Kais Saied : « Je ne vous trahirai pas, je ne vous escroquerai pas »

Kais Saied :  « Je ne vous trahirai pas, je ne vous escroquerai pas »

(Ecofin Hebdo) - Inattendu par de nombreux spécialistes et par les médias, Kais Saied est pourtant sur une voie royale vers le palais présidentiel tunisien. Sans parti politique, jugé conservateur sur le plan sociétal, et peu enclin à attirer les suffrages d’une Tunisie réputée moderne, l’universitaire de 61 ans réussit jusque-là à déjouer tous les pronostics. Arrivé en tête au premier tour en ayant conquis les jeunes (il a recueilli 37% des votes sur la tranche 18-25 ans), l’intéressé n’avait pourtant organisé aucun meeting électoral durant la campagne.

Les résultats du premier tour des élections tunisiennes, publiés en début de semaine, avaient de quoi faire cracher leur expertise à tous les spécialistes de la politique du pays du désormais défunt Ben Ali. En effet, si le très controversé Nabil Karoui était attendu au second tour des élections, son adversaire, arrivé en tête avec 19% des suffrages, est une véritable énigme.

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Kais Saied : en tête avec 620 711 voix.

 

Considéré comme austère, ultra conservateur et même traité de « salafiste » par certains médias, celui que toute la Tunisie surnomme « Robocop », à cause de sa diction qui semble empruntée à l’androïde de la saga de fiction, a conquis les jeunes, mais pas seulement. D’après les premières analyses, tout semble en place pour son élection au second tour.

 

Un invité surprise nommé Kais Saied

Sa campagne avait fait de nombreux sceptiques quant à son éventuelle chance de se classer parmi les favoris du scrutin. « C’est un cas d’école, qui va à l’encontre de tout ce qu’on nous inculque en matière de science politique. Il n’a pas de média, pas de publicité, pas de structure partisane. Au contraire, il a assumé ne pas vouloir jouer ce jeu-là », admire Larbi Chouikha, professeur à l’université de la Manouba, dans la banlieue de Tunis.

« C’est un cas d’école, qui va à l’encontre de tout ce qu’on nous inculque en matière de science politique. Il n’a pas de média, pas de publicité, pas de structure partisane. Au contraire, il a assumé ne pas vouloir jouer ce jeu-là.»

En effet, contre toute attente, Kais Saied avait refusé d’organiser des meetings électoraux durant toute la campagne. Il avait également refusé le financement de sa campagne. « Je suis un candidat indépendant, je ne représente aucun des partis. Je fais ma campagne par mes propres moyens, et je refuse tout aide », avait-t-il déclaré sur une radio locale. Sa seule stratégie a été de marcher. En effet, durant toute la campagne, le candidat a battu le macadam. Il a parcouru une centaine de villes, serré des mains sur les marchés ou dans les cafés.

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« Je fais ma campagne par mes propres moyens et je refuse tout aide »

 

En dehors de ce positionnement « antisystème » et de son intégrité affichée, Kais Saied ne sort pourtant pas de l’ordinaire. Ou seulement lorsqu’il parle. En effet, sa diction presque automatisée est très rapidement devenue une sorte de gimmick qui le différencie facilement des autres candidats. Ce trait particulier a d’ailleurs beaucoup aidé sa campagne sur les réseaux sociaux où le candidat a été très présent. La maîtrise de son équipe sur les réseaux sociaux a même suscité la surprise de certains experts qui accusent Kais Saied d’avoir eu recours aux services de la tristement célèbre entreprise Cambridge Analytica. Pour ceux qui le connaissent depuis longtemps, il y a une sorte d’attachement à la diction du candidat. « Sa façon de parler était exactement la même que maintenant dans ses allocutions de campagne », confie Soukeina Jomni, ancienne étudiante de Kais Saied devenue avocate.

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Sana Ben Achour : « Très peu de gens parlent l’arabe classique sans faire de faute. Il a quelque chose d’envoûtant »

 

Toutefois, la diction particulière de l’homme n’est qu’une partie seulement de la « magie » de ses prises de paroles.

Pourtant, ceux qui connaissaient le parcours et la vie de Kais Saied, pouvaient le créditer de beaucoup de choses, mais pas de « magie » ou d’une capacité à envouter les foules…

En effet, Kais Saied est l’une des très rares personnalités politiques à s’exprimer parfaitement en arabe littéraire. « Il faut comprendre que la langue du Coran, avec ses sonorités presque magiques, est quelque chose d’identitaire en Tunisie. Très peu de gens parlent l’arabe classique sans faire de faute. Il a quelque chose d’envoûtant », explique Sana Ben Achour, professeure de droit public dans la même faculté que Kaïs Saïed. Pourtant, ceux qui connaissaient le parcours et la vie de Kais Saied, pouvaient le créditer de beaucoup de choses, mais pas de magie ou d’une capacité à envouter les foules…

 

Un révolutionnaire incorruptible épris de droit

Raide comme un balai, guindé, austère. Ces mots, les plus utilisés pour décrire celui qui pourrait bientôt diriger le Tunisie, peuvent sembler justes. Parce qu’en fait, si l’arrivée sur la scène politique de Kais Saied a tout d’atypique, en tant qu’universitaire, le candidat indépendant a un parcours plus que classique. Né le 22 février 1958 à Béni Khiar dans une famille d’intellectuels modestes, Kais Saied semble avoir voué, depuis très longtemps, sa vie au droit, constitutionnel plus précisément.

Né le 22 février 1958 à Béni Khiar dans une famille d’intellectuels modestes, Kais Saied semble avoir voué, depuis très longtemps, sa vie au droit, constitutionnel plus précisément.

Après avoir obtenu un diplôme d’études approfondies en Droit international public de la Faculté de Droit et des sciences politiques de Tunis et un diplôme de l’Académie internationale du Droit constitutionnel, il part se perfectionner en Italie. Il y obtiendra un diplôme de l’institut international de Droit humain de San Remo.

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« Seul le droit peut être la bouée de sauvetage de cette Tunisie déboussolée, désorientée.»

 

Il débutera, en 1986, son professorat à la Faculté de Droit et des sciences économiques et politiques de Sousse, avant d’enseigner à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis dès 1999. Il a dirigé le département de Droit public de la Faculté de Droit de Sousse de 1994 à 1999. Il est aussi membre du conseil scientifique et du conseil de la direction de l’Académie internationale du Droit constitutionnel depuis 1997, et président du centre de Tunis du Droit constitutionnel pour la démocratie. Son parcours a tout de celui d’un juriste constitutionnaliste accompli.

Pourtant, Kais Saied deviendra une personnalité publique suite aux évènements consécutifs à la révolution du jasmin en 2011. Durant cette période, Kaïs Saïed a fait partie du noyau dur des révolutionnaires de « Kasbah 1 », un mouvement qui exigeait une accélération de la transition après la chute de Ben Ali. Les exhortations vont payer et ce sera l’Assemblée élue en 2011 qui rédigera la nouvelle constitution du pays promulguée en 2014.

Durant cette période, Kaïs Saïed a fait partie du noyau dur des révolutionnaires de « Kasbah 1 », un mouvement qui exigeait une accélération de la transition après la chute de Ben Ali. Les exhortations vont payer et ce sera l’Assemblée élue en 2011 qui rédigera la nouvelle constitution du pays promulguée en 2014.

Ce sont les interventions télévisées survenues lors des débats qui ont accompagné l’élaboration de la Constitution de 2014 qui vaudront à Kaïs Saied sa notoriété auprès du grand public. Ce dernier découvre un constitutionnaliste épris de droit. Selon lui, « seul le droit peut être la bouée de sauvetage de cette Tunisie déboussolée, désorientée, où les classes politiques se sont rapidement laissé entraîner par l’influence des milieux d’affaires, plus ou moins réguliers, et sont devenues de fait les serviteurs zélés de l’intérêt particulier au détriment de l’intérêt général ».  

« Les classes politiques se sont rapidement laissé entraîner par l’influence des milieux d’affaires, plus ou moins réguliers, et sont devenues de fait les serviteurs zélés de l’intérêt particulier au détriment de l’intérêt général ». 

Mais, à côté de cela, Kais Saied est très conservateur. Cette particularité est d’ailleurs le principal reproche fait au candidat par ses détracteurs, et par les médias.

 

Un « ultraconservateur » pour de nombreux médias

Quelques heures après l’annonce du duo qui s’affrontera au second tour des élections tunisiennes, une polémique va secouer le paysage médiatique tunisien. Pourtant, le problème vient d’ailleurs, de France plus précisément. En effet, le journaliste Jean-Pierre Elkabbach traitera, dans son émission sur Cnews, Kaïs Saied d’islamiste intégriste, proche des salafistes. Il poursuivra en considérant la présence de Kais Saied au second tour comme preuve « que la soi-disant révolution démocratique du jasmin, le printemps arabe en Tunisie, ne serait qu’une imposture, une fiction ».

Sur France 24, le candidat sera également traité de « salafiste ». D’autres verront même en lui un « partisan de Daech ».

En effet, le journaliste français Jean-Pierre Elkabbach traitera, dans son émission sur Cnews, Kaïs Saied d’islamiste intégriste, proche des salafistes.

Pourtant, Kais Saied n’a jamais déclaré appartenir, ni exprimé de sympathie, au mouvement salafiste qui prône la charia. Il a seulement pris un café avec Ridha Belhaj, un ex-cadre du parti islamiste Hizb ut-Tahrir. Pour Kais Saied, il ne s’agit que d’une rencontre comme une autre.

5saied café Ridha Bel Haj le président du parti Tahrir

Pour Kais Saied, il ne s’agit que d’une rencontre comme une autre.

 

En fait, dans les médias internationaux, le juriste paie le prix de ses positions sociétales conservatrices. Il est contre l’abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l’homosexualité et a laissé entendre qu’il n’était pas pour l’évolution hommes-femmes en matière d’héritage. Assez pour que de nombreux spécialistes s’interrogent sur la possibilité de voir la Tunisie reculer sur les questions des libertés individuelles, si Kais Saied est élu.

Le candidat, quant à lui, refuse de se laisser embarquer dans des discours idéologiques. A chaque déclaration, il se tient à son programme basé sur la justice, la décentralisation, l’assainissement du milieu politique et l’intégrité.

Le candidat, quant à lui, refuse de se laisser embarquer dans des discours idéologiques. A chaque déclaration, il se tient à son programme basé sur la justice, la décentralisation, l’assainissement du milieu politique et l’intégrité.

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« Je ne vous vends pas du rêve »

 

Il refuse de faire des promesses mirobolantes et assure aux Tunisiens qu’il leur donnera exactement ce qu’il a promis, ni plus, ni moins. « Je ne vous trahirai pas, je ne vous escroquerai pas, je resterai fidèle à la parole que je vous ai donnée, je ne vous vends pas du rêve ». Dans quelques jours, le monde saura si ce discours confirme le succès inattendu du premier tour.

 

Servan Ahougnon

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Ndeye Khady Gueye

 

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