Crise électorale en RDC : les intrigues d’un piège sans fin

(Ecofin Hebdo) - Elle est l’une des plus riches contrées de la planète, mais abrite paradoxalement l’une des populations les plus pauvres du monde. Elle a aujourd’hui 58 ans et pourtant n’a jamais connu d’alternance démocratique à la tête de son Etat. Si la RDC est tristement célèbre pour la panoplie de crises politiques qu’elle a traversé au cours de son histoire, c’est la toute dernière qui monopolise l’attention des observateurs du monde entier.

 

Joseph Kabila : les débuts d’une présidence tourmentée

Au centre de la crise politique en RDC, figure un homme : Joseph Kabila. Agé de 47 ans, le chef d’Etat le plus jeune d’Afrique a tout de suite eu maille à partir avec les différentes forces vives du pouvoir congolais, dès son entrée en politique. Sa vie, comme ses deux mandats à la tête du pays, n’en seront pas plus simples d’ailleurs.

Fils de l’ancien président Laurent-Désiré Kabila, le jeune homme qui a passé toute sa vie entre plusieurs pays officiellement pour des « raisons de sécurité », se verra propulsé à la tête de la RDC en 2001, suite à l’assassinat de son père.

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Joseph Kabila, présenté en 2001 comme une « solution de compromis. »

Présenté seulement comme une « solution de compromis » entre les différentes forces au pouvoir et ne disposant d’aucune base politique à ses débuts, cet esprit aiguisé et secret parviendra à la surprise de tous à s’imposer face aux rébellions provinciales, ainsi qu’à la domination des richesses de la RDC par des pays étrangers, et une poignée de compagnies privées et d’aventuriers. Devenant le premier président congolais démocratiquement élu en 2006, face à un certain Jean-Pierre Bemba, il se fera réélire pour un second mandat en 2011 devant l’emblématique Etienne Tshisekedi.

Devenu désormais un véritable animal politique et ayant démontré sa maîtrise des jeux de pouvoirs au grand dam de ses adversaires, Joseph Kabila Kabange est aujourd’hui présenté au sein du paysage politique congolais, comme la « bête à abattre ».

Au cours sa présidence marquée par des jeux politiques, des coups de forces, mais également des répressions sanglantes, le jeune président réussira à se faire ami et allié des nations occidentales (Belgique, France, USA notamment), puis à s’en faire des ennemis, renforçant par là, ses relations avec des pays comme la Chine ou l’Angola.

Devenu désormais un véritable animal politique et ayant démontré sa maîtrise des jeux de pouvoirs au grand dam de ses adversaires, Joseph Kabila Kabange est aujourd’hui présenté au sein du paysage politique congolais, comme la « bête à abattre », pour obtenir la paix dans un pays déchiré par les guerres et crises politiques.

Pour aboutir à l’explication de la crise actuelle, il convient de dresser un historique des événements.

 

A l’origine, un projet de loi électorale contesté

Pour comprendre la crise actuelle ainsi que ses implications, il faut remonter à l’année 2015, plus précisément en janvier. Cette année-là, l’indéboulonnable Joseph Kabila, dont le mandat expire le 19 décembre 2016, fait voter un nouveau projet de loi permettant de repousser la date des élections. L’opposition s’insurge contre ce qu’il considère comme une manœuvre politique pour s’éterniser au pouvoir et organise des manifestations du 19 au 22 janvier. Le pouvoir central n’hésitera pas à réprimer les marches de protestations. Entre 27 et 42 morts seront recensés lors du bilan des manifestations. Ces événements seront les prémices d’une longue crise qui aboutira à la situation politique actuelle du pays de Patrice Lumumba.

 

2016 : chronologie d’une « descente aux enfers » politique

Le 11 mai 2016, la cour constitutionnelle prend une décision qui ravivera les tensions, dans un paysage politique où tout porte à croire que le président envisage de se représenter pour un troisième mandat, contre les principes de la constitution. En effet, cette décision autorise le président à rester au pouvoir au-delà du terme de son mandat, « si la présidentielle n’est pas organisée avant le 20 décembre ».

A nouveau, l’opposition rassemblée derrière son leader historique Etienne Tshisekedi, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2011, va réclamer le départ sans condition du président Kabila au terme de son mandat, considérant la décision de la cour constitutionnelle comme une « imposture ». L’autre « opposant de poids », l’ancien gouverneur du Katanga et candidat déclaré à la présidentielle Moise Katumbi, sera quant à lui contraint de quitter le pays, après avoir été inculpé pour « atteinte à la sûreté intérieure comme extérieure de l’Etat ».

L’autre « opposant de poids », l’ancien gouverneur du Katanga et candidat déclaré à la présidentielle Moise Katumbi, sera quant à lui contraint de quitter le pays, après avoir été inculpé pour « atteinte à la sûreté intérieure comme extérieure de l’Etat ».

Les 19 et 20 septembre de la même année, soit trois mois avant la fin du mandat de Joseph Kabila, l’opposition organise de nouvelles manifestations pour protester contre l’intention du pouvoir en place de se maintenir à la fin de son mandat. Encore une fois, une répression sanglante s’en suivra et fera une dizaine de morts et de blessés, dans les deux camps (forces de l’ordre et manifestants).

Le 17 octobre, la cour constitutionnelle autorisera cette fois-ci la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) à reporter les élections et à élaborer un nouveau calendrier. Cette décision aurait été motivée par le fait qu’une bonne partie des électeurs congolais n’a pas pu se faire enregistrer sur les listes électorales. La situation sécuritaire tendue dans certaines régions du pays, expliquerait également cette décision.

Le lendemain 18 octobre, un accord est signé entre le gouvernement et une « minorité » de l’opposition. Il repousse la date des élections présidentielles à avril 2018 et accorde la primature à l’opposition tout en permettant au président Kabila de se maintenir au pouvoir jusqu’à l’élection de son successeur. Ainsi, Samy Badibanga, ancien membre du parti d’opposition UDPS d’Etienne Tshisekedi sera nommé premier ministre le 17 novembre.

Pourtant cette « parodie » de consensus pour la sortie de crise ne calmera pas les tensions au sein de la population et de la majorité de l’opposition. Au contraire, cette dernière reprendra de plus belle les contestations, arguant que l’accord du 18 octobre n’était pas inclusif, et ne concernait qu’une petite partie de l’opposition qui n’incarne pas les aspirations du peuple congolais. A cet effet, une campagne « Bye Bye Kabila » sera lancée sur les réseaux sociaux afin de démontrer leur refus catégorique de participer à cet accord.

A partir du 19 décembre 2016, jour de la fin du régime de Joseph Kabila selon la constitution en vigueur, le climat politique deviendra de plus en plus tendu. Et pour cause, ce jour-là, le premier ministre annonce la formation d’un nouveau gouvernement, alors que des discussions se déroulent entre majorité et opposition, sous l’égide de l’Eglise catholique, pour trouver une solution à la crise. Ce nouveau gouvernement qui comptera près de 70 membres, survient à quelques minutes de la fin du mandat du président Kabila, et sera investit trois jours plus tard avec toujours à la tête de l’Etat, le président Joseph Kabila.

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L’Eglise catholique s’implique pour trouver une solution à la crise.

L’opposition menée par Etienne Tshisekedi manifestera sa colère face au maintien au pouvoir d’un président « illégitime » et « illégal ».

Cette période de tensions politiques, aboutira à la conclusion de l’accord dit de la Saint Sylvestre, le 31 décembre 2016. Celui-ci, qui inclut cette fois-ci l’UDPS de l’opposant historique Etienne Tshisekedi, fixe les modalités de gestion de la transition et de l’élection du successeur de Joseph Kabila. Si l’opposition concède le maintien au pouvoir de ce dernier, elle pose néanmoins comme condition l’organisation des élections présidentielles en décembre 2017, et obtient la nomination d’un nouveau premier ministre issu de la coalition de l’opposition.

 

Diviser pour mieux régner

Au départ vu comme la solution idéale pour la sortie de crise, l’accord du 31 décembre tombera peu à peu en disgrâce aux yeux des acteurs de la crise congolaise.

 Etienne Tshisekedi dead

Le décès d’Etienne Tshisekedi a changé les paramètres.

En effet, au lendemain de la signature de l’accord de la Saint Sylvestre, la majorité présidentielle émettra des réserves, jugeant l’accord peu « inclusif », en raison de la réticence de certains membres issus de l’opposition (tel que le premier ministre Badibanga) à y adhérer. Le 1er février, le décès d’Etienne Tshisekedi à l’âge de 84 ans marquera le début des premières « guerres de successions » au sein de l’opposition.

Le 1er février, le décès d’Etienne Tshisekedi à l’âge de 84 ans marquera le début des premières « guerres de successions » au sein de l’opposition.

En bon stratège, le président Kabila profitera de cette petite guerre intestine pour « semer la discorde dans les rangs ennemis ». Le 7 avril, il nommera au poste de premier ministre, Bruno Tshibala, ancien secrétaire général adjoint de l’UDPS, qui en avait été exclu quelques semaines auparavant, après s’être désolidarisé de la nouvelle direction du parti. Le Rassemblement, qui est la principale plateforme de l’opposition, estimera ne pas être concerné par ce choix et appellera la population à manifester encore une fois.

En raison notamment de la crise au Kasaï, les autorités indiqueront que la constitution du fichier électoral pourrait prendre plus de temps que prévu et que les élections fixées à la fin 2017 ne pourraient se dérouler qu’en 2019.

Pendant ce temps, la constitution du fichier électoral tarde à se mettre en place. Finalement, le 7 juillet, le président de la commission électorale annonce que les élections ne « seront pas possibles » avant la fin de l’année 2017. En raison notamment de la crise au Kasaï, les autorités indiqueront que la constitution du fichier électoral pourrait prendre plus de temps que prévu et que les élections fixées à la fin 2017 ne pourraient se dérouler qu’en 2019. L’opposition qui ne l’entend pas de cette oreille organisera de nouvelles manifestations pour exiger le départ du chef de l’Etat et la publication d’un calendrier électoral.

 

La situation économique et humanitaire en RDC : un bilan alarmant

Les violences dans plusieurs régions de la RDC comme celles de l’Ituri, du Kivu ou du Kassaï, ont fait des millions de déplacés dans le pays. Si les autorités de Kinshasa estiment qu’il n’y aurait que quelques 230 000 Congolais touchés par ce phénomène, l’ONU et les organisations internationales ont affirmé que plus de 4,5 millions de personnes auraient fui leur lieu de vie en raison des conflits dans le pays. Si ces violences subsistaient déjà bien avant la survenue de l’actuelle crise politique, il n’en est pas moins vrai que cette dernière contribue à assombrir un ciel déjà gris de meurtres, viols, et autres exactions condamnées unanimement par la communauté internationale. D’ailleurs, le gouvernement n’hésitera pas à se servir de la crise au Kasaï comme bouc-émissaire, pour justifier le retard dans l’organisation des élections générales.

Si les autorités de Kinshasa estiment qu’il n’y aurait que quelques 230 000 Congolais touchés par ce phénomène, l’ONU et les organisations internationales ont affirmé que plus de 4,5 millions de personnes auraient fui leur lieu de vie en raison des conflits dans le pays.

Pour ne rien arranger à la situation, de nouveaux cas d’Ebola ont récemment été découverts dans le pays, faisant craindre le risque de résurgence d’une épidémie qui avait fait des milliers de morts, quelques années auparavant en Afrique de l’ouest.

Dans un pays classé en 2015 comme étant le 176e le plus pauvre au monde sur 187, la résurgence des crises politico-économico-sociales, n’augurent rien de bon pour une économie qui n’attire désormais plus que les grosses entreprises intéressées par les richesses du sous-sol congolais et peu soucieuses du bien être d’une population désenchantée.

 

2018, la fin de la crise ?

Le scepticisme est sûrement le sentiment le mieux partagé entre les observateurs et acteurs de la crise politique congolaise, quant à donner une réponse à cette question. Si finalement, le 23 décembre 2018 a été retenu comme date des élections en RDC, les principaux acteurs de l’opposition, et de la société civile n’ont pas hésité pas à exprimer leurs doutes quant à la tenue effective de ces élections ou même concernant la possibilité d’un nouveau mandat pour Joseph Kabila. Et d’ailleurs, ce dernier dont le caractère réservé et taciturne doit sûrement avoir le don d’irriter au plus haut point ses adversaires, ne mène aucune action concrète pour rassurer la population, concernant un éventuel troisième mandat de sa part.

Le 8 juin dernier, on apprenait que le chef de l’Etat congolais avait été désigné « autorité morale » du nouveau Front Commun pour le Congo (FCC), une nouvelle coalition politique de la majorité.

Le 8 juin dernier, on apprenait que le chef de l’Etat congolais avait été désigné « autorité morale » du nouveau Front Commun pour le Congo (FCC), une nouvelle coalition politique de la majorité, constituée en vue des élections présidentielle du 23 décembre prochain. Si certains y voient un moyen pour le président de se représenter à sa propre succession après une possible modification de la constitution, d’autres préfèrent croire qu’il s’agit là d’une manœuvre pour désigner son propre successeur et avoir la même mise sur son parti, après les élections.

Néanmoins les contestations ne faiblissent pas et l’opposition incarnée aujourd’hui par Moise Katumbi, Felix Tshisekedi (fils d’Etienne Tshisekedi) et Vital Kamerhe reste vigilante, appelant chaque fois la population à dire « Non à un troisième mandat » de l’actuel chef de l’Etat.

Avec le récent acquittement par la Cour pénale internationale, de l’ancien opposant au régime Kabila, Jean-Pierre Bemba, les cartes politiques risquent d’être redistribuées, car celui-ci bénéficie encore d’une grande popularité dans son pays. Assisterons-nous à un nouveau coup de force le 23 décembre prochain ? Le peuple congolais obtiendra-t-il le miracle tant espéré en réalisant la première alternance pacifique de son histoire ?

Dans tous les cas, les observateurs internationaux s’accordent à le dire : le 23 décembre prochain pourrait être l’un des jours les plus importants de l’histoire de la RDC.

Pour l’instant les clés de son destin reposent dans les mains d’un seul homme qui, par le seul poids de ses prochaines décisions, pourrait lui ouvrir les portes du paradis de la paix et de la démocratie, ou la faire sombre dans l’enfer d’une nouvelle guerre.

Moutiou Adjibi Nourou

 

 

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