Guerre USA-Huawei: l’Afrique prise entre deux feux

Guerre USA-Huawei: l’Afrique prise entre deux feux

(Ecofin Hebdo) - Accusé par le gouvernement fédéral de violation des sanctions américaines contre l’Iran et soupçonné d’espionnage électronique et de vol de secrets commerciaux, Huawei est aujourd’hui refoulé par de nombreux pays d’Europe et d’Asie qui craignent pour la sécurité de leurs systèmes d’informations. En Afrique, le silence s’impose sur ce chapitre de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. Il semble que les différents Etats du continent soient confrontés à un choix cornélien: la sécurité nationale ou l’économie.

Si le conflit entre les Etats-Unis et Huawei débouche sur une interdiction à long terme des équipements télécoms du groupe chinois sur les marchés américains et européens, l’Afrique pourrait devenir l’une des principales bases de repli international du groupe technologique. Les attaques américaines contre l’intégrité du géant chinois, répétées au cours des six derniers mois, semblent cependant n’avoir pas ébranlé la confiance de ses partenaires africains.

Les attaques américaines contre l’intégrité du géant chinois, répétées au cours des six derniers mois, semblent cependant n’avoir pas ébranlé la confiance de ses partenaires africains.

Le silence sur la question pourrait laisser penser cela. Cependant, cette absence de réaction pourrait aussi être perçue comme un dilemme face auquel est actuellement confronté le continent, bénéficiaire d’une importante aide économique de la Chine. Dans la balance, s’opposent en effet l’impératif de sécurité nationale et d’importants intérêts économiques.

Lors du septième Forum sur la coopération sino-africaine, organisé du 03 au 04 septembre 2018 à Pékin, le président chinois, Xi Jinping, annonçait une aide de 60 milliards de dollars supplémentaires au développement économique des pays d’Afrique, dont 15 milliards de dollars « d'aide gratuite et de prêts sans intérêts ». Comparé à l’assistance américaine non-militaire pour l’Afrique subsaharienne, évaluée à 12 milliards de dollars en 2017 par le Think Thank privé français IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et en baisse dès 2018, la différence de chiffres laisse à réfléchir. C’est d’ailleurs conscient de cette réalité que Donald Trump aurait envisagé, selon des officiels américains, d’offrir à ses alliés les moins développés une aide financière en contrepartie d’une fermeture de leur marché aux investissements de Huawei.

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Donald Trump souhaiterait que l’Afrique se ferme à Huawei.

 

Le président US a déjà de son côté quelques leaders mondiaux. L'Australie, la Nouvelle-Zélande le Canada et la Grande-Bretagne font partie du Groupe des Five Eyes (FVEY) auquel appartiennent les Etats-Unis. Ce réseau mondial de surveillance, dont les activités ont été révélées par les fuites d’Edward Snowden en début 2013, a déjà restreint l’usage des équipements technologiques de Huawei dans ses réseaux de télécommunications et système d’informations. Le Japon leur a également emboîté le pas.

Ce réseau mondial de surveillance, dont les activités ont été révélées par les fuites d’Edward Snowden en début 2013, a déjà restreint l’usage des équipements technologiques de Huawei dans ses réseaux de télécommunications et système d’informations.

L’Union européenne a également exprimé son inquiétude quant à la poursuite de la collaboration avec Huawei. Le 07 décembre 2018, lors d'une conférence de presse à Bruxelles, le vice-président de la Commission européenne, Andrus Ansip, déclarait : « Faut-il s'inquiéter de Huawei ou d'autres entreprises chinoises ? Oui, je pense qu'il faut s'inquiéter » car ces entreprises sont, selon lui, contraintes de « coopérer avec leurs services de renseignement ». Il soulignait que « ce n'est pas bon signe quand les entreprises doivent ouvrir leurs systèmes à des services secrets (…) Nous ne savons pas grand-chose de ce cas concret, mais en tant que gens normaux et ordinaires, bien sûr, nous devons avoir peur ».

Actuellement, les Etats-Unis ont interdit à l’administration et aux entreprises américaines d’utiliser les équipements de Huawei et ceux de sa consoeur ZTE. Le pays réfléchit même à une interdiction aux entreprises américaines de lui vendre des composants électroniques. Huawei dont les téléphones fonctionnent sous le système Android pourrait ne plus avoir accès à la licence de Google. Les processeurs et autres circuits pourraient aussi lui être refusés.

 

L’Afrique pas si naïve mais…

Bien que Huawei se défende des accusations américaines d’espionnage pour le compte du gouvernement chinois, la loi sur le renseignement du pays dit tout le contraire. Selon le Think Tank australien ASPI (Australien Stratégic Policy Institute), en son article 7, le texte dispose que « toutes les organisations et tous les citoyens doivent, conformément à la loi, appuyer le travail de renseignement national, coopérer avec lui et collaborer à ce travail, ainsi que garder le secret sur le travail de renseignement national dont ils ont connaissance. L’État protégera les personnes et les organisations qui appuient le travail de renseignement national, et coopèrent avec les autorités ».

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« Toutes les organisations et tous les citoyens doivent, conformément à la loi, appuyer le travail de renseignement national.»

 

L’Afrique, elle est bien consciente du risque auquel elle s’expose en collaborant avec Huawei. Mais le jeu semble en valoir la chandelle pour le développement de secteurs stratégiques comme l’agriculture, la pêche, le commerce, et bien d’autres.

L’Afrique, elle est bien consciente du risque auquel elle s’expose en collaborant avec Huawei. Mais le jeu semble en valoir la chandelle pour le développement de secteurs stratégiques comme l’agriculture, la pêche, le commerce, et bien d’autres.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que des accusations d’espionnage associées à des entreprises chinoises surviennent sur le continent. Dans une enquête publiée en janvier 2018, le journal Le Monde révélait l’espionnage par Pékin du siège de l’Union africaine (UA). Les entreprises chinoises qui ont construit le bâtiment d’Addis-Abeba, offert gracieusement par la Chine à l’organisation africaine et inauguré en 2012, était truffé de micros et ses serveurs trafiqués. Une faille majeure de sécurité qui a duré de janvier 2012 à janvier 2017, jusqu’à ce que la cellule informatique de l’UA s’inquiète de l’étrange saturation des serveurs information entre minuit et 2 heures du matin, alors que les bâtiments de l’institution sont vides. Une enquête approfondie lui avait permis de découvrir que les données internes de l’UA étaient massivement détournées chaque nuit et stockées dans un endroit mystérieux quelque part à Shanghaï.

Une enquête approfondie avait permis de découvrir que les données internes de l’UA étaient massivement détournées chaque nuit et stockées dans un endroit mystérieux quelque part à Shanghaï.

Il n’est pas exclut, selon les accusations des Etats-Unis et de ses alliés, que Huawei procède de la même manière en Afrique où la société technologique est l’une des principales têtes de proue de la conquête technologique chinoise sur le continent. C’est toujours à Huawei qu’est confiée la construction de réseau télécoms pour lequel des pays africains décrochent un financement auprès du gouvernement chinois.

 

Conquête

Présent en Afrique depuis 1997, Huawei intervient dans la commercialisation de smartphones, la fourniture d’équipements technologiques, la construction de nombreux réseaux de télécommunications et la formation.

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En Afrique, Huawei intervient également dans la formation.

 

En 2008, Huawei revendiquait déjà un investissement de plus de 1,5 milliard de dollars US sur le continent, des millions de téléphones vendus, six centres de formation crées; dispensant une formation à 12 000 étudiants chaque année.

En 2008, Huawei revendiquait déjà un investissement de plus de 1,5 milliard de dollars US sur le continent, des millions de téléphones vendus, six centres de formation crées; dispensant une formation à 12 000 étudiants chaque année.

Huawei s’est aussi engagé dans des programmes sur les dernières technologies, notamment WCDMA, GSM, CDMA, NGN, Datacom, réseaux optiques, réseaux à large bande et réseaux intelligents. Au cours des dix dernières années, l’entreprise a d’ailleurs renforcé ses activités en Afrique. Elle a signé de nombreux contrats avec divers gouvernements. Dès 2013, Huawei a décroché un contrat de 700 millions de dollars US pour la construction de réseaux cellulaires en Éthiopie, obtenu du Nigeria la gestion de son réseau de communication pendant cinq années. Huawei a aussi donné un coup de main à la Zambie dans la gestion de ses réseaux de communication. En Angola, la société a également remporté un contrat portant sur la construction de réseaux de cellules LTE 4G pour l'entreprise de téléphonie mobile gérée par l'État, Movicel.

Autant de pouvoir que Chris Demchak, co-directeur du Centre d’études sur le cyber-conflit au US Naval War College, jugeait déjà dangereux il y a sept ans. Il soulignait qu’en étant l’opérateur de « gestion du système de télécommunications central d’un pays (…) il est beaucoup plus facile de faire circuler en silence d'importants flux de données, de logiciels malveillants et de campagnes de pénétration sophistiquées dans des systèmes informatiques complexes, sans surveillance ».

 20 ans

 

En marge de l’AfricaCom 2018, l’évènement des télécoms, de la technologie et des médias tenu à Cape Town en Afrique du Sud, du 13 au 15 novembre, Huawei qui lançait les festivités marquant la célébration de ses 20 ans en Afrique, déclarait : « Nous sommes déterminés à faire un bond en avant dans le processus de construction d’une Afrique mieux connectée. Huawei poursuivra sa contribution à la croissance du secteur des télécoms en Afrique et à la libération totale du pouvoir des TIC ».

Muriel Edjo

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