Maroc : les « révoltés d’Al Hoceima » ou l’histoire des oubliés du rif

Maroc : les « révoltés d’Al Hoceima » ou l’histoire des oubliés du rif

(Ecofin Hebdo) - Une des trois dernières monarchies africaines depuis la période des indépendances, le royaume du Maroc a souvent été marqué par des rixes qu’alimentaient trop souvent des disparités économiques, sociales et politiques. L’une des toutes dernières ayant remué l’actualité du royaume chérifien est celle des mouvements de contestations populaires, qui secouent la région du Rif et surtout son chef-lieu, la province d’Al Hoceima, depuis octobre 2016. Si ces événements semblent être assez récents, il est essentiel de noter que les véritables causes de ces « révoltes populaires » remontent aux débuts même de l’existence du royaume chérifien tel que nous le connaissons actuellement.

Localisation du rif

 

Abd el-Krim : figure de la lutte anti-coloniale

Dès le début des années 20, la ville d’Al Hoceima, sera littéralement au centre d’une révolte populaire, menée par un certain Abd el-Krim et qui embrasera la région du rif toute entière. En effet, dès 1921, constatant les conditions de travail dégradants imposés aux rifains, cet enseignant et journaliste soulèvera les tribus de sa régions face aux colons espagnols, ses anciens collaborateurs. L’un des épisodes les plus marquants de cette révolte sera d’ailleurs la bataille d’Anoual qui fera environ 12 000 morts parmi les soldats espagnols. Néanmoins, cette première « rébellion contre l’autorité », n’aboutira pas à l’amélioration des conditions de vie des rifains, tant réclamée par Abd el-Krim. D’ailleurs, celui qui avait proclamé en 1923 l’instauration d’une « République du Rif », se verra contraint à l’exil au Caire en Egypte, où il mourra en 1963.

Abd el Krim

Comme une répétition de l’histoire, la région du rif sera, dès lors, marquée par des vagues de révoltes contre l’autorité étatique, qui la conduiront à une quasi-marginalisation, surtout sur le plan socioéconomique, par rapport aux autres régions du pays.

 

1958 : les débuts de l’ostracisme

Au lendemain de l’indépendance marocaine obtenue en 1956, la région du rif connaîtra de nouveaux épisodes de tensions, qui l’opposeront cette fois-ci au gouvernement central avec à sa tête le roi Mohamed V. Ainsi, entre 1957 et 1959, plusieurs protestations contre les politiques gouvernementales jugées marginalisantes envers le nord du pays, éclateront dans la région du rif. La situation s’envenimera, après que le pouvoir en place ait décidé de la fermeture de la frontière algérienne, qui servait de couloir de migration pour les rifains à la recherche d’emploi, dans une région enregistrant déjà à l’époque l’un des plus forts taux de chômage du pays.

La situation s’envenimera, après que le pouvoir en place ait décidé de la fermeture de la frontière algérienne, qui servait de couloir de migration pour les rifains à la recherche d’emploi.

En 1958, alors que le pouvoir est en pleine négociation avec plusieurs leaders des mouvements de contestations dans le rif, un épisode sonnera le glas de cette « nouvelle révolution du rif » : le 25 octobre, les manifestants prennent d’assaut les bureaux du parti de l’Istiqlal dans la ville d’Imzouren et maîtrisent les soldats gouvernementaux.

Cet épisode considéré par le gouvernement comme une « révolte réelle », entraînera une répression sanglante du mouvement par les Forces armées, commandées par le prince Moulay Hassan (futur roi Hassan II), et qui fera plus de 3000 morts.

A partir de cet épisode, la région rifaine sombrera dans une spirale de crises sociales et économiques, que n’arrangeront pas les politiques des différents gouvernements qui se succèderont au pouvoir.

 

2016 et le mouvement Hirak

Comme quasiment tous les mouvements majeurs de notre monde, c’est un incident pour le moins isolé, qui déclenchera la crise qui secoue encore une fois la région, décidément très contestataire du rif.

Rif les marcheurs

La mort atroce de Mohcine Fikri a mis le feu aux poudres.

Le 28 octobre 2016, à Al-Hoceima, un poissonnier du nom de Mohcine Fikri voit sa marchandise faire l’objet d’une saisie par les forces de l’ordre. En effet, dans une région où la très jeune population exposée à une fort taux de chômage, est obligée de cumuler les petits boulots afin de joindre les deux bouts, on l’accuse de vendre des poissons pêchés en période interdite. Tentant désespérément de sauver ce qui était probablement sa seule source de revenus, le jeune poissonnier de 31 ans se jette dans le camion-benne et finira broyé.

Comme lors du printemps arabe déclenché 5 ans plus tôt en Tunisie par l’immolation de Mohamed Bouazizi, la mort du jeune Mohcine soulèvera une vague de contestations qui deviendra au fil des mois un véritable mouvement populaire : le mouvement Hirak.

Ainsi après 1958 et 1984, le roi Mohamed VI fera face à son tour à des mouvements contestataires, qu’il choisira dans un premier temps de ne pas réprimer… mais pas pour longtemps.

Ainsi après 1958 et 1984, le roi Mohamed VI fera face à son tour à des mouvements contestataires, qu’il choisira dans un premier temps de ne pas réprimer… mais pas pour longtemps. A partir de 2017, les forces de l’ordre n’hésiteront pas à « mater » les soulèvements populaires et à arrêter les manifestants dans plusieurs villes de la région, dont Nasser Zefzafi considéré comme la figure de proue du mouvement.

nasser zefzafi

Nasser Zefzafi, figure de proue du mouvement.

Pourtant, si cette région est le théâtre de tant d’événements, c’est bien parce qu’à la base de chacune des contestations populaires qui ont secoué le rif, se trouve un véritable malaise économique, politique et social profond.

 

Une région marquée par de profondes inégalités

Si la plupart des mouvements de contestations dans la région du rif ont eu pour thème commun la dénonciation d’une « oppression économique et politique », c’est parce les chiffres de l’économie de la région contrastent fortement avec la moyenne nationale.

La région du rif est caractérisée par la quasi-inexistence d’infrastructures. Selon les chiffres du Haut commissariat marocain au plan (HCP), la province d’Al-Hoceima, chef-lieu de la région du rif ne compterait que deux hôpitaux généralistes et un hôpital de spécialité, pour une capacité totale de 525 lits, soit 1 lit pour 1500 habitants. De plus, cette région marquée par un taux de cancer très élevé (attribué aux séquelles de la guerre du rif où l’armée espagnole est accusée d’avoir fait recours aux armes chimiques), souffre d’un manque criard d’installations oncologiques, constamment dénoncé par la population locale.

Délaissée pendant plusieurs décennies par le gouvernement central, principalement sous l’ère du roi Hassan II, la région a développé une économie informelle, basée sur la contrebande, et le commerce du cannabis (principal produit d’exportation de la région).

Dans une région où le taux d’analphabétisme (45,7% de la population rurale) est supérieur à la moyenne nationale et où près de 44% de la population de plus de 16 ans n’a pas de diplôme, le niveau du chômage est supérieur à la moyenne nationale. En 2017, par exemple, le taux de chômage chez les citadins était estimé à 21,4% dans la province d’Al Hoceima contre une moyenne nationale de 19,3% tandis que le taux du chômage au niveau rural atteignait les 13,6% contre une moyenne nationale de 10,5%.

 marche Al Hoceima

La marche d’Al-Hoceima.

Cette situation a été à la base d’une vague d’émigration massive vers d’autres villes et d’autres pays depuis les années 50, ce qui explique la présence d’une forte diaspora rifaine, en Espagne notamment.

Enfin, même si l’accès à l’eau et à l’électricité a montré une nette progression depuis environ une décennie, il reste marqué par de profondes disparités entre la campagne (13,3% environ) et la ville (91,4%).

 

Comment régler la crise ?

A l’évidence, pour sortir de son éternel marasme économique, la région rifaine a besoin de beaucoup d’investissements, mais pas que. En effet, malgré les efforts d’investissements opérés dans la région par le roi Mohamed VI depuis son intronisation (en rupture avec à la politique d’exclusion économique du rif initiée par son père Hassan II), peu de résultats concrets ont été obtenus pour réduire le chômage et développer la région, comme en témoigne le programme Manarat al Mutawassi initié en 2015 et censé accélérer le développement Al-Hoceima pour un coût total de plus de 578 millions $.

En effet, malgré les efforts d’investissements opérés dans la région par le roi Mohamed VI depuis son intronisation (en rupture avec à la politique d’exclusion économique du rif initiée par son père Hassan II), peu de résultats concrets ont été obtenus.

Dans ce contexte, la seule manière de régler définitivement la sempiternelle crise rifaine semble être de repenser profondément les plans d’investissement pour la région, et d’assurer une meilleure inclusion politique, économique et sociale de ses habitants.

Cependant, les récents dénouements de la situation ne plaident pas réellement en faveur d’un apaisement des tensions entre les rifains et le gouvernement central. Ainsi, la condamnation à 20 ans de prison de Nasser Zefzafi, leader du mouvement populaire, ainsi que de plusieurs autres leaders du mouvements, risque de jeter de l’huile sur un brasier dont l’histoire a prouvé la résilience au temps et à la répression.

Moutiou Adjibi Nourou

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