L’hydroélectricité africaine va-t-elle survivre aux changements climatiques ? l’avis de Kamal Abdelhafid

L’hydroélectricité africaine va-t-elle survivre aux changements climatiques ? l’avis de Kamal Abdelhafid

(Ecofin Hebdo) - Bien qu’elle soit la première source d’énergie renouvelable au monde (16 % de l’énergie produite), l’hydroélectricité a perdu en popularité, ces dernières années, en raison des coûts environnementaux et sociaux des méga-barrages construits à travers le monde. Mais surtout, à cause du changement climatique qui affecte la ressource principale qu’est l’eau et donc la performance des barrages. Un paradoxe puisque le développement de l’hydroélectricité est l’un des piliers de la lutte contre le changement climatique.
Kamal Adbelhafid, expert en développement et montage d’infrastructures énergétiques, a contribué au développement de plus de 2000 MW de centrales d’énergies renouvelables en Afrique. Il nous explique comment, depuis plusieurs années, des réformes se mettent en place pour que l’hydroélectricité demeure une alternative viable aux énergies fossiles.

 

Agence Ecofin : Les centrales hydroélectriques sont accusées d’avoir un lourd impact environnemental, mais également social. Quelles sont les mesures disponibles aujourd’hui pour limiter ce type de coûts ?

Kamal Abdelhafid : Il existe des standards techniques et socio-environnementaux pour le développement des centrales hydroélectriques. Il y a également les réglementations locales qui varient d’un pays à un autre. Ces dernières ont tendance à se standardiser et intégrer un cadre global afin de satisfaire les exigences des bailleurs de fonds. Aujourd’hui, les bailleurs comme la Banque mondiale, avec ses standards de performance, la BAD, KfW, ou AFD/Proparco, pour ne citer que ceux-là, veillent à vérifier l’existence de prérequis spécifiques sur les sujets socio-environnementaux et techniques avant de s’impliquer dans un projet.

Ces efforts d’anticipation et d’harmonisation des normes évitent autant que faire se peut de reproduire les expériences "malheureuses" du passé.

Les Etats, les donneurs d’ordres publics et même les développeurs privés exigent désormais un respect de ces standards, dans la perspective de rendre leur projets viables et bancables. Ces efforts d’anticipation et d’harmonisation des normes évitent autant que faire se peut de reproduire les expériences "malheureuses" du passé. Les opérateurs, publics ou privés, placent aujourd’hui, plus qu’avant, l’environnement et l’être humain, au cœur de leurs projets.

 

AE : L’eau est aujourd’hui sur le continent une ressource qui se raréfie. Comment les projets de barrages hydroélectriques s’adaptent-ils à cette réalité ?

KA : La réflexion actuelle des responsables et opérateurs des secteurs de l’hydraulique et de l’hydroélectricité est tournée vers la gestion de bassins-versants, plutôt que le développement d’un projet indépendant.

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Barrage de Memve’ele, Cameroun.

 

La réflexion veut maximiser l’optimisation de l’utilisation de la ressource hydrique et diminuer les impacts sociaux et environnementaux négatifs, et cela en implantant en amont de chaque bassin, un aménagement qui s’apparente à un réservoir principal et qui regroupe une grande partie de la ressource hydrique collectée à ce point. Le réservoir principal devient le régulateur de toute la cascade de projets ou d’aménagements situés en aval. Cette méthode restreint la nécessité de réaliser des aménagements avec des retenues importantes au milieu de la cascade. Les aménagements en aval reçoivent les lâchers réguliers du réservoir principal. Au-delà de l’optimisation des investissements et compensations/déplacements évités, une meilleure gestion de la ressource et un placement optimal de l’énergie électrique produite sont ainsi rendus possible.

Aujourd’hui, les aménagements hydroélectriques ont de plus en plus tendance à être à usage multiple. Ils peuvent être mis à contribution pour d’autres usages tels que l’irrigation ou l’adduction d’eau potable.

Aujourd’hui, les aménagements hydroélectriques ont de plus en plus tendance à être à usage multiple. Ils peuvent être mis à contribution pour d’autres usages tels que l’irrigation ou l’adduction d’eau potable. C’est une réflexion - aujourd’hui devenue stratégie - qui se répand dans un nombre croissant de pays, conférant à ces aménagements un impact plus économique que financier.

 

AE : Sur le long terme, c’est face au réchauffement climatique dans son ensemble qu’il faudra faire face. Y a-t-il déjà des stratégies prévues pour affronter ce phénomène ?

KA : Plusieurs pays d’Afrique ne disposent malheureusement pas de données et statistiques hydrologiques sur le long terme (50 ans et plus), ne souffrant pas de discontinuités ou d’absence. Il est fréquent que les ingénieries recourent à des reconstitutions en utilisant des modèles hydrologiques élaborés. Ces modèles nous permettent d’identifier avec un certain confort, le régime hydrique de chaque bassin-versant (apports hydriques, modules, volumes annuels …). Nous pouvons remarquer une variation des régimes hydriques sur plusieurs bassins-versants du continent, faisant de la prédiction des apports et des productibles énergétiques un exercice plus complexe.

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Barrage de Soubré, Côte d’Ivoire.

 

Face à cette problématique, des études ont été diligentées pour évaluer l’impact du changement climatique sur l’hydroélectricité et la prédictibilité de la ressource. Nous établissons aujourd’hui des modèles qui intègrent différents scénarios et confèrent plus de flexibilité à ces aménagements hydroélectriques qui sont construits, justement en cascade. Ce type de solutions permet de limiter l’impact du réchauffement climatique en optimisant la collecte et l’exploitation de la ressource.

 

AE : La facture écologique des méga-barrages est également lourde, nous pensons notamment aux sédiments et à la faune des cours d’eau. Y a-t-il moyen de l’alléger ?

KA : Ceci est peut-être vrai pour certains aménagements construits, il y a quelques décennies.  Mais aujourd’hui, force est de constater que les promoteurs de projets hydroélectriques, sous l’impulsion des recommandations des environnementalistes, des réglementations locales renforcées et des exigences des bailleurs de fonds, intègrent dans l’ingénierie de leurs projets des solutions d’adaptation et de protection de l’environnement.

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Inga, RDC.  

 

La sédimentation au droit des ouvrages ainsi que la continuité hydrique sont des sujets traités avec le même sérieux que les autres sujets critiques de l’aménagement (stabilité, sécurité, …). Les transports solides sont estimés et évalués de façon à ce que le taux de piégeage des sédiments soit le plus bas possible, et cela pour deux raisons principales : éviter l’envasement rapide des ouvrages et garantir un volume d’eau annuel suffisant pour assurer la production énergétique prévue. Dans le plan d’opérationnalisation de chaque projet électrique, des lâchers réguliers sont prévus, permettant l’évacuation des boues et des sédiments. 

Pour ce qui est des poissons migrateurs et de la faune des cours d’eau en général, les aménagements hydroélectriques prévoient des solutions de mitigation qui sont étudiées et implantées au niveau des ouvrages, sur la base des recommandations prévues dans les rapports d’étude d’impact et du plan de gestion environnemental et social.

Ces nouveaux projets calculent les besoins en eau ruisselante et  continuité de chaque bassin-versant de façon à ce qu’il n’y ait pas une rupture de l’équilibre écologique après la réalisation du projet.

Les notions de débit écologique et de passe à poissons sont sérieusement anticipées et prises en compte dans les études de faisabilité. Ces nouveaux projets calculent les besoins en eau ruisselante et  continuité de chaque bassin-versant de façon à ce qu’il n’y ait pas une rupture de l’équilibre écologique après la réalisation du projet. Et je pense que la prise en compte de ces facteurs n’est pas exceptionnelle chez les promoteurs hydroélectriques.  

 

AE : Un autre grief est que ces infrastructures déplacent des populations, dans la plupart des cas défavorisées, dont la situation se trouve empirée.

KA : Les plans d’action de relocalisation sont coordonnés conjointement par le développeur, l’Etat et le bailleur. Ensemble, ils veillent à ce que les populations impactées se retrouvent au moins dans les mêmes conditions socio-économiques qu’elles avaient avant la réalisation du projet. Des comités mixtes sont créés localement pour pouvoir superviser, gérer toute l’action de relocalisation des populations impactées.

C’est un aspect qui, il y a quelques décennies, souffrait de quelques manquements. Plusieurs familles ont par le passé subi des relocalisations dans des conditions très peu avantageuses. Elles ont perdu leurs sources de revenus, leurs terres, leurs activités économiques et n’ont pas été compensées à hauteur de ces pertes.

Plusieurs familles ont par le passé subi des relocalisations dans des conditions très peu avantageuses. Elles ont perdu leurs sources de revenus, leurs terres, leurs activités économiques et n’ont pas été compensées à hauteur de ces pertes.

Mais les choses changent. Aujourd’hui, le promoteur, le régulateur (l’Etat) et le bailleur veillent à ce que chaque personne impactée retrouve une activité économique au moins similaire, sinon meilleure, à celle qu’elle avait avant sa relocalisation. Un accent particulier est désormais mis sur le genre. Aujourd’hui, les doléances et les avis des femmes comptent autant que ceux des hommes. C’est extrêmement important pour le niveau d’insertion de ces projets, qu’il y ait une acceptation unanime dans son environnement social.

 

AE : A vous entendre, on dirait que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. Est-ce le cas ?

KA : Nous avons relaté ensemble les évolutions constatées dans le secteur. Il est de la responsabilité de chaque acteur de s’y identifier et de s’y engager, ou le contraire. Une sélection naturelle se fera dans le temps, il n’y aura pas de place pour les approximations et la négligence.

Ce sur quoi je tiens par contre à mettre l’accent, c’est l’évolution de la prise de conscience quant au respect des aspects relatifs à l’environnement, de la ressource, et des personnes. Les normes ainsi que les instruments de contrôle et de suivi sont plus efficients.

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Cahora Bassa, Mozambique.

 

Il est également important de garder à l’esprit qu’il n’y a pas de projet parfait. Tout projet a un impact négatif. C’est le bilan des impacts qui devra être positif. Il y aura toujours une partie ou l’autre qui sera insatisfaite. C’est l’intérêt souverain des Etats ainsi que celui des populations qui passeront en premier, dans le respect de la dignité des hommes et des femmes concernés par chaque projet.

 

AE : L’un des barrages les plus en vue actuellement sur le continent est celui de Grande renaissance. Quel est à votre avis le véritable enjeu de ce dossier dont nous suivons le feuilleton depuis plusieurs années déjà ?

KA : Le Barrage de Grande renaissance, au-delà des aspects techniques et environnementaux, est aujourd’hui une question de souveraineté sur la ressource (les eaux du Nil, Ndlr) et aussi de positionnement géopolitique dans la région. Son issue ne saura être trouvée que par les plus hautes autorités des Etats concernés. Il est indéniable que son impact, tous aspects confondus, est très important. C’est une ressource qui sera dorénavant contrôlée et régulée en amont. L’Etat égyptien considère cela comme une intrusion sur sa souveraineté dans l’accès à la ressource, car pendant des décennies, le Nil leur a “appartenu”. L’Ethiopie est dans son droit, elle est sur son territoire, et justifie son implantation par le besoin immuable de satisfaire ses besoins énergétiques grandissants.

 

AE : Y a-t-il un risque que l’Ethiopie se serve de cette régulation en amont contre son voisin ?

KA : Le barrage ne peut retenir que ce qu’il peut. Pour des raisons de sécurité/stabilité de l’aménagement, et aussi pour la satisfaction des besoins énergétiques, l’exploitant de l’aménagement devra utiliser la ressource et donc la remettre sur le cours.  L’Ethiopie n’a donc aucun intérêt à bloquer la ressource.

En outre, l’Ethiopie courrait aussi le risque de se mettre dans une position extrêmement délicate vis-à-vis de l’opinion régionale et internationale en retenant la ressource délibérément pour restreindre l’accès à l’eau à son voisin égyptien. Surtout qu’ils cherchent ardemment à se repositionner dans l’échiquier géopolitique régional. Des solutions satisfaisant les deux parties seront trouvées. Il s’agit là de mon avis personnel.

 

Propos recueillis par Gwladys Johnson Akinocho

Gwladys Johnson

 

(Photo de Une : Gilgeb Gibe III, Ethiopie)

 

Ndeye Khady Gueye

 

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