Laurent Gbagbo : insubmersible !

(Ecofin Hebdo) - Arrêté en sous-vêtements, accablé de charges, vilipendé par les organisations de défense des droits de l’homme et chassé de son pays, Laurent Gbagbo pourrait rentrer, 7 ans plus tard, sous les ovations de ses partisans qui n’ont jamais cessé de croire à sa libération. Au parloir de la CPI, l’Ivoirien est devenu le personnage central d’un des plus grands fiascos de l’histoire de la Cour. Elle aura retenu l’ex-président pendant 7 ans et fait défiler 80 témoins à la barre sans jamais pouvoir prouver la culpabilité de l’accusé. La décision de la CPI, qui intervient à quelques mois d’une élection présidentielle, ferait de lui, l’un des principaux facteurs déterminants de ce scrutin.

Le 15 janvier à La Haye, la Cour pénale internationale (CPI) a prononcé l’acquittement de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et de son ministre de la jeunesse, Charles Blé Goudé.

Détenu depuis novembre 2011 aux Pays-Bas, après sept mois passés derrière les barreaux de son pays, suite à la crise électorale de 2011, Laurent Gbagbo est sur le point de sortir vainqueur de son bras de fer avec la CPI. L’institution l’a acquitté, ses procureurs n’ayant jamais pu fournir les preuves de sa culpabilité.

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Laurent Gbagbo est sur le point de gagner de son bras de fer avec la CPI.

 

Inconfortable pour le pouvoir en place, cette situation rebat les cartes pour les prochaines élections présidentielles de 2020 ; mais surtout elle restaure l’aura d’un homme politique pas comme les autres, qui n’a jamais cédé face à la CPI et ses accusations. De toutes les manières, Laurent Gbagbo n’a jamais rendu les armes sans se battre.

 

Premier chef de l’opposition de l’histoire ivoirienne

Ce n’est pas un hasard si le personnage de Laurent Gbagbo suscite des émotions complexes. Avant de devenir l’un des chefs d’Etat les plus médiatisés du continent, l’Ivoirien a d’abord été le premier chef de l’opposition de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Né le 31 mai 1945 à Gagnoa, en Côte d'Ivoire, il a étudié à l'école primaire publique Plateau, avant d’obtenir son baccalauréat de philosophie au lycée classique à Cocody, en 1965. A l’université, il décroche une licence d'histoire avant de commencer à enseigner, en 1970. Il fera une maîtrise d'histoire à la Sorbonne, avant de soutenir, en juin 1979, une thèse de « docteur d'université » en histoire.

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Déjà en 1971, il est mis aux arrêts pour enseignement subversif. En fait, devenu syndicaliste actif, peu de temps après être devenu enseignant, il entre dans l'opposition clandestine avec Bernard Zadi Zaourou, un enseignant à l'université d'Abidjan. Le contenu de ses cours et son esprit critique dérangent. Arrêté, il sera libéré en 1973. Il deviendra, après sa libération, directeur de l'Institut d'histoire, d'art et d'archéologie africaine (IHAAA) de l'Université d'Abidjan.

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En 1982, il se révèle lors des manifestations étudiantes du 9 février, qui provoquent la fermeture des universités et des grandes écoles. Cette année-là, clandestinement, il crée le futur Front populaire ivoirien (FPI). Désigné principal responsable du complot des enseignants de 1982, il part en exil volontaire en France pour lutter contre « la dictature du PDCI » et prêcher le multipartisme.

Désigné principal responsable du complot des enseignants de 1982, il part en exil volontaire en France pour lutter contre « la dictature du PDCI » et prêcher le multipartisme.

En 1983, il publie aux éditions l'Harmattan un ouvrage intitulé « La Côte d'Ivoire pour une alternative démocratique », suivi, en 1987, de « Les propositions pour gouverner » qui présentent le FPI et son programme de gouvernement. En France, il devient ami avec Guy Labertit, membre du parti socialiste unifié.

Inquiet de le voir étoffer son réseau de contacts, le président Félix Houphouët-Boigny pense que « son opposant serait beaucoup moins encombrant à Abidjan qu'à Paris ».

Inquiet de le voir étoffer son réseau de contacts, le président Félix Houphouët-Boigny pense que « son opposant serait beaucoup moins encombrant à Abidjan qu'à Paris ».

Finalement, Laurent Gbagbo rentre en Côte d'Ivoire, le 13 septembre 1988. Nommé secrétaire général du FPI lors de son congrès constitutif, les 19 et 20 novembre suivants, il se présente à l'élection présidentielle du 28 octobre 1990. Sa candidature, première de l’histoire face à Félix Houphouët-Boigny met fin au parti unique. Le natif de Gagnoa remporte 18,3 % des suffrages, score qui lui confère le statut de chef de l'opposition. Aux élections législatives du 25 novembre suivant, le FPI obtient neuf sièges sur 175 et Laurent Gbagbo est élu dans la circonscription de Ouaragahio, où se trouve sa ville natale.

Alors que d’importantes manifestations étudiantes ont lieu entre 1991 et 1992, Laurent Gbagbo est arrêté en application d’une loi anti casseurs. Le secrétaire général du FPI est condamné à deux ans de prison. Il sera finalement libéré en août de la même année.

 

Président de la République

En 1995, Laurent Gbagbo appelle au boycott de l'élection présidentielle pour apporter son soutien à Alassane Ouattara, dont la candidature a été écartée, faute de prouver son ascendance ivoirienne. Malgré tout, Henri Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale est élu avec 96,44 % des suffrages. Lors des législatives, Laurent Gbagbo est réélu dans sa circonscription. 4 ans plus tard, il sera désigné candidat officiel du FPI, lors du troisième congrès du parti.

Il se présente à l'élection présidentielle du 22 octobre 2000 contre le général Robert Guéï qui a renversé Henri Konan Bédié, le 24 décembre 1999. Pour cette élection, la Cour suprême élimine la candidature d'Alassane Ouattara pour cause de « nationalité douteuse ».

Lorsque la victoire de Laurent Gbagbo est annoncée, des affrontements débutent dans le pays. Finalement, Laurent Gbagbo prête serment le 26 octobre. Peu de temps après, il tente de mettre en place une politique dont l'objectif annoncé est de « permettre l'enrichissement de l'ensemble des Ivoiriens» . Les écoles primaires et secondaires deviennent gratuites et le délit de presse est aboli.

Il tente de mettre en place une politique dont l'objectif annoncé est de « permettre l'enrichissement de l'ensemble des Ivoiriens» . Les écoles primaires et secondaires deviennent gratuites et le délit de presse est aboli.

Malgré tout, des violences ethniques vont débuter au sein des universités du pays. Pour la plupart, elles seraient le fait de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire, fidèle à Laurent Gbagbo et dirigée par Charles Blé Goudé. D'après Human Rights Watch, le président a favorisé, durant son mandat, les groupes ethniques qui lui étaient loyaux.

Le 19 septembre 2002, des soldats rebelles arrivent du Burkina Faso et tentent un coup d'Etat pendant que le président est à Rome. La situation devient assez vite un conflit entre le sud, tenu par le gouvernement, et le nord, tenu par les rebelles. Ces derniers s'opposent surtout à la politique d'« ivoirité » introduite sous la présidence Bédié et favorisant certaines ethnies considérées plus ivoiriennes que d’autres.

Ces derniers s'opposent surtout à la politique d'« ivoirité » introduite sous la présidence Bédié et favorisant certaines ethnies considérées plus ivoiriennes que d’autres.

Après plusieurs mois de combats, les accords de paix Kléber sont ratifiés à Marcoussis, en France, par les principaux partis politiques ivoiriens et la rébellion. En novembre 2004, huit lois d'apaisement sur dix-sept prévues sont votées.

Alors que son mandat devait s’achever en 2005, Laurent Gbagbo réussit à repousser les élections de plusieurs années.

En 2007, un accord politique est signé à Ouagadougou par Laurent Gbagbo, Guillaume Soro et le président burkinabé Blaise Compaoré, qui a joué le rôle de facilitateur. En application de la convention, Laurent Gbagbo nomme Guillaume Soro, Premier ministre, le 29 mars. Finalement, les élections sont prévues pour se tenir en 2011.

Au premier tour, Laurent Gbagbo arrive en tête avec 38,04 % des suffrages exprimés, devant Alassane Ouattara qui en obtient 32,07 % et l'ex-président Henri Konan Bédié qui affiche un score de 25,24 %. Mais Henri Konan Bedié appelle à voter pour Alassane Ouattara.

Au premier tour, Laurent Gbagbo arrive en tête avec 38,04 % des suffrages exprimés, devant Alassane Ouattara qui en obtient 32,07 % et l'ex-président Henri Konan Bédié qui affiche un score de 25,24 %.

Le 2 décembre 2010, lorsque la Commission électorale indépendante (CEI), en majorité composée des membres du RHDP, s'apprête à proclamer les résultats provisoires, des membres de l’institution, favorables à Laurent Gbagbo, contestent à l'avance les résultats. Des militants fidèles au président sortant vont même jusqu’à interrompre physiquement les opérations devant les caméras.

Après ces incidents, la CEI communique, à l’Hôtel du Golf, QG du candidat Alassane Ouattara, des résultats qui le donnent gagnant avec 54,1 % des voix. Dans le même temps, le Conseil constitutionnel, entièrement nommé par Laurent Gbagbo, déclare ce dernier vainqueur.

 

La crise électorale de 2011

Le 3 décembre, le Conseil constitutionnel déclare que les résultats de la CEI sont invalides et annonce des résultats donnant Laurent Gbagbo victorieux, après analyse des recours déposés par ses partisans, qui conduisent à invalider les votes d’une région du Nord.

De son côté, la communauté internationale considère que le vainqueur de l'élection est Alassane Ouattara. Malgré tout, Laurent Gbagbo est investi le 4 décembre 2010 à Abidjan. Le Premier ministre Guillaume Soro ne le reconnaît plus comme chef de l'Etat et donne sa démission à Alassane Ouattara, qui le reconduit aussitôt dans ses fonctions. De son côté, Laurent Gbagbo nomme Gilbert Marie N'gbo Aké au poste de Premier ministre.

Le 21 décembre, lors de sa première allocution télévisée depuis son investiture, Laurent Gbagbo se réaffirme président, mais propose quand même la création d'un comité d'évaluation international pour sortir de la crise. Le lendemain, Guillaume Soro demande une intervention militaire de la communauté internationale contre Laurent Gbagbo. La France et l’ONU envoient des hommes.

Le lendemain, Guillaume Soro demande une intervention militaire de la communauté internationale contre Laurent Gbagbo. La France et l’ONU envoient des hommes.

Des heurts éclatent entre les deux camps. Durant cette période, la haute-commissaire adjointe aux droits de l'homme de l'ONU estime que « 173 meurtres, 90 cas de tortures et de mauvais traitements, 471 arrestations, 24 cas de disparitions forcées ou involontaires » sont le fait des partisans de Laurent Gbagbo.

Le 31 mars 2011, Abidjan est encerclé par les pro-Ouattara. L'armée et la gendarmerie abandonnent Laurent Gbagbo et son épouse qui se retranchent dans le palais présidentiel. Ils se rendront le 11 avril, après dix jours de combats à Abidjan et de bombardement de la résidence présidentielle par les forces spéciales françaises de la Force Licorne et l'ONUCI.

laurent gbagbo arrestation

 

Laurent Gbagbo est placé en état d'arrestation à l'Hôtel du Golf, puis transféré à Korhogo. Le 18 août 2011, il est inculpé et placé en détention préventive pour crimes économiques. Il est incarcéré huit mois en Côte d'Ivoire avant d’être transféré à La Haye pour répondre de l’accusation de crimes contre l’humanité qui pèsent sur lui. On lui reproche des assassinats, des viols et autres exactions. Ces crimes auraient été commis à Abidjan, au cours d’une marche pro-Ouattara, lors d’une manifestation de femmes et dans une zone densément peuplée de la ville.

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Scènes de joie à Yopougon, à l’annonce de son acquittement.

 

En sept ans, la CPI ne parviendra pas à réunir des preuves contre lui, ce qui conduit à son acquittement. Presque libre, le natif de Gagnoa devrait rentrer dans son pays à quelques mois des élections présidentielles. Toujours très populaire parmi ses partisans, son rôle lors de ce scrutin pourrait être déterminant.

Servan Ahougnon

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