Somalie-Somaliland : Berbera, le port de la discorde

Somalie-Somaliland : Berbera, le port de la discorde

(Ecofin Hebdo) - Entre la Somalie et le Somaliland, le torchon brûle. La cause: la décision du logisticien émirati DP World de construire un port à Berbera au Somaliland. Mogadiscio, non associé au projet, estime que sa souveraineté a été violée. Mais voilà, le Somaliland a tous les attributs d’un Etat souverain depuis 27 ans et n’entend pas laisser le gouvernement d’un pays qui peine à panser ses plaies lui dicter sa loi.

C’est le dernier feuilleton en date d’une tragi-comédie qui se joue depuis 1991. Le logisticien émirati DP World annonce un investissement de 442 millions $ dans le port de Berbera. L’infrastructure, d’une capacité de 1,25 million TEU, devrait permettre le développement du Somaliland. Il est le fruit d’un partenariat entre le territoire, qui possède 30% du projet, l’Ethiopie, qui en détient 19%, et la compagnie, actionnaire à 51%. De Mogadiscio, la réponse fuse : « Cet accord est nul et sans effet ». En effet, estime le gouvernement somalien, l’accord contrevient aux dispositions de la constitution provisoire du pays. La Somalie dénonce sa non-association à un accord concernant une partie de son territoire.

 signature Berbeba Free Zones

Emirats, Ethiopie et Somaliland réunis pour lancer Berbeba Free Zones.

Le Somaliland voit, quant à lui, les efforts d’un Etat failli visant à empêcher son développement et à exercer une souveraineté qu’il n’a plus, de fait, depuis 27 ans. Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cet imbroglio, il faut se replonger dans l’histoire compliquée d’un pays désormais fragmenté.

 carte

Une union bancale

A son indépendance, le 1er juillet 1960, la Somalie est la fusion de deux entités coloniales: la Somalie (sous mandat italien) et le Somaliland, lui, sous mandat britannique. Le pays n’est cependant qu’un assemblage de clans disposant chacun de leurs règles de vie qui priment souvent sur les lois du nouvel Etat. A tel point qu’une rébellion éclate dès le début des années 1980. Dirigé par le Somali National Mouvement (SNM), ce mouvement réclame l’indépendance du Somaliland, peuplé à 80% de membres du clan des Isaaq. La répression du régime de Siad Barre, président d’alors, fait entre 150 000 et 300 000 morts, et 500 000 déplacés. Décidé à réduire à néant la résistance du SNM, le dictateur va jusqu’à ordonner le bombardement de la ville d’Hageisha (1988) qui deviendra la capitale du nouvel Etat.

A la chute de Siad Barre en 1991, le Somaliland rejette le joug de Mogadiscio et restaure les frontières initiales du protectorat britannique.

A la chute de Siad Barre en 1991, le Somaliland rejette le joug de Mogadiscio et restaure les frontières initiales du protectorat britannique. Si la Somalie proteste, elle n’a plus dans les faits, les moyens d’imposer sa volonté. Renaît donc un Etat d’une superficie d'environ 137 600 km2, et une population aujourd’hui estimée à 3,5 millions d’habitants. Le Somaliland connaîtra désormais un destin de pays non reconnu.

 

Naissance d’une nation
Le manque de reconnaissance internationale du Somaliland est motivé par une série de facteurs dont l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce principe unanimement accepté par les pays membres de l’Union africaine vise à éviter la fragmentation des Etats issus de la décolonisation, en micro-entités. Il maintient donc juridiquement le territoire du Somaliland comme partie intégrante de la Somalie, au même titre que le Puntland, une autre région de la Somalie, qui s’est également octroyé son autonomie.

Ainsi, le territoire a sa propre armée, émet ses passeports, et a sa propre monnaie. Le pays se dote d’un système démocratique et a enregistré, sans heurts, quatre élections présidentielles depuis 1997.

Mais, en dépit de l’absence de reconnaissance internationale, le Somaliland existe et se dote d’institutions particulièrement efficaces. Ainsi, le territoire a sa propre armée, émet ses passeports, et a sa propre monnaie. Le pays se dote d’un système démocratique et a enregistré, sans heurts, quatre élections présidentielles depuis 1997. Il vit essentiellement de l’élevage, notamment de la vente de chameaux et d’envois de fonds des migrants. Son PIB est évalué à 2 milliards $. Le Somaliland dispose d’un accès à une mer riche en produits halieutiques et est positionné de façon idéale au carrefour d’une route qui voit passer un tiers du fret maritime mondial. Mais surtout, dans la poudrière permanente qu’est devenue la Somalie, il est l’un des rares havres de stabilité.

 Muse Bihi Abdi

Muse Bihi Abdi, l’actuel président du Somaliland.

Néanmoins, le pays enregistre l’un des PIB par habitant les plus bas au monde et le chômage touche une bonne partie de la population en dessous de 30 ans. Il faut également souligner que cette situation peut être en partie liée au fait que le Somaliland ne peut avoir accès aux marchés internationaux et aux financements d’institutions comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale.

Etablissant un diagnostic des défis de son pays, Muse Bihi Abdi, l’actuel président, déclare dans les colonnes du Financial Times: « L’économie de notre pays affronte des problèmes structurels. (…) Nous avons une dépendance élevée à notre secteur de l’élevage. L’alimentation constitue le principal pôle de dépense des habitants du Somaliland. Et la hausse des importations alimentaires affecte les ménages dans un contexte de dépréciation de notre monnaie. La Banque mondiale décrit le secteur privé de notre pays comme dynamique et très entreprenant, mais sa contribution au PIB, qui est supérieure à 90%, traduit l’absence d’investissements publics ».

Or, l’UA, par crainte de voir ressurgir des spectres comme ceux du Biafra ou de donner de la légitimité à des revendications comme celles des Sahraouis, évite soigneusement de se prononcer sur la question.

Sur la scène internationale, le territoire multiplie les contacts avec différents pays et gagne des sympathies à sa cause. Ainsi, le leader britannique Nigel Farrage (du parti UKIP qui a fait campagne pour le Brexit) ira même jusqu’à dire en 2015 : « Le Somaliland a été un havre de paix dans la corne de l’Afrique durant les 24 dernières années. Il est temps que le Royaume-Uni et la communauté internationale lui octroient une reconnaissance ».

Pourtant, pour les analystes, une éventuelle reconnaissance internationale passerait d’abord par l’Union africaine qui devrait, la première, enclencher le mouvement. Or, l’UA, par crainte de voir ressurgir des spectres comme ceux du Biafra ou donner de la légitimité à des revendications comme celles des Sahraouis, évite soigneusement de se prononcer sur la question.

 

Quid de la Somalie?

Pendant ce temps, la Somalie, elle, reste empêtrée dans ses difficultés. Entre 1991 et 2004, le pays connait l’instabilité, la famine, et la montée en puissance des tribunaux islamiques, un ensemble d’organisations qui rendaient la justice en Somalie. Le pays est alors, de fait, un Etat failli. En 2004, les forces vives de la nation se réunissent pour relancer la machine étatique. La solution adoptée sera une République de type fédérative. Mais, de fédération, le pays n’en aura que le nom.

La radicalisation des anciens tribunaux islamiques devenus Shebabs, suite à leur interdiction en 2006, achèvera la déstabilisation de l’Etat somalien.

Suite à l’intervention de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) à partir de 2007, et notamment de l’armée kényane, le pays retrouvera un semblant d’équilibre. Il essaiera de le conforter par un renforcement de l’administration et une armée capable d’assurer les fonctions régaliennes qui sont les siennes.

Finalement, en février 2017, le parlement désigne Mohamed Abdullahi Mohamed, dit Farmajo, comme président.

 Farmajo

Farmajo : « Ceci est le début d’une ère d’unité, de démocratie et de lutte contre la corruption pour la Somalie ».

Le dirigeant a fait campagne sur le thème de l’unité et de la lutte contre la corruption. Ainsi, déclare-t-il, lors de sa prestation de serment: « Ceci est le début d’une ère d’unité, de démocratie et de lutte contre la corruption pour la Somalie ». Une promesse qui ne sera pas facile à tenir.

 

L’influence des grandes puissances régionales

Malgré les crises qui la secouent, la Somalie reste un Etat stratégique du golfe d’Aden, que ses voisins essaient de maintenir dans leur sphère d’influence. Derrière la querelle au sujet de l’investissement de DP World, ce qu’il faut surtout voir, c’est la guerre sans merci que se livrent les puissances du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) d’un côté, et le Qatar de l’autre. Les deux camps veulent contraindre la Somalie à s’aligner sur leurs positions. Pour y parvenir, ces nations manipulent aussi bien le langage de la carotte que celui du bâton. Ainsi, Saoudiens et Emiratis investissent directement en Somalie, mais également dans les territoires séparés comme le Somaliland ou encore le Puntland.

Derrière la querelle au sujet de l’investissement de DP World, ce qu’il faut surtout voir, c’est la guerre sans merci que se livrent les puissances du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) d’un côté, et le Qatar de l’autre.

Espérant voir la Somalie appliquer l’embargo qu’ils ont récemment décidé contre le Qatar, les EAU et l’Arabie saoudite expriment leur mécontentement quand le gouvernement Farmajo opte pour la neutralité. Un choix surtout motivé par l’envie de ménager Doha et surtout son alliée, la Turquie, qui investit de fortes sommes en Somalie. La pilule passe mal à Riyad et à Abu Dhabi. D’autant plus que le Puntland et le Somaliland, eux, ont pris fait et cause pour les Emirats et l’Arabie Saoudite.

Un choix surtout motivé par l’envie de ménager Doha et surtout son alliée, la Turquie, qui investit de fortes sommes en Somalie.

En avril dernier, les Emirats arabes unis ont mis un terme à la coopération militaire qui les liait à la Somalie. Or, depuis 2014, la pétro-monarchie entraînait les troupes somaliennes dont elle paie également les salaires. Mesure de rétorsion? Officiellement, cette suspension fait suite à la saisie de 10 millions $ par les autorités somaliennes. La somme devait servir au paiement des salaires des militaires. Les Emirats ont également fermé un hôpital qui offrait des soins gratuits aux populations.

 

Et la réunification dans tout ça?

Pour les analystes, la réunification du Somali et du Somaliland relève du casse-tête. En effet, on se demande comment un Somaliland, qui pendant près de 30 ans a pu se passer d’une autorité centrale, renoncerait à tous ses acquis pour se remettre sous la coupe d’un pays quasi-failli, qui peine à se reconstruire.

On se demande comment un Somaliland, qui pendant près de 30 ans a pu se passer d’une autorité centrale, renoncerait à tous ses acquis pour se remettre sous la coupe d’un pays quasi-failli, qui peine à se reconstruire.

Si aujourd’hui il est clair que le Somaliland a besoin d’une reconnaissance internationale pour aller plus loin dans le processus de développement qu’il a déjà enclenché, bien malin qui pourra dire la forme que prendra l’accession à cette reconnaissance. Surtout dans un contexte où, tant la Somalie que le Somaliland, sont les pièces d’une partie d’échecs géante dont ils ne maîtrisent pas tous les mouvements.

 somaliland

Le Somaliland a besoin d’une reconnaissance internationale pour aller plus loin.

En attendant, chacune des deux entités continue son parcours et l’exigence de la Somalie dans l’affaire du port de Berbera ressemble moins à une revendication raisonnable qu’à l’agitation du spectre d’un monde qui a vécu.

Les dirigeants somaliens estiment que les accords signés directement entre les monarchies du Golfe et les gouvernements régionaux minent les efforts d’unification du gouvernement central. « La région du Golfe a beaucoup d’argent et s’ils veulent en investir une partie en Somalie, ils sont les bienvenus. Mais il s’agit d’emprunter les bons canaux pour le faire », a indiqué le ministre des Finances, Abdirahman Duale Beileh.

Aaron Akinocho, Claude Biao

Les secteurs de l'Agence
Enveloppe Recevez chaque jour la lettre
Ecofin Hebdo