Craignant pour son agriculture, le Nigeria a beaucoup hésité à signer la ZLECA : analyse des enjeux

(Ecofin Hebdo) - Après plus d’un an d’hésitation,le Nigeria a finalement paraphé l’Accord de Libre-Echange continentale (ZLECA) durant le 12e Sommet extraordinaire de l’Union africaine à Niamey, au Niger. Si cette adhésion ouvre de nombreuses perspectives de croissance du commerce pour le pays, elle s’accompagne aussi de défis pour de nombreux pans de l’économie. Fournissant près du quart du PIB, l’agriculture sera l’un secteur les plus touchés par ouverture du Nigeria au commerce intra-africain. Dans une interview accordée à l’Agence Ecofin, David Luke, Coordinateur du Centre africain pour les politiques commerciales de la CEA décrypte les enjeux de la ZLECA pour le secteur agricole de la première économie africaine. 

 

Agence Ecofin : Le Nigeria a signé récemment l’accord de la ZLECA mettant ainsi fin à plus d’un an d’attente. Comment expliquer la prudence du pays qui est pourtant l’un des principaux contributeurs au commerce intra-africain ? 

David Luke : La ZLECA est un jalon important dans l’agenda du développement pour l’Afrique. Grâce à la baisse ou à la suppression des barrières tarifaires et non tarifaires, la ZLECA contribuera à résoudre le problème de fragmentation des économies africaines. Elle devrait aussi accroître l’efficacité et la compétitivité des économies. Ceci participera à terme à une hausse des flux de marchandises à l’intérieur du continent, au renforcement de la création de valeur ajoutée et à la promotion de l’industrialisation. Le processus de signature et de ratification de l’Accord a varié avec les Etats membres de l’Union africaine (UA). Dans le cas du Nigeria, il y avait une volonté affichée d’effectuer de larges consultations et d’évaluer l’impact potentiel de la ZLECA sur l’économie nigériane avant d’y adhérer.

david luke

« D’une manière globale, l’accroissement des exportations pourrait être de 25% et de 20% respectivement pour les secteurs agricole et agroalimentaire.» 

 

Cette pensée a été confirmée par les hauts fonctionnaires en novembre 2018 quand la CEA et ses partenaires ont organisé un forum commercial sur la ZLECA à Lagos. Les consultations étaient censées permettre au pays de comprendre les implications de la ZLECA. Celles-ci pouvaient concerner les préoccupations relatives aux risques potentiels de la mise en œuvre en terme de perturbation de la performance de certaines industries et la réduction des tarifs par le gouvernement. Lesdites consultations ont été réalisées à travers le territoire nigérian sous la supervision et l’orientation du Comité présidentiel sur l’évaluation de l’impact et la préparation pour la ZLECA. Après cette étape, un rapport a été soumis à Mohammadu Buhari, le président de la République nigériane.

 

AE : Quels sont les effets potentiels de la ZLECA sur l’agriculture nigériane en termes d’emplois et de progression des exportations? 

DL : Il faut dire qu’il y a peu d’études qui ont tenté d’estimer l’impact de la ZLECA, ses implications sur les économies africaines et en particulier sur l’économie nigériane. Les résultats des études peuvent varier avec les pays compte tenu de la démarche ou des données utilisées. Toujours est-il que les constatations générales suggèrent que la ZLECA engendrera des avantages importants comme une hausse de la diversification économique, une meilleure performance commerciale et la création d’emplois sur le continent africain.  

D’après les estimations de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), avec la ZLECA, les exportations du Nigeria vers les autres pays africains pourraient augmenter de l’ordre de 10% à 15% d’ici 2040. Evidemment, plus poussée sera la libéralisation des échanges, plus importants seront les exportations du Nigeria vers les autres nations du continent. D’une manière globale, l’accroissement des exportations pourrait être de 25% et de 20% respectivement pour les secteurs agricole et agroalimentaire. Les produits agroalimentaires du Nigeria qui pourraient bénéficier le plus de la ZLECA sont notamment la viande, la volaille, le lait et les produits laitiers, le riz, les fruits, les noix, les oléagineux, les légumes, les plantes à fibre, les boissons, le bétail, le tabac et les produits de pêche.  

« Les produits agroalimentaires du Nigeria qui pourraient bénéficier le plus de la ZLECA sont notamment la viande, la volaille, le lait et les produits laitiers, le riz, les fruits, les noix, les oléagineux, les légumes, les plantes à fibre, les boissons, le bétail, le tabac et les produits de pêche.» 

En termes de création d’emplois, une étude indépendante sur les potentiels bénéfices de la ZLECA sur le Nigéria, menée par un consortium d’universitaires indépendants et d’autres institutions a révélé que les gains d’emplois au niveau du secteur agricole profiteront aux travailleurs non qualifiés. Elle souligne également que les employés qualifiés bénéficieront globalement d’une hausse de leurs salaires.  

 

AE : Pour le Nigeria, tout l’enjeu va être de parvenir à tirer le meilleur parti de ces opportunités qui s’annoncent afin de générer de la valeur ajoutée sur le territoire national. Quelle sont les forces et les faiblesses du géant ouest-africain dans ce cadre ?  

DL : Par rapport aux forces, le Nigeria possède une capacité pour transformer des produits agricoles qui bénéficieront de l’intégration des marchés africains, rendue possible grâce à la ZLECA. Et ce, même s’il y a encore matière à améliorer le potentiel de production du pays. Le pays fabrique une grande variété de produits agroalimentaires et jouit d’une bonne qualité des infrastructures comparativement à d’autres pays du continent. Du point de vue des faiblesses, il faut noter que la capacité industrielle du Nigeria reste limitée. Une grande partie de la transformation agricole est l’apanage de petits et moyens acteurs. Il y a besoin de plus de produits « Dangote » au Nigeria et en Afrique.&nbs;

« Une grande partie de la transformation agricole est l’apanage de petits et moyens acteurs. Il y a besoin de plus de produits « Dangote » au Nigeria et en Afrique.» 

En dépit de certains progrès, des problèmes comme les infrastructures de transport, l’énergie, la logistique, le stockage sont des obstacles majeurs pour la production et le commerce au Nigeria.

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« Les infrastructures de transport, l’énergie, la logistique et le stockage sont des obstacles majeurs pour la production et le commerce au Nigeria. »

 

Ces défis doivent être résolus pour permettre au pays de tirer profit des retombées de la ZLECA. Les actions à mener comprennent le renforcement des règles de droit favorisant la réduction des procédures bureaucratiques et la lutte contre la corruption. A ces éléments s’ajoutent la promotion du commerce digital et l’encouragement des formalités douanières électroniques, la migration des acteurs informels de l’économie vers une dimension formelle.

 

AE : Le Nigeria a développé ces dernières années des politiques protectionnistes comme les restrictions à l’importation à travers des droits de douane élevés sur le riz et le blé. Pensez-vous que le Nigeria est vraiment prêt pour une libéralisationdes échanges avec ses pairs africains ?

DL :C’est une bonne question. Le Nigeria pourrait avoir besoin de reconsidérer prudemment ses politiques actuelles protectionnistes et évaluer leur efficacité. C’est-à-dire, voir si ces mesures permettent effectivement d’accroître ou bien entravent la production locale. Une harmonisation des politiques nationales sur celles régionales et plus largement africaine demeure une question très critique. Le retrait des tarifs et l’installation d’un environnement propice, permettra au Nigeria de réduire la contrebande de produits agricoles à travers les frontières qui reste un problème important. Il faut savoir que la ZLECA dans son Règlement sur le commerce des produits offre la possibilité aux pays signataires de baisser ou de supprimer progressivement,les tarifs douaniers sur les flux intra-africains.

« Il faut savoir que la ZLECA dans son Règlement sur le commerce des produits offre la possibilité aux pays signataires de baisser ou de supprimer progressivement, les tarifs douaniers sur les flux intra-africains.»

Le Nigeria a entrepris des consultations complètes aux plan national et régional et a aussi effectué une analyse profonde pour examiner les implications et la préparation de l’économie pour une mise en œuvre de la ZLECA. Les résultats de ces efforts englobent des recommandations sur les moyens par lesquels les risques découlant de l’application de la ZLECA peuvent être atténués pour le Nigeria. Ce sont ces éléments qui ont contribué à renforcer la volonté du Nigeria d’adhérer au processus de la ZLECA.

 

AE : Avec la ZLECA, de nombreux acteurs redoutent que le marché nigérian, le plus vaste du continent, soit inondé avec de produits non africains bénéficiant des mêmes avantages que ceux« Made in Africa ». Comment ce risque pourrait-il être surmonté par les autorités nigérianes ?

DL : Voir des produits non africains portant l’étiquette « Made in Africa » et jouir des mêmes privilèges que les vrais articles d’origine africaine dans le cadre la ZLECA n’est pas une préoccupation propre au Nigeria. Il s’agit d’une inquiétude pour de nombreux pays africains. Toutefois, la ZLECA possède des dispositions dans ses protocoles et annexes qui permettront de faire face à ces craintes. La Règle d’origine se trouvant dans l’annexe de la ZLECA sur le commerce des produits assure que, uniquement les produits avec « la nationalité économique africaine » bénéficient des avantages.

« La Règle d’origine se trouvant dans l’annexe de la ZLECA sur le commerce des produits assure que, uniquement les produits avec « la nationalité économique africaine » bénéficient des avantages.»

D’autres annexes relatives à la facilitation du commerce, l’administration douanière, la coopération en matière de transit devraient aussi promouvoir la production et le commerce intra-africain.Dès lors qu’il a signé l’Accord,le Nigeria devra mettre en place un environnement favorable comprenant des arrangements institutionnels pour l’implémenter de manière effective. Faire face aux contraintes dans la facilitation du commerce, augmenter l’efficacité dans la gestion des frontières et leur contrôle sont des actions critiques à prendre immédiatement pour empêcher la contrebande frontalière. Il est nécessaire de souligner que tous ces efforts demandent une coopération et une assistance mutuelle de la part des autres pays africains pour assurer les gains de la ZLECA en terme de promotion du commerce intra-africain et de production restent sur le continent.

 

AE : Une des conséquences de la ZLECA sera l’imposition de droits de douane sur les produits provenant du reste du monde. Selon certains observateurs, le Nigeria pourrait souffrir de cette imposition dans la mesure où 92% des importations du pays proviennent du reste du monde d’après la CEA. Quel est votre avis sur le sujet ?

DL : D’abord, il faut faire remarquer que si on considère le commerce informel, qui est difficile à cerner par les statistiques officielles, la part des importations nigérianes hors-Afrique sera plus faible que 92%. D’une manière globale, la dépendance du Nigeria envers les importations réalisées en dehors de l’Afrique sera réduite à travers la ZLECA. Grâce à la baisse des obstacles au commerce, la ZLECA a le potentiel de réduire la facture des importations nigérianes en faisant tourner le pays vers les autres nations africaines. Cela contribuera à une baisse des prix des biens et des services importés. Par conséquent, l’économie nigériane pourraît connaître une baisse des prix aux consommateurs et des niveaux d’inflation faible, telle que démontrée par l’analyse empirique.

« Cela contribuera à une baisse des prix des biens et des services importés. Par conséquent, l’économie nigériane pourraîtconnaître une baisse des prix aux consommateurs et des niveaux d’inflation faible.»

Après, il est vrai que des importations plus importantes depuis les pays africains dans le cadre de la ZLECA se traduiront par des recettes fiscales moins importantes pour le gouvernement. Mais cette perte potentielle sera compensée par une base d’imposition fiscale plus large. Le gouvernement pourrait récupérer le manque à gagner fiscal en taxant les entreprises locales désirant booster leurs activités pour fournir des marchés régionaux et continentaux. En outre, la ZLECA offre l’opportunité unique au Nigeria de négocier en tant que membre du bloc économique, des traités commerciaux avec d’autres pays non africains. Cela fournira au pays, un effet de levier supplémentaire pour conclure de meilleurs accords avec des partenaires de la ZLECA.

 

AE : Le Schéma de Libéralisation des Echanges de la CEDEAO (SLEC) lancé depuis 1979, est le principal outil opérationnel de promotion de la région ouest africaine. Comment la ZLECA peut capitaliser sur cet outil pour un meilleur échange au sein de la zone ouest-africaine ?

DL : Le processus de la ZLECA a tiré des leçons des expériences présentant plus ou moins de succèsnen terme de réforme de libéralisation au sein des Zones économiques régionales. Par exemple,la ZLECA comporte des règles d’origine plus strictes que l’ELTS pour la promotion des produits « Made in Africa ».

De plus,contrairement à l’ETLS, l’Accord bénéficiera d’un mécanisme de règlement des disputes pour assurer la mise en œuvre de la ZLECA.

 

Propos recueillis par Espoir Olodo

Espoir Olodo

Ndeye Khady Gueye

 

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