Au Mozambique, une insurrection armée non-identifiée se dresse contre l’industrie gazière naissante

Au Mozambique, une insurrection armée non-identifiée se dresse contre l’industrie gazière naissante

(Ecofin Hebdo) - Depuis octobre 2017, un mouvement terroriste dénommé Al Sunnah multiplie les attaques meurtrières dans la province gazière de Cabo Delgado au Mozambique. Une région où Total et ses partenaires travaillent à installer l’une des plus importantes installations de liquéfaction de gaz naturel d’Afrique. Le bilan fait aujourd’hui état de plus de 300 morts et de plusieurs dizaines de milliers de déplacés. Si rien n’est encore assez clair sur l’origine du groupe et ses réelles motivations, de nombreux analystes s’accordent sur le fait qu’il cherche à mettre en péril les ambitions gazières du Mozambique.

 

Al Shebab, Etat islamique ou crime organisé ?

L’origine du groupe Al Sunnah relève pour l’instant du mystère. Un mythe entretenu par son silence depuis le début des attaques en 2017. En effet, jamais, il n’a revendiqué les attaques, ni ne s’est directement adressé à l’opinion. Les autorités mozambicaines pensent que le groupe est lié au mouvement terroriste Al Shebab qui sévit en Afrique de l’Est. Mais contre toute attente, l’année dernière, le groupe Etat Islamique a revendiqué plusieurs attaques survenues dans la région.

 1 Al Sunnah map 2

La province gazière de Cabo Delgado est devenue une proie pour le crime et le racket international.

 

L’Etat mozambicain, de son côté, communique très peu sur ces évènements. Se refusant à employer le terme terrorisme, il préfère évoquer des actes de banditisme. Une posture adoptée visiblement pour ne pas effrayer les investisseurs, étant donné que l’exploitation de ses immenses réserves de gaz devrait de transformer l’économie dans les prochaines années.

Selon les rapports d'arrestations fournis par la police, « ce groupe disparate, qui se compose principalement de locaux avec quelques militants étrangers de Tanzanie, d'Ouganda et du Kenya, a tué quelques villageois et détruit des commerces locaux ».

Selon les rapports d'arrestations fournis par la police, « ce groupe disparate, qui se compose principalement de locaux avec quelques militants étrangers de Tanzanie, d'Ouganda et du Kenya, a tué quelques villageois et détruit des commerces locaux ».

En juillet 2018, une attaque ayant fait sept morts, a été revendiquée par l’Etat Islamique qui a, entre autres, publié des photos de personnes décapitées. En réponse à cette annonce, un porte-parole de la police a déclaré dans la presse que rien n’indique que ces photos aient été prises au Mozambique. Une posture des autorités que déplorent les populations qui se déplacent en masse depuis les deux dernières années. La situation affecte non seulement la quiétude des riverains, mais aussi leurs moyens de subsistance. La pêche, principale activité de la province, a chuté de plus de 75% et la majorité des commerces sont fermés.

 2 IS Mozambique

L’Etat Islamique avait déjà revendiqué une attaque en 2018.

 

Il faut savoir que le nord-est du Mozambique est une zone où prospère depuis plusieurs décennies le crime organisé. Trafic d'héroïne, de bois, d'animaux sauvages et de rubis sont, entre autres, les principaux faits d’armes qui caractérisent les nombreux groupuscules présents dans la région et dont l’Etat n’a jamais pu se débarrasser. Ceci étant, on ne sait pas si les attaques terroristes dans la région sont liées aux islamistes radicaux du nord ou au crime organisé qui s’appuierait sur l'islamisme comme couverture.

Pour le crime organisé, l’intention pourrait être de créer suffisamment d'insécurité pour retarder ou empêcher le développement d'une industrie qui pourrait menacer ses opérations. Le média allemand Deutsche Welle va plus loin et pense que l’insurrection pourrait aussi être provoquée dans le but de faciliter l'entrée des entreprises militarisées privées dans la région et leur permettre d'exploiter illégalement les ressources gazières.

En juillet dernier, Cesar Guedes, le représentant de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), a déploré la « détérioration rapide » de la situation dans le nord du pays. Il a ajouté que « les groupes terroristes et le crime organisé profitent de la précarité de la situation pour leur commerce illicite ou recrutent des locaux qui cherchent désespérément à compenser leurs pertes ».

 

Travaux affectés

En plus des problèmes liés aux attaques sanglantes, au cours des derniers mois, le pays a été frappé par de graves inondations qui ont emporté deux ponts sur la route principale entre Pemba, la capitale provinciale, et le site partagé par les projets dirigés par ExxonMobil et Total. Ainsi, les mauvaises conditions météorologiques et l’insurrection armée limitent l’accès aux sites de développement.

Au cours des derniers mois, le pays a été frappé par de graves inondations qui ont emporté deux ponts sur la route principale entre Pemba, la capitale provinciale, et le site partagé par les projets dirigés par ExxonMobil et Total.

Pour contourner ces difficultés, les entreprises engagées dans ces projets prennent les airs. Une piste d'atterrissage a été ouverte après avoir été rénovée par la société kényane Everett Aviation. Mais, la piste n'étant pas utilisable pour le transport de cargaisons lourdes, une jetée pour l'atterrissage sur la plage est en cours de construction par la société sud-africaine Subtech pour fournir une solution provisoire.

En février 2019, un chauffeur mozambicain employé par l’entreprise portugaise Gabriel Couto, dans le cadre de la construction de la piste d'atterrissage, est devenu le premier travailleur lié aux projets gaziers à être tué par les insurgés. Il a été décapité après être tombé dans une embuscade, non loin des sites de développement.

En février 2019, un chauffeur mozambicain employé par l’entreprise portugaise Gabriel Couto est devenu le premier travailleur lié aux projets gaziers à être tué par les insurgés. Il a été décapité après être tombé dans une embuscade, non loin des sites de développement.

Selon African Business Magazine, la tragédie a entraîné la suspension des travaux jusqu'en mai et, depuis lors, certaines compagnies ont fait venir des travailleurs par avion. Mais le coût est prohibitif pour certaines entreprises, notamment les petits sous-traitants locaux.

Il y a quelques semaines, après une étude de faisabilité, les compagnies et le gouvernement ont convenu d’importer le matériel nécessaire par bateaux depuis Pemba en Tanzanie.

3 Valige Tauabo

Valige Tauabo, gouverneur de la province, choisit sur la voie maritime pour réduire les risques.

 

« Nous allons voir comment tirer parti de la côte, pour que davantage de bateaux partent de Pemba pour se rendre sur place », a commenté fin janvier, Valige Tauabo, gouverneur de la province de Cabo Delgado. Ces options constituent néanmoins un obstacle majeur au déroulement normal des travaux de développement gazier. 

 

L’armée impuissante

Si mettre fin à l'insurrection est crucial pour le Mozambique, qui espère exploiter ses vastes réserves énergétiques afin d’amorcer le développement de cette région négligée, une réponse excessive d'un gouvernement cherchant à imposer sa volonté pourrait enflammer la situation, estiment les chercheurs en sciences politiques, Hilary Matfess et Alexander Noyes de l’Université de Yale. « Le Mozambique doit gérer ce défi sécuritaire croissant de manière à s'attaquer au problème au lieu de l'exacerber avec des tactiques musclées justifiées par la fermeté à l'égard du terrorisme. Une approche plus globale, qui se concentre sur le développement socio-économique partagé et qui tire parti des partenariats internationaux, serait plus efficace pour lutter contre les groupes extrémistes comme Al Sunnah », affirment-ils selon des propos rapportés par African Business Magazine.

Malgré les milliers d’hommes envoyés sur place, l’armée mozambicaine n’a jamais été capable d’endiguer le phénomène, n’étant pas suffisamment équipée et manquant de moyens techniques adéquats.

 

Un ancien de la marine américaine à la rescousse

En 2018, après avoir étudié plusieurs pistes, le gouvernement a octroyé un contrat à la société militaire privée FSG, l’une des plus puissantes du monde. Elle appartient à Erik Prince, un ancien officier de la marine de guerre américaine.

4 erik prince

L’Américain Erik Prince promet de protéger la zone gazière, moyennant une part de ce gigantesque gâteau.

 

L’homme d’affaires a aussi fondé et vendu la société militaire privée Blackwater Worldwide, qui a obtenu des centaines de millions de dollars de contrats du gouvernement américain pendant les guerres d'Irak et d'Afghanistan.

Dans le cas d’espèce, Prince a promis aux autorités mozambicaines d’éliminer la menace terroriste en moins de trois mois, en échange d’une part des revenus issus de la commercialisation du gaz naturel, rapporte Macauhub.

Dans le cas d’espèce, Prince a promis aux autorités mozambicaines d’éliminer la menace terroriste en moins de trois mois, en échange d’une part des revenus issus de la commercialisation du gaz naturel, rapporte Macauhub.

Selon Deutsche Welle, il a également indiqué qu'il était intéressé par des partenariats ou des investissements dans les entreprises publiques impliquées dans le scandale de la dette cachée. Des transactions qui devraient conduire à des opérations de logistique et de sécurité maritime dans le bassin de Rovuma. FSG dont la filiale locale est dénommée FSG Mozambique Segurança, n’a toujours pas réussi à remplir le contrat.

 

Mercenaires russes

Le 4 avril 2019, Moscou et Maputo ont signé un accord simplifiant l'entrée des navires de la marine russe dans les ports mozambicains et un mémorandum sur la coopération navale militaire. A l’occasion de la signature de cet accord, Atanasio Salvador Mtumuke, le ministre mozambicain de la Défense, a déclaré : « Notre drapeau représente le fusil Kalachnikov qui symbolise les relations profondes entre nos pays dans le domaine militaire ».

 5 Atanasio Salvador Mtumuke

Atanasio Salvador Mtumuke : « Notre drapeau représente le fusil Kalachnikov »

 

Au cours du second semestre de l’année écoulée, plusieurs informations dans la presse locale et régionale ont fait état de la présence de 160 mercenaires russes sur le territoire national, notamment à Cabo Delgado. Ceux-ci, membres de la société militaire privée Wagner, seraient accompagnés de drones, d'hélicoptères, ainsi que d’un lourd matériel de guerre. Des allégations jusqu’ici démenties par les autorités des deux pays.

Face à la polémique qui enfle, l'ambassadeur de Russie en Afrique du Sud, Ilya Rogachev, a dit que les entreprises militaires privées ne sont pas nécessairement mauvaises et qu’il pense que leur présence dans un autre pays dépend des objectifs qui leur sont assignés. Des propos qui nourrissent le doute de l’opinion par rapport à ce sujet.

Fin novembre, la BBC a rapporté que les mercenaires russes ont été contraints par les insurgés djihadistes à battre en retraite. Les soldats se sont retirés après qu'un certain nombre d'hommes aient été tués lors d’une opération militaire.

En attendant que les soldats mozambicains, américains ou russes arrivent à bout de cette menace, les populations civiles continuent d’être massacrées par les terroristes qui semblent être les plus forts sur le terrain.

Olivier de Souza

 olivierdesouza

 

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