L’éventuel 5è mandat de Bouteflika, symbole d’une Algérie pétrifiée

L’éventuel 5è mandat de Bouteflika, symbole d’une Algérie pétrifiée

(Ecofin Hebdo) - Faute d’un accord sur une succession arrangée au profit d’un homme du sérail, l’oligarchie militaro-financière soutient la candidature du président, affaibli par la maladie, à un 5è mandat pour maintenir le statu quo, dont elle dont elle tire des bénéfices disproportionnés. Divisée et inaudible, l’opposition peine à présenter une alternative crédible, tandis que la population laisse faire, de peur de retomber dans les affres de la décennie noire si elle venait à se révolter.

Ce n’est plus un mystère. L’oligarchie algérienne constituée d’une caste d’influents militaires attachés à leurs privilèges, d’une élite politique coupée des réalités du pays et d’un cercle de puissants hommes d’affaires qui siphonnent sans vergogne les marchés publics, a dévoilé son favori pour la présidentielle prévue avril 2019 : le président Abdelaziz Bouteflika, âgé de 81 ans et cloué dans un fauteuil roulant depuis l’accident vasculaire cérébral dont il a été victime le 27 avril 2013.

boutef jeune

Abdelaziz Bouteflika était déjà ministre en 1962, il y a 56 ans.

Le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN, parti au pouvoir), Djamel Ould Abbes, a fait part, le 7 avril dernier, du «souhait» des militants de voir le locataire du Palais d’El Mouradia briguer un nouveau mandat.

«Nous avons reçu des lettres signées par des centaines de milliers de militants sollicitant le président de la République à poursuivre sa mission. Ils sont 700 000 militants à le demander», a-t-il lancé à l’occasion d’une rencontre avec les cadres du parti.

«Nous avons reçu des lettres signées par des centaines de milliers de militants sollicitant le président de la République à poursuivre sa mission. Ils sont 700 000 militants à le demander»

Au pouvoir depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, le FLN a réitéré le 21 avril son appel à un cinquième mandat pour le chef de l’Etat. «L’appel à un 5è mandat du président vise à garantir la continuité pour la sécurité du pays et dans l'intérêt des génération montantes», a souligné l’ex-parti unique.

Des députés FLN ont également lancé une «coordination pour le soutien au cinquième mandat du président Bouteflika» qui bénéfice, selon eux, de l’appui des anciens Premiers ministres Abdelaziz Belkhadem et Abdelmalek Sellal.

Ahmed Ouyahia

Ahmed Ouyahia : « Je serai content si le président se représente en 2019».

L’actuel Premier ministre Ahmed Ouyahia a, lui aussi, fait le vœu de voir le président rester au pouvoir. «Nous ne pourrions être que ravis que le président poursuive ses fonctions à la tête de l'Etat. Je serai content si le président se représente en 2019», a-t-il dit.

«Jamais quatre sans cinq. C’est là un dicton populaire qui donne de l’importance au 5è pilier de l’islam. Et ce n’est pas étonnant que le 5e mandat constitue l’espoir pour le pays. »

Le député FLN Baha Eddine Tliba a poussé le bouchon un peu loin en comparant l’éventuel cinquième mandat de Bouteflika au cinquième pilier de l’islam. «Jamais quatre sans cinq. C’est là un dicton populaire qui donne de l’importance au 5è pilier de l’islam. Et ce n’est pas étonnant que le 5e mandat constitue l’espoir pour le pays de réaliser plus de paix, de stabilité et de progrès», a-t-il écrit dans un statut Facebook accompagné du portrait du chef de l’Etat.

 

Deux apparitions publiques et un air de campagne

L'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), un syndicat réputé très proche du pouvoir, a pour sa part exhorté le président à rempiler pour un nouveau quinquennat. Son secrétaire général, Abdelmadjid Sidi Saïd, a annoncé, le 1er mai, à l’occasion de la célébration de la fête du travail, avoir remis au président de la République une motion de soutien à un 5è mandat, « approuvée par l’ensemble des adhérents » du plus important syndicat du pays.

 Abdelmadjid Sidi Saïd

Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA.

Le seul à ne pas s’être prononcé sur ce cinquième mandat, c'est finalement Abdelaziz Bouteflika lui-même. Hasard du calendrier ou coup médiatique bien orchestré, le président a cependant fait une apparition publique à Alger deux jours seulement après avoir été exhorté à se représenter par le par le secrétaire général du FLN. C'était sa première sortie depuis 18 mois!

En fauteuil roulant, Bouteflika a dévoilé une plaque inaugurale à l'entrée de la mosquée Ketchaoua, avant d’inaugurer une extension du métro d'Alger. Accueilli par des youyous et des slogans à sa gloire, il salué la foule qui était massée dans le centre de la capitale, donnant un air de campagne à sa première apparition publique depuis octobre 2016.

Le chef de l’Etat a également fait une autre apparition publique le 15 mai, en inaugurant la Zaouïa Belkaidia, un édifice religieux lié à une confrérie soufie situé à une dizaine de km du centre de la capitale algérienne. Il a par ailleurs préside un conseil des ministres tenu le 5 juin.

Celui qui a fait modifier la Constitution en 2008 pour faire sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels à deux, ne s’adresse plus directement aux Algériens depuis l’accident vasculaire cérébral, qui a affecté sa mobilité et sa faculté d'élocution. Ses activités publiques sont devenues très rares. Lors de la présidentielle de 2014, il avait annoncé d’une voix à peine audible sa candidature. Durant la campagne, il n’a fait aucune apparition publique. La «machinerie du système», selon les termes de l’ancien chef de gouvernement, Sid Ahmed Ghozali, a tout fait à sa place et lui a permis de remporter le scrutin avec 81,53% des voix.

 

Un président otage du clan au pouvoir ?

Aujourd’hui encore, les observateurs estiment que c’est cette même «machinerie du système» qui presse, voire qui somme le président, muré dans le silence, de se porter candidat à un nouveau quinquennat. Autant dire que l’oligarchie qui, pour rien au monde, ne veut perdre les privilèges dont elle jouit depuis près de vingt ans, prend en quelque sorte le Chef de l’Etat amoindri en otage.

«Abdelaziz Bouteflika a été reconduit pour un quatrième mandat en 2014 parce que les différents groupes influents au sein du pouvoir n’étaient pas parvenus à un accord sur le nom de son successeur. Ils ont donc opté pour le statu quo, en attendant que la situation se décante. Un mandat plus tard, les choses n’ont pas évolué. Malgré le départ de celui qui était considéré comme l’homme fort du pouvoir algérien depuis un quart de siècle, le général Toufik Mediène, patron des services spéciaux, le rapport de forces est demeuré tel qu’il était il y a cinq ans», décrypte l’écrivain et chroniqueur algérien Abed Charef.

«Aucun nouveau candidat susceptible de réunir un consensus au sein du pouvoir n’a émergé. Aucun groupe n’est en mesure d’imposer son candidat, ni de proposer un candidat qui ait l’assentiment des autres cercles. Mais dans le même temps, chaque groupe est en mesure de faire capoter une démarche qu’il estime menaçante, ce qui empêche toute velléité de faire bouger les lignes. Résultat : plutôt que de se lancer dans une aventure qui risque de provoquer des perturbations, voire menacer la structure du pouvoir, les cercles les plus influents préfèrent maintenir les équilibres actuels, dont ils tirent des bénéfices disproportionnés», ajoute l’auteur d’un remarquable essai politique intitulé «Algérie, le grand dérapage».

«Aucun groupe n’est en mesure d’imposer son candidat, ni de proposer un candidat qui ait l’assentiment des autres cercles. Mais dans le même temps, chaque groupe est en mesure de faire capoter une démarche qu’il estime menaçante.»

De son côté, le très remuant Sofiane Djilali, président du parti d'opposition Jil Jadid (Nouvelle génération), pense que le régime en place n’arrive pas à se renouveler, puisque que ses divers cercles d’influence n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une succession arrangée au profit d’un homme du sérail. «Le système est dans une incapacité totale d'envisager autre chose que ce qu'il est. Penser succession du président Bouteflika, c'est entraîner des divergences claniques à l'intérieur du pouvoir qui pourraient être fatales au système», souligne-t-il.

 

Une opposition hétéroclite et inaudible

L’opposition, qui ne cesse d’appeler à appliquer l'article 102 de la Constitution permettant la destitution d’un président dans l'incapacité d'exercer ses fonctions, a déjà sonné le tocsin contre un éventuel cinquième mandat de Bouteflika. Des intellectuels et des politiques ont effet adressé fin mai une lettre au président algérien pour lui demander de renoncer à se représenter.

«Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l'Etat bien trop lourdes. A n'en pas douter, un autre mandat, serait un calvaire pour vous et pour le pays», ont notamment affirmé les signataires de la lettre parmi lesquels figurent Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement, Soufiane Djilali, président du parti d'opposition Jil Jadid, et Amira Bouraoui, militante à l'origine du mouvement «Barakat» (Ça suffit!), qui s'était déjà opposé au 4e mandat de Bouteflika. La lettre, qui a également été signée par l'écrivaine Yasmina Khadra, l'universitaire Fatiha Benabbou et le sociologue Nacer Djabi, prévient aussi le chef de l’Etat contre «les forces malsaines qui se mettent en branle pour vous indiquer le chemin du cinquième mandat».

 Ahmed Benbitour

Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement, s’oppose au 5e mandat.

Trois autres personnalités algériennes respectées ont par ailleurs estimé, dans un communiqué diffusé dans la presse algérienne, qu’Abdelaziz Bouteflika «n’est plus en mesure de diriger» l’Algérie. Il s’agit d’Ahmed Taleb Ibrahimi, ex-ministre des Affaires étrangères et candidat à la présidentielle en 1999, de l’avocat Ali Yahia Abdenour, ancien ministre et doyen des militants des droits de l’Homme en Algérie, et du général en retraite Rachid Benyelles, qui ont aussi accusé l’entourage familial du président et les oligarques qui gravitent autour d’avoir «dilapidé la manne pétrolière sans se soucier de l’avenir du pays». Mais ces positions sont quasiment inaudibles en dehors des salons d’Alger.

D’autre part, l’appel lancé par le président de Jil Jadid pour une candidature commune de l’opposition a eu, jusqu’ici, l’effet d’un coup d’épée dans l’eau.

«Au sein d’une opposition écartelée entre ses différends idéologiques et politiques, traînant un lourd passif historique, et où la pratique politique a perdu beaucoup de crédit, il est difficile de dialoguer, de parvenir à des accords, de nouer des alliances et de se mobilier sur le terrain pour les défendre», déplore Abed Charef.

 

Une population tétanisée par la décennie noire

La population, elle, ne semble pas trop croire à l’agitation d’une opposition qui s'est longtemps compromise avec le pouvoir et qui a terriblement vieilli. L’opposition est en effet autant sclérosée que le pouvoir. Aucune nouvelle tête n’est sortie du lot. Ce sont les mêmes personnalités qui occupent les devants de la scène depuis de longues années.

La population, elle, ne semble pas trop croire à l’agitation d’une opposition qui s'est longtemps compromise avec le pouvoir et qui a terriblement vieilli. L’opposition est en effet autant sclérosée que le pouvoir. Aucune nouvelle tête n’est sortie du lot.

Découragée par un système de plus en plus anachronique, la population se mobilise de temps à autre contre la redistribution inégalitaire de la rente pétrolière ou contre les mesures d’austérité prises par le gouvernement. Mais elle n’exerce aucune pression en faveur d’une évolution démocratique.

alger

La hantise de l'instabilité a d’ailleurs empêché le printemps arabe d’atteindre les rivages d’un pays échaudé par l’automne djihadiste.

La retenue des Algériens tient essentiellement au traumatisme toujours vivace de la «décennie noire», cette guerre civile entre le gouvernement et les islamistes qui a coûté la vie à entre 60 000 et 150 000 personnes après l'annulation des élections de 1991, remportées par le Front islamique du salut (FIS).

La hantise de l'instabilité a d’ailleurs empêché le printemps arabe d’atteindre les rivages d’un pays échaudé par l’automne djihadiste.

L’immobilisme généralisé dans lequel est engluée l’Algérie ne constitue cependant pas un gage de stabilité comme tente de le faire croire le pouvoir algérien. D’autant plus que le débat sur le cinquième mandat de Bouteflika intervient dans un contexte de détérioration de la situation financière du pays dans le sillage de la chute des cours de brut, qui a déjà contraint le gouvernement à puiser dans la cagnotte des réserves de change pour acheter la paix sociale. Le prix du baril de brut tourne actuellement autour de 75 dollars alors que les équilibres économiques de l’Algérie ont été bâtis sur 100 dollars, ce qui a fait passer le pays de l’aisance à la précarité financière. Les réserves de change sont en effet passées de 194 milliards de dollars en décembre 2013 à 97,3 milliards à la fin décembre 2017. Selon les prévisions du ministère des Finances, ces réserves devraient s'établir à 85,2 milliards à fin 2018 et à 79,7 milliards en 2019.

Faute d’une alternative au tout pétrole, le pouvoir risque, dans quelques années, de ne plus être en mesure de pratiquer le très salvateur saupoudrage financier destiné à calmer la population.

Walid Kéfi

 

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