au maximum.

Après, il y a une deuxième réalisation pendant la COP 23 à Bonn. C’est le lancement d’un nouveau processus qu’on appelle le dialogue de Talanoa, qui est une sorte de répétition général du bilan mondial des émissions de gaz à effet de serre qui devra être fait tous les 5 ans à partir de 2023.

Nous ne sommes pas encore exactement dans cette configuration-là ; seulement, tout au long de l’année 2018, à la fois au sein des Nations Unies et en dehors, va s’engager un processus de bilan pour faire le point. Ce point sera à la fois sur « où on est dans l’action climatique ?», « quels ont été les progrès qui ont été faits ces dernières années sur le coût et l’accès aux techniques vertes, les énergies renouvelables, les systèmes de gouvernance, etc. ? ». Deuxièmement il faudra déterminer où on veut aller et quand est ce qu’on pourra, de manière réaliste obtenir la neutralité des émissions carbones. Il faudrait que cela soit avant 2050 dans les pays développés ou aussi rapidement que possible. Il y aura également cette discussion de comment on le fait et quelles sont les politiques sectorielles, les stratégies à mener pour y arriver.

Et donc ce dialogue sera mené tout au long de l’année afin de permettre aux Etats de revenir en 2020 avec de nouvelles contributions plus ambitieuses afin d’aller beaucoup plus loin puisque c’est ça l’engagement qui a été pris à Paris.

L’engagement qui a été pris à Paris c’est de dire : « Nous savons bien qu’en l’état actuel des choses, on n’arrivera pas à contenir le réchauffement climatique en dessous des 2°C. Mais nous prenons l’engagement que tous les cinq ans, on nous ferons le point et reviendrons avec des engagements supérieurs pour pouvoir se rapprocher de cette possibilité de façon quinquennale.».

Nous avons pris cet engagement, il y a deux ans. Au bout de 3 ans c’est-à-dire à la COP 24 nous ferons le bilan et au bout de 5 ans, à la COP 26, nous espérons que le monde sera mobilisé et les gouvernements seront en mesure de fournir des contributions plus ambitieuses. Nous ferons à nouveau l’addition et il faut espérer que ce soit une réponse positive à ce moment-là en ce qui concerne le rapprochement d’une limitation à 2°C de l’élévation de la température par rapport à l’ère préindustrielle. Donc en 2018, pour la première fois, va être opéré ce processus de dialogue pour pouvoir faire un bilan mondial et informer les Etats sur la manière dont ils peuvent aller plus loin, plus vite, plus fort.

 

AE : Pensez-vous que la Pologne, qui a de grands intérêts dans la charbon et une ambition climatique pas très élevée est en mesure de réussir cette COP 24 qui devra parvenir à l’achèvement du rule book ?

DL : Il y a une grosse inquiétude sur la capacité et la volonté de la Pologne d’arriver à un résultat ambitieux et de pousser ses partenaires et ses adversaires pour que cette COP 24 soit un succès. Pour l’instant, le pays n’a pas encore dévoilé ses cartes, il n’y a pas une vrai clarté sur les objectifs que la Pologne se fixe en terme de résultats de cette COP. Ça va être à la Pologne de démontrer qu’il y a une envie de réussir ce passage.

« Il y a une grosse inquiétude sur la capacité et la volonté de la Pologne d’arriver à un résultat ambitieux et de pousser ses partenaires et ses adversaires pour que cette COP 24 soit un succès. »

C’est eux qui vont être en grande partie responsables de la mobilisation diplomatique et politique en amont. Mais pas seulement parce que Fidji sera aux manettes de ce dialogue dont on vient de parler, et restera au contrôle une bonne partie de l’année pour mobiliser au plus haut niveau politique, pour organiser des rencontres, etc. Il y aura également d’autres rencontres internationales, le G7, le G20 entres autres. Il y a aussi le sommet qu’a organisé la France, ce mois-ci, qui participe du même genre de volonté qui est de dire qu’il se passe aussi des choses en dehors des Nations Unies et que ça a du sens de s’intéresser à ces questions-là. 

Peut-être une seule lueur d’espoir, c’est qu’il est parfois plus facile pour un pays qui n’est pas des plus vindicatifs sur le sujet de travailler avec d’autres pays qui sont plus réticents. Pour travailler avec ces pays qui sont très en retrait, notamment sur cette question du charbon, c’est peut-être pas mal d’avoir un pays qui est capable de parler leur langue et de faciliter les conversations avec d’autres qui seraient plus réticents. A l’heure actuelle, le moyen d’engager la discussion avec les Etats-Unis, c’est effectivement de parler de charbon et de parler du sort à réserver à ces industries qui périclitent, comment elles seront appuyées, comment elles seront financées, comment elles seront reconverties. Et c’est un sujet qui intéresse aussi bien l’Etat de Virginie occidentale aux Etats-Unis, la Silésie en Pologne et l’Arabie Saoudite et ses puits de pétrole. Il y a aussi les pays émergents qui vont subir, ou vivre de plein fouet, cette transition énergétique qui va avoir des impacts socio-économiques.

C’est peut-être un moyen de se rassurer, mais à l’heure actuelle, tant qu’on ne sait pas exactement quelle est la feuille de route polonaise, effectivement on peut s’inquiéter, mais on peut aussi trouver des axes pour se rassurer.

 

AE : Le financement de l’action climatique est l’un des principaux points d’achoppement des rencontres sur le climat. Quelle évolution il y a-t-il eu à ce sujet à la dernière COP ?

DL : Les discussions sur le financement ont avancées mais pas autant que l’auraient souhaité plusieurs pays. D’abord parce que les pays développés n’ont pas été capables de montrer qu’il y avait une accélération en ce qui concerne l’engagement pris de mobiliser 100 milliards $ collectivement par an d’ici à 2020. Donc on s’en approche, on y arrivera vraisemblablement, mais la démonstration qui a été faite était peut-être un peu décevante cette année.

Il y a un certain nombre de pays qui ont rajouté du financement, notamment pour l’adaptation et pour compenser une partie du retrait américain, l’Allemagne, la Suède, la Grande Bretagne. Nous avons assisté à une liste de financements différents qui ont été promis par les fonds souverains, les philanthropes, la Banque mondiale entre autres. Je pense que c’était un peu trop symbolique au goût des pays en développement. Cela a renforcé le besoin pour eux de plaidoyer, puisque seul un plaidoyer actif et vindicatif permet de débloquer ces financements et qu’il faut en permanence pousser les pays développés à délivrer là-dessus.

« Il y a eu à la fois les Etats-Unis qui ont réduit leurs financements et les événements climatiques extrêmes qui ont atteint des records cette année entre les feux de forêts, les inondations, les vagues de chaleur et les ouragans. »

Il y a pas eu assez de financement, surtout pour une année hautement symbolique parce qu’il y a eu à la fois les Etats-Unis qui ont réduit leurs financements et les événements climatiques extrêmes qui ont atteint des records cette année entre les feux de forêts, les inondations, les vagues de chaleur et les ouragans. Donc on a eu le sentiment d’une déconnexion entre le devenir de la planète, dont on est témoin au quotidien, et la capacité des financements de suivre.

 

AE : la mobilisation des financements est une chose, mais il y a encore une difficulté réelle d’accès par les pays les moins développés à ces fonds là. Cette question évolue-t-elle également afin de permettre une plus grande efficacité de l’action climatique ?

DL : C’est un des problèmes sur lesquels on bute depuis un moment. C’est pour cela que le fonds vert, pour le climat, qui a été doté d’un financement de 10 milliards d’euros il y a quelques années, a beaucoup de mal à décaisser ces fonds. Ses premiers projets commencent tout doucement, mais il a du mal à les financer, et ensuite à les mettre en œuvre parce qu’il faut effectivement remplir un certain nombre de critères. Dans les pays en développement, il y a un manque patent de capacités et un besoin d’appui.

« Le fonds vert, pour le climat, qui a été doté d’un financement de 10 milliards d’euros il y a quelques années, a beaucoup de mal à décaisser ces fonds. »

C’est pour cela qu’il y a énormément de véhicules qui sont déployés à la fois en marge et au sein des agences de développement, des facilités qui ont été mises en place par la Banque mondiale, l’AFD, etc., pour justement aider les pays, en particulier les pays africains, à penser leurs stratégies. Il y a le NDCs partnership mais aussi la Plateforme 2050 sur les stratégies de long terme qui proposent des solutions à ce problème. Il faut en effet penser une stratégie d’investissement, de développement, d’infrastructures, qui soit cohérente à la fois avec les besoins économiques, une volonté de réduction des gaz à effet de serre, et d’adaptation au changement climatique. Nous en sommes au moment charnière où cet accès au financement est encore difficile parce que la formulation des stratégies et des projets n’est pas tout à fait finalisée.

Mais c’est un effort à mon avis qui est mené par un ensemble d’acteurs privés et publics notamment au sein des pays africains. Cet obstacle devrait donc s’estomper, j’espère d’ici peu, au fur et à mesure que les acteurs politiques seront en train de développer des plans d’actions long terme. Et on a vu à la fois au Sénégal et au Burkina qu’il y a un grand nombre d’activités à la fois de réduction des gaz à effet de serre et d’adaptation qui sont en train d’être mis en place et qui trouvent des financements substantiels d’investissements pour pouvoir être réalisés.

« On a vu à la fois au Sénégal et au Burkina qu’il y a un grand nombre d’activités à la fois de réduction des gaz à effet de serre et d’adaptation qui sont en train d’être mis en place et qui trouvent des financements substantiels. »

Cette difficulté d’accès au financement est surtout ressentie au niveau des petits projets, aux initiatives d’envergures plus restreintes. Quand on construit la plus grande centrale solaire d’Afrique ou d’Afrique de l’ouest ou du pays, on est dans des ordres de grandeur qui font qu’on a plus facilement accès au financement que quand il s’agit de travailler sur la mangrove ou sur des projets sur les zones de pêche ou la remise à plat des pratiques agricoles dans une région donnée. C’est une question d’échelle et pour le moment, on a moins de difficultés à financer les plus gros projets qu’à financer les plus petits projets. J’espère qu’à mesure que ces capitaux se diffuseront, cela changera.

 

AE : Que devrait faire l’ensemble des acteurs pour aller plus loin, plus vite, plus fort dans la mise en œuvre de l’action climatique ?

DL : La grande question qui ressort des discussions sur le climat, c’est combien ? combien ? combien ? combien on peut mobiliser ? combien il manque ? Il faut de l’argent supplémentaire... Cette question de combien, est importante, symbolique et fondamentale. Elle permet d’avoir des objectifs, des ordres de grandeur en tête. Simplement il est temps, à mon avis, de passer à une autre discussion, ou tout au moins de compléter cette discussion par une deuxième qui est la question de Pour quoi faire ? À quoi vont servir ces financements ? Quelle est la cohérence d’un développement à long terme ? Parce qu’on ne peut pas prévoir son développement à cinq ans, ni à dix ans. Quelle est, dans les deux prochaines décennies, jusqu’en 2050, la stratégie qui va être menée au niveau d’un pays, voire au niveau de ses secteurs ?

« Parce que nous ne sommes pas encore entrés dans le dur. C’est-à-dire qu’on parle beaucoup d’énergies renouvelables, mais au-delà du secteur énergétique, il y a encore beaucoup à faire et on n’a pas encore commencé à le creuser. »

Parce que nous ne sommes pas encore entrés dans le dur. C’est-à-dire qu’on parle beaucoup d’énergies renouvelables, mais au-delà du secteur énergétique, il y a encore beaucoup à faire et on n’a pas encore commencé à le creuser. 

Il y a notamment la question de l’agriculture. En France et en Europe, c’est une question centrale. C’est très difficile de commencer à parler d’une décarbonisation ou d’une baisse d’émission du secteur de l’agriculture et bientôt il faudra qu’on parle d’émissions négatives. Donc on est encore très loin de toucher le cœur des secteurs qui sont difficiles.

Sur le transport, on commence à le faire mais on est encore loin de se demander ce que ça veut implique pour les transports publics, les transports urbains, les transports durables en 2040, en 2050, dans nos villes européennes, dans nos nouvelles villes africaines qui sont en train d’être construites. Comment est-ce qu’on fait la ville de demain ? C’est lié à la question du financement et à la question d’un développement économique cohérent. L’objectif ce n’est pas juste de substituer ses ressources énergétiques telles qu’elles sont aujourd’hui, du fossile au renouvelable, parce que cela nous amène à un certain point. Après, il a encore beaucoup de choses à faire et c’est ce qui manque dans le débat intellectuel à l’heure actuelle, c’est d’être capable de passer à l’étape supérieure : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », « Comment on va plus loin ? ».

 

Propos recueillis par Gwladys Johnson.

Gwladys Johnson

 

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