Abdelmalek Alaoui : « Le Maroc arrive plus rapidement à progresser dans les pays africains musulmans que dans les autres pays. »

(Ecofin Hebdo) - La Tribune Afrique organise à Dakar, le mois prochain, la troisième édition du forum Africa Convergence. Son président, Abdelmalek Alaoui, également CEO du groupe marocain Guépard, nous éclaire sur le thème choisi : « Les défis de l’exécution stratégique ».

Agence Ecofin : Le thème de la 3e édition d’Africa Convergence porte sur « l’exécution stratégique ». Selon vous, quelles difficultés rencontre habituellement le Maroc dans l’exécution de sa stratégie de déploiement sur l’Afrique ?

Abdelmalek Alaoui : Elles sont de trois ordre : techniques, opérationnelles et culturelles. D’un point de vue technique, il existe des barrières en matière réglementaire, douanière, juridique, qui empêchent aujourd’hui le Maroc de déployer pleinement sa stratégie dite de « co-émergence » avec l’Afrique subsaharienne. En terme opérationnel, le Maroc n’a pas de longue tradition d’implantation à l’étranger et ne dispose pas de suffisamment de ressources humaines pour accompagner son ambition africaine.

« En terme opérationnel, le Maroc n’a pas de longue tradition d’implantation à l’étranger et ne dispose pas de suffisamment de ressources humaines pour accompagner son ambition africaine. »

Enfin, en termes culturel, l’on constate que le Maroc arrive plus rapidement à progresser dans les pays africains musulmans, du fait de la proximité religieuse, qu’avec les autres pays. Le Royaume doit donc faire son aggiornamento sur ces trois dimensions pour améliorer l’exécution de sa stratégie africaine.

 

AE : L’Afrique surprend le monde par sa faculté à tirer profit des nouvelles technologies et par sa rapidité d’adaptation aux solutions innovantes. Comment intégrer cette agilité dans une stratégie de long terme ?

AA : Il faut être en mesure d’articuler « La tête et les jambes ». Le fameux « Leapfrog » est très important pour saisir les opportunités offertes par la technologie, mais il ne faut pas pour autant négliger les industries plus traditionnelles, et notamment celles pour lesquelles l’Afrique dispose encore d’un avantage compétitif en termes de coûts de main d’œuvre. Je ne crois pas, à titre personnel, que le « tout-technologique » soit une stratégie payante, et surtout, suffisamment inclusive et créatrice d’emploi. Il faut donc mener les combats d’avant-garde, ceux pour préparer le futur, mais également saisir les opportunités immédiates. Cet exercice n’est pas simple, car il nécessite une forte capacité à se départir des dogmes ambiants…

 

AE : Quelles sont, selon vous, les principales barrières à lever pour rendre les économies africaines davantage attractives ?

AA : Au premier chef, sans hésiter, l’amélioration de la gouvernance et de la transparence. Tout découle de cet exercice indispensable : attractivité, simplification du millefeuille administratif, meilleures recettes fiscales, discipline budgétaire. A partir de là, le champ des possibles s’ouvre considérablement.

« Il existe des régimes très efficaces, attractifs et efficients, qui ne sont pas des démocraties au sens occidental du terme. »

Et surtout, il ne faut pas ici confondre transparence et bonne gouvernance avec démocratisation, comme l’explique très bien Francis Fukuyama. Il existe des régimes très efficaces, attractifs et efficients, qui ne sont pas des démocraties au sens occidental du terme. A contrario, il existe des démocraties très inefficaces sur le plan de la gouvernance et de la compétitivité. De plus, l’amélioration de la gouvernance entraîne de facto la démocratisation, alors que l’inverse n’est pas vrai…

 

AE : Votre conférence s’appelle Africa Convergence. Quelles sont, à votre avis, les plus importantes avancées de l’Afrique en termes de convergence, ces dernières années ?

AA : D’un point de vue symbolique, je dirais la récente impulsion forte donnée au marché unique africain, qui va dans le bon sens. D’un point de vue opérationnel et technique, les normes OHADA, ainsi que les accords de libre-échange en Afrique de l’est me semblent être des avancées majeures dont les effets vont être perçus et tangibles dans les cinq années à venir.

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AE : Les tensions persistantes entre le Maroc et l’Algérie ne constituent-elles pas un obstacle important à la convergence africaine ?

AA : Bien entendu, d’autant plus que les deux pays ont des économies très complémentaires, d’où beaucoup d’externalités positives pourraient découler s’ils venaient à trouver les chemins de l’intégration régionale. D’un côté, nous avons le Maroc, en passe de devenir le « champion des services ». De l’autre, l’Algérie qui est un poids lourd des industries extractives. Je pense, pour ma part, que cette inimitié politique structurelle n’apporte rien de bon et que les deux pays voisins sont condamnés à s’entendre afin de participer à la construction d’une Afrique plus prospère.

« D’un côté, nous avons le Maroc, en passe de devenir le « champion des services ». De l’autre, l’Algérie qui est un poids lourd des industries extractives. Je pense, pour ma part, que cette inimitié politique structurelle n’apporte rien de bon. »

AE : Des chefs d’entreprises ouest-africains, essentiellement du Nigeria, soupçonnent le Maroc de vouloir entrer dans la CEDEAO en cheval de Troie de l’Europe. Comment répondez vous à cette crainte ?

AA : Je n’ai pas à répondre à leurs craintes, c’est à l’Etat marocain d’adresser ce type de réactions… ce que je peux dire, c’est qu’au niveau de la Tribune Afrique, nous avons effectué un travail d’examen de cette entrée du Royaume dans la CEDEAO, et que la plupart des experts consultés estimaient que cela allait dans le bon sens.

 

AE : Bolloré, Veolia, Danone… les entreprises françaises sont un peu chahutées en Afrique, ces derniers temps. Y voyez vous un problème de stratégie ou bien d’exécution stratégique ?

AA : Vous évoquez trois situations très fortement dissimilaires. Leur seul point commun est le pavillon français. Je ne pense pas qu’il y ait un « problème » des entreprises françaises en Afrique. Je pense en revanche qu’il y a des passages tumultueux pour pas mal de multinationales du fait de l’émergence d’opinions publiques nationales en Afrique de plus en plus revendicatives, et de pouvoirs politiques qui ont encore du mal à gérer leurs relations avec les grandes entreprises internationales. Cela est de surcroit très vrai dans le secteur des mines et des hydrocarbures, où l’on constate des tensions récurrentes.

« Il y a des passages tumultueux pour pas mal de multinationales du fait de l’émergence d’opinions publiques nationales en Afrique de plus en plus revendicatives. »

AE : Voilà 18 mois, vous lanciez La Tribune Afrique qui organise Africa Convergence. Quel bilan faites vous de cette première phase ?

AA : D’un point de vue éditorial, je voudrais rendre hommage à l’ensemble des équipes éditoriales qui ont participé à cette belle aventure qui consistait à faire un média panafricain depuis l’Afrique. Les résultats enregistrés dépassent tous ceux que nous nous étions fixés en termes d’audience et d’impact avec plus d’un million de pages vues sur le net, et une offre éditoriale toujours renouvelée. Quant à la conférence Africa Convergence, je dois ici rendre également hommage aux équipes qui ont porté, en terme opérationnel, cet évènement que je pense être assez singulier, notamment la dernière édition de Casablanca qui a connu un franc succès. Sans eux, rien de tout cela n’aurait été possible. Nous attendons avec impatience cette troisième édition de Dakar afin de transformer l’essai et inscrire cette conférence comme évènement incontournable de l’Afrique agissante qui mêle « pensée et action ».

Propos recueillis par Dominique Flaux

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