« La Chine reste un acteur discret dans l’agriculture africaine malgré les nombreuses polémiques » (Fred Gale)

« La Chine reste un acteur discret dans l’agriculture africaine malgré les nombreuses polémiques » (Fred Gale)

(Ecofin Hebdo) - Fred Gale est économiste en chef au Service de recherche économique du Département américain de l’agriculture (USDA). Il analyse pour l’Agence Ecofin, les enjeux de la coopération agricole chinoise avec le continent africain. Sur les deux dernières décennies, la Chine a fait les gros titres de la presse internationale pour ses différents investissements sur le continent africain, notamment dans le secteur agricole. Alors que les détracteurs pointent du doigt un « accaparement des terres » et une menace pour la sécurité alimentaire, les plus optimistes voient plutôt une opportunité pour le continent africain. Mais au-delà des querelles, la réalité est bien plus nuancée qu’il n’y paraît.

 

Agence Ecofin : Depuis le début des années 2000, la Chine a placé l’agriculture au rang de priorité dans ses relations avec le continent africain. Cette considération pour le secteur a été réaffirmée à plusieurs reprises durant les différents Forums de coopération Chine-Afrique (FOCAC).  Quelle est la logique de l’intervention chinoise en Afrique ? 

Fred Gale : La Chine est en réalité très soucieuse de montrer qu’elle contribue à la sécurité alimentaire mondiale en effectuant des missions d’assistance technique agricole sur le continent africain et en aidant les pays sur le marché international.

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Fred Gale : « La Chine n’a pas vraiment un modèle pour son agriculture qui peut être répliqué dans d’autres pays.»

 

Les opérations de la Chine dans le secteur agricole africain s’inscrivent dans une dynamique visant à construire un climat de bonne entente pour accéder soit aux matières premières stratégiques comme le pétrole, les minéraux et le bois, soit pour montrer l’engagement de la Chine dans la coopération internationale et la sécurité alimentaire globale. Le pays opère sur le continent africain aux côtés d’autres acteurs comme l’Union européenne (UE), les USA ou encore l’Arabie saoudite. 

D’une manière générale, je pense que la Chine a pour ambition de construire sa crédibilité comme un nouveau leader dans l’aide étrangère et d’élaborer un nouveau modèle inclusif pour le commerce extérieur des pays pauvres à travers ses engagements en Afrique. Parallèlement, il faut savoir que la Chine essaie d’augmenter son influence dans des institutions internationales comme l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

 

AE : L’implication de la Chine dans le secteur agricole suscite de nombreuses idées reçues et nourrit les rumeurs. Que sait-on des investissements directs étrangers (IDE) réalisés par la Chine dans l’agriculture sur le continent ? 

Fred Gale : Il faut savoir qu’en général, la Chine ne publie pas de détails sur ses investissements extérieurs. Mais des données indiquent que, globalement, les investissements agricoles chinois à l’étranger ne représentaient que 1 à 2 % du total des investissements chinois à l’étranger, durant les années de croissance rapide allant de 2010 à 2016.

« Mais des données indiquent que, globalement, les investissements agricoles chinois à l’étranger ne représentaient que 1 à 2 % du total des investissements chinois à l’étranger, durant les années de croissance rapide allant de 2010 à 2016. »

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Sur le plan mondial, le montant global des investissements étrangers chinois dans le secteur agricole a culminé à 2 milliards $ en 2016. Entre 10 et 15 % de ce flux d’investissements ont été orientés vers l’Afrique.  

 

AE : Quels sont les principaux maillons du secteur agricole qui bénéficient de la manne chinoise ?   

Fred Gale : La grande partie des investissements agricoles de la Chine prend la forme d’aide agricole, à travers la construction des centres de démonstration agricoles et des centres technologiques. Les centres de recherche et de vulgarisation installés par la Chine sont focalisés essentiellement sur la culture du riz. Ces dernières infrastructures sont prépondérantes dans le schéma de l’assistance technique chinoise. Il faut aussi souligner le secteur de la pêche dans lequel sont engagées de nombreuses compagnies chinoises et le modèle d’agriculture contractuelle dans le tabac au Zimbabwe.

D’une manière générale, les entreprises chinoises ont pour ambition de prouver l’efficacité des semences, des machines agricoles et des produits agrochimiques afin de développer à terme des marchés pour ces intrants en Afrique.

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« Les acquisitions foncières (de la Chine) ne sont pas aussi immenses que l’attention qui leur est consacrée. »

Les investissements réalisés par la Chine afin de fournir des denrées agricoles à son marché intérieur sont surtout concentrés en Asie et sur d’autres continents. En 2017, la Chine a toutefois élaboré un plan pour construire 10 zones de développement agricole dans le monde ; cinq d'entre elles étant prévues en Tanzanie, au Soudan, au Mozambique, en Zambie et en Ouganda. 

 

AE : La Chine a été souvent pointée du doigt par plusieurs médias et organisations non gouvernementales pour son rôle dans la « ruée vers les terres » dans de nombreux pays en développement comme ceux du continent africain. Ce processus souvent assimilé à de « l’accaparement des terres » serait motivé par des projets agroindustriels portant sur des milliers d’hectares.  Quel est votre avis sur le sujet ?

Fred Gale : Nous n’avons pas une idée précise de la superficie acquise par les compagnies chinoises ou des opérateurs individuels en Afrique. Il n’y a pas de statistiques sur cela. Certaines organisations ont essayé à leur niveau de rassembler des informations afin de constituer des bases de données recensant les acquisitions foncières en Afrique. Mais la réalité est que les acquisitions foncières ne sont pas aussi immenses que l’attention qui leur est consacrée. Les investigations sur le terrain montrent que les projets concernés n’ont jamais été lancés ou que la taille des acquisitions a été exagérée.

« Les investigations sur le terrain montrent que les projets concernés n’ont jamais été lancés ou que la taille des acquisitions a été exagérée. »

Malgré les différentes accusations d’accaparement de terres dont elle fait l’objet, la Chine n’importe pas de quantités significatives de céréales d’Afrique. L'empire du Milieu est notamment un fournisseur majeur de riz à de nombreux pays africains. Les principaux produits agricoles importés par la Chine depuis l’Afrique sont les produits de la pêche, du coton et du tabac dont elle représente notamment la première destination pour le Zimbabwe.

Il faut aussi savoir que la Chine a approuvé un certain nombre d’entreprises éthiopiennes exportatrices de soja, il y a quelques années, mais les ventes vers la Chine sont encore peu significatives. 

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AE : Selon vous, que peut apporter la Chine à l’agriculture africaine ?

Fred Gale : La Chine n’a pas vraiment un modèle pour son agriculture qui peut être répliqué dans d’autres pays. Mais, en général, l’agriculture chinoise a progressé lorsque les autorités ont laissé les marchés libres et que les opérateurs privés ont pu innover et trouver leurs propres solutions aux problèmes locaux.

« En Chine, il n’y a pas de propriété personnelle de la terre. Les terres rurales sont détenues collectivement par des villages et les droits d’usage de la terre ou des parcelles sont attribués aux familles qui y vivent. »

En Chine, il n’y a pas de propriété personnelle de la terre. Les terres rurales sont détenues collectivement par des villages et les droits d’usage de la terre ou des parcelles sont attribués aux familles qui y vivent. Elles peuvent louer ces droits à d’autres familles du village, mais elles ne peuvent pas les vendre ou céder la terre. Certains pays en Afrique ont le même système de propriété collective de la terre.

Si en Chine, ce contrôle communautaire des terres a permis de limiter l’exode vers les villes, il a aussi contribué à fragmenter les exploitations et réduit la superficie des terres. Cette situation limite actuellement le développement de l’agriculture en Chine et les autorités locales essaient d’y remédier.

Propos recueillis par Espoir Olodo

Espoir Olodo

 

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