L’Afrique du Sud n’a pas attendu le tweet de Donald Trump pour questionner sa réforme agraire

L’Afrique du Sud n’a pas attendu le tweet de Donald Trump pour questionner sa réforme agraire

(Ecofin Hebdo) - Cette semaine, l’actualité africaine était troublée par une nouvelle polémique, dont le sujet soulevait, depuis quelques années déjà, la controverse. En effet, s’insurgeant contre un tweet de Donald Trump concernant la réforme agraire en Afrique du Sud, le gouvernement de Pretoria qualifiait d’ « étroite » la vision que le président américain avait de la situation dans le pays. Car comprendre les raisons de la polémique entourant cette mesure visant à exproprier des fermiers blancs de leurs terres, implique de maîtriser le contexte dans lequel s’inscrit cette loi, ainsi que les enjeux qui y sont liés.

Trump Pompeo Twitter

 

Le régime foncier sud-africain : un vestige de l’époque de l’Apartheid

Le système de distribution des terres actuellement en vigueur en Afrique du Sud date des origines de l’Apartheid, lors de l’implantation des colons européens dans le pays. En effet, dès 1913 le parlement d’Afrique du Sud (constitué uniquement de Blancs) vote le Native Land Act, qui sera considéré plus tard comme la pierre angulaire du système de l’Apartheid. Cette loi fortement discriminatoire, réservait d’abord 7% des terres aux populations noires, puis 13% en 1936, à une époque où ceux-ci représentaient 67% de la population.

Cette loi fortement discriminatoire, réservait d’abord 7% des terres aux populations noires, puis 13% en 1936, à une époque où ceux-ci représentaient 67% de la population.

Dans les années 1990 qui connurent la fin du système de ségrégation raciale en Afrique du Sud, cette loi sera abrogée. Avec l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela en 1994, l’Etat entreprendra un programme de subventions pour l’acquisition des terres vendues par des fermiers blancs, afin de permettre aux populations noires dépossédées de leurs terres, de récupérer leurs biens.

Malheureusement plus de deux décennies après l’entrée en vigueur de ce plan, le bilan reste assez négatif. Selon les experts, à peine 8% des terres agricoles commerciales appartenant à des exploitants blancs ont été redistribuées. Selon le gouvernement, 72% des fermes sud-africaines seraient détenus par la minorité blanche (8% de la population totale), alors que seulement 4% sont détenus par la majorité noire (80% de la population).

Ces inégalités qui restent assez frappantes dans un pays qui est censé avoir mis fin à la fin à la ségrégation il y a plusieurs années, sont la preuve même que les disparités sociales, économiques et politiques subsistent dans le pays de Nelson Mandela.

 

Les enjeux socio-économiques d’une réforme contestée

Le plan de réforme agraire que souhaite mettre en place le gouvernement sud-africain, au-delà même du simple fait qu’il permettrait de réparer une « injustice » historique, revêt des enjeux socio-économiques importants.

Dans un pays ou 27,2% de la population active est au chômage, (estimation juin 2018), la redistribution des terres pourrait être vue comme l’une des solutions au problème du sous-emploi. En effet, redistribuer les terres détenues majoritairement par les Blancs, pourrait permettre de réduire le taux du chômage qui atteint dans sa majeure partie la population noire d’Afrique du Sud.

Dans un pays où 27,2% de la population active est au chômage, (estimation juin 2018), la redistribution des terres pourrait être vue comme l’une des solutions au problème du sous-emploi.

D’un autre côté, la nouvelle réforme agraire, pourrait permettre de booster une croissance économique qui tourne au ralenti depuis plusieurs années, alors que le gouvernement cherche à diversifier les sources de revenu d’une économie soumise aux fluctuations des prix des matières premières. Même si le secteur agricole ne représente qu’une part minoritaire du Produit Intérieur Brut (environ 3%), les autorités sud-africaines estiment que sa réorganisation en faveur des Noirs pourrait favoriser son essor.

 ramaphosa

Cyril Ramaphosa ; « C'est très bien qu'il y ait un débat sur ce crime horrible qui a été commis dans notre pays quand ces terres ont été confisquées. »

 

« C'est très bien qu'il y ait un débat sur ce crime horrible qui a été commis dans notre pays quand ces terres ont été confisquées [sous le régime de l’apartheid, Ndlr]. On ne pourra pas faire progresser l'économie sans cette réforme parce qu'on n'en aura pas ouvert tous les coffres » déclarait en avril dernier, le président Cyril Ramaphosa. Et d’ajouter : « La terre est possédée par des minorités à 70% et les Noirs en ont 7%. L'économie ne peut pas fonctionner quand la majorité ne possède pas la ressource qui est son moteur ».

« L'économie ne peut pas fonctionner quand la majorité ne possède pas la ressource qui est son moteur ».

L’expropriation sans compensation : un couteau à double tranchant

Sur le principe, la réforme agraire visant à exproprier les fermiers blancs part d’une noble cause : réduire les inégalités, le chômage et relancer la croissance. Cependant, mal organisée, précipitée, elle pourrait avoir un effet pervers non négligeable.
En effet, la redistribution des terres aux populations noires doit être accompagnée de plusieurs autres mesures visant entre autres à permettre aux nouveaux propriétaires de valoriser leurs nouveaux biens afin d’être des éléments importants de la relance économique du pays.

 farming SAR

Il faut aussi les moyens nécessaires pour exploiter et rentabiliser les terres.

 

Certes, permettre à la majorité d’avoir accès aux ressources foncières devrait favoriser la réduction du chômage et redonner un second souffle à l’économie, mais pas si les nouveaux propriétaires ne disposent pas des moyens nécessaires pour exploiter et rentabiliser leurs nouvelles terres. Au contraire, cela pourrait constituer un facteur d’appauvrissement et d’enlisement de l’économie dans une récession de plus en plus profonde.

Permettre à la majorité d’avoir accès aux ressources foncières devrait favoriser la réduction du chômage et redonner un second souffle à l’économie, mais pas si les nouveaux propriétaires ne disposent pas des moyens nécessaires pour exploiter et rentabiliser leurs nouvelles terres.

D’un autre côté, l’adoption d’une loi trop contraignante pour la population blanche pourrait potentiellement faire tomber l’Afrique du Sud sous la menace de sanctions de plusieurs autres pays. D’ailleurs, les déclarations récentes du gouvernement australien qui proposait d’accueillir les fermiers blancs « persécutés » dans leurs pays, ainsi que ceux du président Trump qui s’inquiétait des « expropriations et meurtre de grande ampleur » envers les agriculteurs blancs dans le pays pourraient mettre un peu plus de pression sur le gouvernement en place quant à l’application de cette loi.

Cette redistribution des terres, mal organisée et menée comme une revanche « anti-blancs » a conduit le Zimbabwe vers une grave crise économique et monétaire.

L’exemple d’échec le plus parlant d’une telle réforme agraire est celui du Zimbabwe. A partir de l’année 2000 en effet, le pays dirigé alors par l’ancien président Robert Mugabe, adoptait une loi permettant la saisie de 90% des terres détenues par les fermiers blancs. Cette redistribution des terres, mal organisée et menée comme une revanche « anti-blancs » a conduit le pays vers une grave crise économique et monétaire, que n’ont pas arrangé les sanctions imposées par plusieurs autres Etats ainsi que la sécheresse de 2016.

 

Trouver la meilleure formule

C’est incontestablement le défi de l’actuel président Cyril Ramaphosa. Si pour une partie de la population, représentée notamment par le parti Economic Freedom Fighters (EFF) de Julius Malema, les fermiers blancs doivent être expropriés sans conditions et sans compensation, d’autres voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer cette mesure. Et à quelques mois des élections présidentielles, on n’hésite pas à traiter cette loi de « coup politique » de l’ANC, pour s’assurer le vote d’une population noire, désenchantée par des années de gestion catastrophique de l’économie la plus industrialisée d’Afrique.

Moutiou Adjibi Nourou

 

 

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