Paul Kagame : de la misère des camps de réfugiés en Ouganda jusqu’à la présidence de l’Union Africaine

Paul Kagame : de la misère des camps de réfugiés en Ouganda jusqu’à la présidence de l’Union Africaine

(Ecofin Hebdo) - Telle une souche microbienne se muant en vaccin, il faut parfois avoir côtoyé le mal pour le combattre efficacement. Ça, Paul Kagame l’a compris. Ancien milicien, il a participé aux heures les plus sombres de son pays. La violence, il l’a vécue, il l’a faite. Les guerres, il sait comment ça fonctionne. Alors qui mieux que lui aurait pu les arrêter. La pauvreté, il l’a subie dans sa forme la plus primaire. On peut douter de sa méthode, mais les résultats sont plutôt élogieux. A tel point que celui que beaucoup considèrent comme un dictateur vient d’être choisi pour diriger, mais également pour réformer l’Union Africaine. Des siècles après la disparition des monarchies européennes, un despote éclairé semble diriger le Rwanda.

Bien malin qui réussirait à dire ce que suscite exactement le personnage de Paul Kagame dans l’opinion publique. Quand les uns le considèrent comme un dictateur, d’autres lui vouent un véritable culte pour avoir réussi à remettre le pays sur la bonne voie. La réponse est sans doute quelque part entre les deux. En effet, l’homme a, a priori, tout du héros. En effet, Paul Kagame est un survivant, dans le sens le plus littéral du terme.

Pour le comprendre, il faut remonter le temps pour retourner en 1957, année durant laquelle Paul Kagame est né le 23 octobre, sur la colline de Nyaratovu, dans la commune de Tambwe. Benjamin d’une fratrie de 6 enfants élevés par des géniteurs tutsis, il aurait pu connaitre une vie totalement différente. Sa mère était la sœur de la reine Rosalie Gicanda. Deogratius, son père, proche de la famille royale locale, notamment du roi Mutara III (roi du Rwanda de 1931-1959), assurait à sa famille un train de vie confortable selon les standards rwandais.

Malheureusement, en 1959, au début des violences anti-tutsies ayant marqué la révolution rwandaise, la famille Kagame doit s’enfuir en Ouganda. C’est dans les camps de réfugiés que grandira celui qui dirige aujourd’hui le Rwanda.

Sa mère était la sœur de la reine Rosalie Gicanda. Deogratius, son père, proche de la famille royale locale, notamment du roi Mutara III (roi du Rwanda de 1931-1959).

Il débute ses études dans l’école primaire du district de Toro avant de les achever dans celle de Ntare. Très bon élève, il donnera des maux de tête à l’administration ougandaise en finissant parmi les 3 meilleurs élèves de sa classe. Les 3 élèves en question devaient bénéficier d’une bourse, mais Paul Kagame n’était pas éligible, étant étranger. Finalement ses études secondaires seront financées par une aide venant d’un réseau d’assistance aux réfugiés.

Néanmoins, le succès scolaire de Paul Kagame contrastait avec sa situation financière désastreuse. La plupart des réfugiés scolarisés devait enchaîner les petits boulots pour subsister. Certains Rwandais changeaient même de nom et de nationalité pour bénéficier du soutien de l’administration locale, une pratique que désapprouvait Paul Kagame. « Je voulais être un Rwandais », déclare-t-il, concernant cette époque.

Yoweri MuseveniYoweri Museveni, son mentor.

C’est durant ces moments de tribulation qu’il rencontrera celui qui deviendra son mentor, Yoweri Museveni, plus tard président de la république ougandaise. Paul se sent proche de Yoweri, de la tribu sœur des Hima. Bien qu’ougandais, Museveni nourrit une forte colère envers l’establishment de son pays qui discrimine les membres de sa tribu. Ce sentiment de révolte rapprochera les deux jeunes hommes. Néanmoins, les deux amis seront séparés en 1972. Le président en place, Idi Amin Dada, qui a subi un coup d’Etat, se lance dans une dérive autocratique marquée par des violences ethniques qui poussent Yoweri Musseveni à fuir vers la Tanzanie.

 

L’engagement militaire

En 1977, Paul Kagame réussit à suspendre son exil en s’infiltrant dans son pays natal. « Je n’étais pas sûr de ce que je faisais. Je voulais connaître le pays. Ce n’était pas très dangereux, pas encore, parce que je n’étais pas une menace. J’étais juste un élève. Si quelqu’un avait su de quelle famille je descendais, alors seulement là, ce serait devenu dangereux », explique-t-il. Ces incursions qui se multiplieront fonderont sa conviction politique et alimenteront son désir de révolte. Ce sentiment sera l’une des principales raisons pour lesquelles il rejoint, en 1979, à l’âge de 22 ans, la guérilla de Yoweri Musseveni, revenu pour faire tomber Idi Amin Dada.

Le mouvement devient plus tard la National Resistance Army (NRA). Au sein du mouvement, les réfugiés Rwandais forment le Front Patriotique Rwandais, qui entrera en scène quelques années plus tard. Une fois le président Ougandais tombé, Yoweri Musseveni devient ministre de la défense. Il échoue aux élections présidentielles organisées dans la foulée, avant de reprendre le maquis avec ses hommes, contre le président Milton Obote. Ce dernier sera finalement renversé par la NRA, en 1985, avant que le mouvement ne chasse du pouvoir, en 1986, son successeur Tito Okello. La même année, Yoweri Museveni devient président de la république ougandaise et son compagnon, le major Paul Kagame devient directeur adjoint des services de renseignement de l'armée ougandaise.

La même année, Yoweri Museveni devient président de la république ougandaise et son compagnon, le major Paul Kagame devient directeur adjoint des services de renseignement de l'armée ougandaise.

En juin 1990, il part suivre aux États-Unis un stage de commandement militaire à Fort Leavenworth au Kansas. La même année, le FPR entre au Rwanda par la force, après un échec des négociations pour le retour des réfugiés rwandais. C’est la guerre civile. Cette dernière emporte dès le 2 octobre 1990, Fred Rwigema, le chef du FPR. Son ami Paul Kagame le remplace. A la tête du FPR, Paul Kagame remporte de nombreuses victoire mais ne réussit pas à mettre le peuple de son côté.
Kagame FPR
« Le Napoléon Africain »

Cela se fera plus tard, en plein génocide rwandais. Après l’attentat ayant causé la mort du président hutu Juvenal Habyarimana, les Forces Armées Rwandaises (FAR) s’en prennent aux tutsis et aux hutu modérés. Les hommes du FPR, vaincront les FAR au terme d’une guerre sanglante et mettront fin au génocide. Parti en exil à l’âge de 2 ans, Paul Kagame est accueilli en héros et surnommé « le Napoléon Africain », pour l’incroyable stratégie militaire ayant permis au FPR de gagner.

 

Dictateur ?

Après sa victoire sur les FAR, Paul Kagame crée un gouvernement d'unité nationale, au sein duquel il devient vice-président et ministre de la Défense. Le 17 avril 2000, après la démission de Pasteur Bizimungu, le parlement choisit Paul Kagame pour lui succéder. Une fois la nouvelle constitution adoptée en 2003 par référendum, Paul Kagame est élu au suffrage universel direct avec 95 % des voix. Il sera réélu le 9 août 2010, puis le 5 août 2017, toujours avec des scores écrasants. Dans un pays où la population est majoritairement hutu, les victoires électorales d’un président tutsi étonnent.

Paul Kagame devient alors le reconstructeur d’un Rwanda laissé agonisant. Surnommé le « nouveau Singapour », le pays devient un exemple en Afrique.

Paul Kagame devient alors le reconstructeur d’un Rwanda laissé agonisant. L’économie se relève sous le régime Kagame. Surnommé le « nouveau Singapour », le pays devient un exemple en Afrique. Depuis plusieurs mois, ONU Habitat désigne Kigali comme ville la plus sûre et la plus propre d'Afrique. Aussi, l'International Congress and Convention Association classe Kigali au troisième rang des villes d'affaires après Le Cap et Marrakech. Dans le même temps, la Banque mondiale a félicité le pays dont le taux moyen de croissance du PIB réel a approché les 8% entre 2001 et 2015. La qualité des services publics, l’installation de technologies modernes et l’érection de la technopole Innovation City font du Rwanda l’exception de la région. Mais à quel prix ?

Au fil des années, la poigne de fer de Paul Kagame s’est resserrée autour du pouvoir et des institutions nationales. L’opposition est violemment réprimée. La mort, en 2010, d’André Kagwa Rwisereka, ancien membre du FPR et chef d'un parti d'opposition, retrouvé presque décapité à la machette, est l’un des nombreux exemples de la dérive du régime Kagame.

Aux côtés des opposants, la presse devient l’autre ennemi du régime. Les organisations internationales dénoncent depuis plusieurs années la mort ou la disparition de nombreux journalistes au Rwanda.

Aux côtés des opposants, la presse devient l’autre ennemi du régime. Les organisations internationales dénoncent depuis plusieurs années la mort ou la disparition de nombreux journalistes au Rwanda.

Sur le plan international, Kagame devient de plus en plus isolé, notamment en Occident. En 2010, suite à des manifestations d’ONG, le Premier ministre espagnol de l’époque, José Luis Zapatero refuse de recevoir Paul Kagame, 2 ans après que l’Espagne ait émis des mandats d'arrêt internationaux pour génocide contre 40 militaires du régime de Paul Kagamé, pour des crimes commis avant l'arrivée au pouvoir du Front patriotique rwandais (FPR). Ces faits, ajoutés à la modification de la constitution, lui permettant de diriger le pays jusqu’en 2034, achèvent de faire de Paul Kagame, la personnification du « dictateur africain », le dinosaure Mugabe désormais déposé.

Pour ne rien arranger, la période héroïque du président rwandais est même remise en cause. Paul Kagame fait en effet l’objet d’enquêtes en Espagne et en France, pays avec lequel il entretient des relations très tendues, pour un présumé rôle dans l’attentat ayant tué le président Juvénal Habyarimana en 1994. Selon ces accusations, celui qui a mis fin au génocide rwandais l’aurait donc provoqué.

Malgré tout, Paul Kagame garde une côte de popularité très élevée à l’échelle continentale. Son choix à pour diriger l’Union Africaine aura été très bien accueilli de la grande majorité des membres de l’organisation. Les partenariats de l’UA, par exemple, pourraient s’éloigner de Bruxelles pour se rapprocher de Washington. En attendant, l’homme d’Etat continue de cliver, entre héros, dictateur et despote éclairé.

Servan Ahougnon

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