Si l’Eskom venait à tomber, elle emporterait avec elle l’ensemble de l’économie sud-africaine. Le point de vue de Mike Levington

(Ecofin Hebdo) - Moins de trois ans après avoir évité de justesse l’effondrement de tout son système électrique, le secteur énergétique sud-africain est encore dans la tourmente. Cette fois ci, c’est l’Eskom, la compagnie nationale électrique qui est aux prises avec des problèmes financiers et managériaux. Pire, le trésor public qui, jusque-là, a apporté son appui dans les diverses crises, a annoncé que son apport à ce relèvement ne serait pas financier. Une annonce qui met en haleine l’ensemble du pays, voire de la sous-région, car si l’Eskom venait à tomber, elle emporterait avec elle l’ensemble de l’économie sud-africaine tout en mettant à mal l’économie de l’ensemble de l’Afrique austale.

Mike Levington, CEO de Kabi Solar, qui a été pendant 3 ans le président de l’Association de l’industrie du photovoltaïque en Afrique du Sud, décrypte avec l’Agence Ecofin cette situation pour le moins compliquée, mais pas désespérée selon lui.

 

Agence Ecofin : Le gouvernement sud-africain a annoncé qu’il ne serait pas en mesure de renflouer les caisses de l’Eskom cette fois-ci. A votre avis, qu’est ce qui a motivé cette décision ?

Mike Levington : Le gouvernement de l’Afrique du Sud a entamé un changement de leadership qui donnera lieu à une nouvelle approche en ce qui concerne la gestion des entreprises d’Etat. Sous le leadership du président Zuma, le manque de respect des règles de gestion d’entreprise et les ingérences évidentes ont mis l’entreprise dans une situation d’endettement insoutenable.

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"Sous le leadership du président Zuma, le manque de respect des règles de gestion
d’entreprise et les ingérences évidentes ont mis l’entreprise dans une situation
d’endettement insoutenable".

Les banques et les institutions financières sud-africaines ont refusé depuis septembre 2017 d’accorder des crédits supplémentaires à l’Eskom. Elles étaient en effet inquiètes de la gestion faite par l’entreprise publique, aussi bien par ses responsables que par le Conseil d’administration, et ont d’ailleurs appelé le ministre des entreprises publiques à nommer un nouveau conseil qui inspirerait plus de confiance, aussi bien aux banques qu’aux actionnaires. Un appel qui a été ignoré.

« Le nouveau président de l’ANC, Cyril Ramaphosa, a introduit des changements aussi bien au niveau de la direction que du conseil d’administration de l’Eskom. »

Comme vous avez pu le voir au cours des précédents jours, le nouveau président de l’ANC (le parti au pouvoir ndlr), Cyril Ramaphosa, a introduit des changements aussi bien au niveau de la direction que du conseil d’administration de l’Eskom. Il prend actuellement en main la gestion politique de l’Eskom, puisque la ministre des entreprises publiques Lynn Brown et le ministre des finances Malusi Gigaba lui rendent directement compte. Ils espèrent que ces changements rendront les banques plus favorables à l’octroi de financements supplémentaires à l’Eskom.

 

AE : Le ministre des finances, M. Gigaba a promis d’autres solutions pour relever l’entreprise. Quelles peuvent-elles être ?

ML : Le ministre Gigaba a récemment réitéré ses inquiétudes sur le fait que la position financière de l’Eskom avait la capacité de faire sombrer l’économie nationale et que le Trésor public n’y pouvait rien financièrement. En effet, toute résolution de cette situation financière précaire nécessitera une combinaison de mesures d’accompagnements fournies par le Trésor public, les institutions financières et les souscripteurs sud-africains, ainsi que les entreprises et les syndicats. L’Eskom doit être vue comme une entreprise en redressement. Et il est crucial que le modèle de restructuration choisi soit pertinent, aussi bien pour les parties prenantes que pour l’évolution des marchés énergétiques en général.

 

« Le ministre Gigaba a récemment réitéré ses inquiétudes sur le fait que la position financière de l’Eskom avait la capacité de faire sombrer l’économie nationale et que le Trésor public n’y pouvait rien financièrement.»

 

AE : Pourquoi, dans cette situation, les autorités étatiques semblent plus inquiètes que les dirigeants de l’Eskom eux même ?

ML : Je crois que la direction technique de l’Eskom est extrêmement inquiète de la position de la compagnie. Cela s’est d’ailleurs ressenti dans la lettre signée par plus de 200 responsables de la compagnie et adressée au vice-président, il y a quelques jours, et dans laquelle ils exprimaient leur perte de confiance vis-à-vis de la direction de la compagnie alors en place. Ils demandaient entre autres un changement de leurs dirigeants, ce qui a été fait deux jours plus tard avec le changement des membres du conseil d’administration ainsi que du directeur exécutif par intérim.

 

AE : Quels sont précisément aujourd’hui, les problèmes auxquels la compagnie doit faire face ?

ML : A court terme, la compagnie doit d’abord régler ses problèmes financiers qui sont la principale conséquence du manque d’efficacité de la politique de management mise en œuvre par les responsables. Cette gestion a donné lieu à des décisions d’acquisition et d’investissements qui n’ont pas été faites sur des bases transparentes ou prudentes. Ceci, ajouté à la baisse des chiffres réalisés grâce à la cession de l’énergie produite, et à un nouveau programme d’accroissement de la capacité électrique du pays qui a échappé à tout contrôle, a fini par avoir raison de la confiance des investisseurs en l’Eskom. Ces derniers ont donc cessé de financer la compagnie dont la situation s’est dégradée au point de mettre en péril sa capacité à payer ses fournisseurs.

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A court terme, la compagnie doit d’abord régler ses problèmes financiers.

A moyen terme, l’Eskom a besoin de mettre en place un business-modèle crédible qui rende possible la pérennité, la transparence et la reddition de compte, en particulier en ce qui concerne les marchés passés par l’entreprise. Il faut aussi qu’il y ait un conseil d’administration assez fort pour défendre la compagnie contre les ingérences gouvernementales. En outre, il faudra revoir à la baisse l’effectif pléthorique de l’équipe de la compagnie qui emploie plus de 45 000 personnes, ce qui se traduit en des charges financières assez importantes.

A long terme, la compagnie devra prendre conscience de l’importance de sa partition dans le développement de l’Afrique du Sud. Elle s’est pendant trop longtemps concentrée sur le rôle traditionnel qui consiste juste à planifier et à construire le réseau électrique.

 

AE : Cette crise n’est que la énième que traverse l’Eskom au cours de ces dernières années. Quelles sont les solutions durables qui pourraient être mises en œuvre ?

ML : Principalement, un dégroupage de la compagnie. Il y a des processus bien précis qui ont été utilisés à travers le monde pour dégrouper des monopoles d’intégration verticale tels que l’Eskom.

« Il y a des processus bien précis qui ont été utilisés à travers le monde pour dégrouper des monopoles d’intégration verticale tels que l’Eskom. Il faudrait que de tels modèles soient également appliqués en Afrique du Sud. »

Il faudrait que de tels modèles soient également appliqués en Afrique du Sud en prenant en compte le mandat socio-économique qui est donné à la compagnie en tant qu’entreprises de service public.

 

AE : L’Eskom a au cours du mois dernier reporté la publication de son résultat provisoire, ce qui a conduit la JSE à envisager de la suspendre. Pourquoi un tel report et quelles seraient les conséquences d’une suspension de la bourse ?

ML : La position de la compagnie en termes de liquidité financière explique peut-être pourquoi ses auditeurs ne peuvent pas valider ses résultats provisoires, ainsi que ce besoin urgent de combler le manque. La Johannesburg Stock Exchange a des règles très strictes en ce qui concerne la conformité financière des entreprises menant des programmes d’obligations, ainsi que les mesures à prendre en cas d’incapacité de ces entreprises à suivre ces règles.

La suspension de l’Eskom de ce programme aura des conséquences sévères sur sa viabilité financière mais ne je pense pas que nous arriverons à cette extrémité.

 

AE : Si l’Eskom fait faillite, quelles seraient les conséquences pour l’Afrique du Sud ?

ML : Pour être franc, c’est une situation à laquelle je n’aimerais pas assister, mais qui aurait des conséquences très graves sur l’économie sud-africaine, la confiance des entreprises ainsi que les notes souveraines du pays. Mais je ne pense pas que l’Eskom fera faillite et les nouveaux dirigeants nommés utiliseront leurs expériences et leurs expertises pour sortir.

 

Propos recueillis par Gwladys Johnson

Gwladys Johnson

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