Les deux Soudan liés par le pétrole, pour le meilleur et pour le pire

Les deux Soudan liés par le pétrole, pour le meilleur et pour le pire

(Ecofin Hebdo) - Divisés depuis près de 70 ans, avec le pétrole comme point de discorde majeur, les deux Soudan viennent de renouveler un accord pétrolier signé en 2012, après l’indépendance du Soudan du Sud.

Par rapport à 2012, le contexte a bien changé. Omar el-Béchir, qui s’est longtemps opposé à la sécession, ne contrôle plus le Nord. Salva Kiir et Riek Machar ont fait la paix. La situation géopolitique et financière délicate des deux frères ennemis place désormais l’or noir au cœur d’une romance qui s’annonce moins tumultueuse. Une symbiose parfaite. Le pétrole liant leurs destins économiques, les deux pays ont plus que jamais grand intérêt à ce qu’il coule... à flots.

 

Genèse

Début des années 1950, avant l’indépendance de la République du Soudan, le nord et le sud du pays sont profondément divisés. Le sud, avec ses vastes réserves de pétrole est marginalisé par la partie nord industrialisée et riche. Cette dernière tient très peu compte de l’avis du sud dans la construction de l’Etat indépendant du Soudan. Mais le nord a conscience du potentiel politique et économique du sud. Face à la pression, il cède et signe un accord avant l’indépendance de 1956 qui prévoit alors la création d’un Etat fédéral au sud, doté d’une « certaine autonomie ».

Face à la pression, il cède et signe un accord avant l’indépendance de 1956 qui prévoit alors la création d’un Etat fédéral au sud, doté d’une « certaine autonomie ».

Mais lorsque, la partie riche décide de balayer du revers cet accord, une première guerre civile éclate et durera jusqu’en 1972. Elle s’achèvera avec un accord de paix qui concédera au sud l’autonomie, comme prévu.

En 1983, les tensions reprennent avec la décision du président Gaafar Muhammad Nimeiri d’appliquer la charia dans l’ensemble du pays. Le sud, majoritairement chrétien, s’insurgera contre cette décision, ce qui relancera les hostilités jusqu’en 2005, date de l’adoption d’un nouveau cessez-le-feu. Bilan des affrontements : plus de 2 millions de morts et 4 millions de déplacés.

En 1983, les tensions reprennent avec la décision du président Gaafar Muhammad Nimeiri d’appliquer la charia dans l’ensemble du pays. Le sud, majoritairement chrétien, s’insurgera contre cette décision. 

Dès lors, la communauté internationale s’impliquera pleinement dans les efforts de solution à deux Etats. Les négociations qui dureront plusieurs années, accoucheront de la naissance en 2011 du Soudan du Sud, la plus jeune démocratie du monde.

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Le jeune Etat part avec plus de 75 % des réserves pétrolières totales de l’ex-Soudan.

 

Elles permettront surtout au jeune Etat de partir avec plus de 75 % des réserves pétrolières totales de l’ex-Soudan. Une victoire de haute lutte pour cette région pauvre qui espère s’appuyer sur l’or noir pour se développer. Mais les choses ne se passeront pas comme escompté.

 

Un deal équitable

D’abord, en janvier 2012, survient un désaccord sur les frais de transit pétrolier. Juba estime que ces frais sont trop élevés. La plus jeune démocratie du monde qui connaît l’importance des revenus tirés de l’acheminement du brut pour l’économie soudanaise, choisit de fermer des puits pour faire pression. Des mesures d’austérité sont prises des deux côtés.

Alors qu’en juillet, le Soudan du Sud célébre le premier anniversaire de son indépendance, la production, quoiqu’alors marginale, cesse de nouveau.

Puis un problème de tracé de frontière vient mettre le feu aux poudres. Début avril, des affrontements éclatent entre les forces armées des deux pays, à propos de la frontière qu’ils avaient décidé de tracer.

2Juba

Tout le développement de Juba repose sur les recettes pétrolières.

 

Le Soudan du Sud, en effet, occupe prétendument des champs de pétrole localisés dans une région disputée qui assure près de la moitié de la production de pétrole du Soudan. Khartoum lance alors des opérations contre-insurrectionnelles et, selon des sources gouvernementales sud-soudanaises, « effectue des bombardements jusqu’à 70 km à l’intérieur des terres du Soudan du Sud ». Les échanges de tirs durent un mois avec des dizaines de morts et des centaines de blessés des deux côtés.

Le Soudan, qui est une république fédérale, accuse Juba de financer la rébellion dans ses Etats du Kordofan du Sud et du Nil Bleu qui sont situés à la frontière entre les deux pays.

Le Soudan, qui est une république fédérale, accuse Juba de financer la rébellion dans ses Etats du Kordofan du Sud et du Nil Bleu qui sont situés à la frontière entre les deux pays.

Il convient de souligner que cette rébellion se bat depuis plusieurs dizaines d’années contre Khartoum pour leur autonomie.

Juba a, jusqu’aujourd’hui, nié son implication, rappelant que les affrontements ont éclaté entre Khartoum et Kordofan du Sud à la suite des élections générales d’avril 2010 et du scrutin gouvernatorial de mai 2011. Les leaders du SPLM–N, parti majoritaire dans cet Etat, accusent alors le régime de Khartoum de fraude électorale. L’insurrection s’étendra ensuite à l’Etat voisin du Nil Bleu.

La suspension de la production pétrolière, durant une bonne partie de l’année 2012, a finalement plus de conséquences néfastes pour Juba, pour qui le pétrole représente 98% des recettes d’exportation. Le manque de liquidité fragilise l’Etat. Les bailleurs de fonds commencent à financer l’aide humanitaire au détriment des fonds de développement. La nouvelle démocratie connait ainsi une trentaine de situations d’urgence au cours de sa première année d’existence.

Le budget 2012-2013 s’éleve à 6,4 milliards de dollars contre 10,2 milliards de dollars pour l’année 2011-2012, et « moins de la moitié de ce budget est financé », s’indigne George Conway, alors membre du bureau du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Soudan du Sud.

Le budget 2012-2013 s’est élevé à 6,4 milliards de dollars contre 10,2 milliards de dollars pour l’année 2011-2012, et « moins de la moitié de ce budget est financé.»

Les deux pays étant en proie à de graves bouleversements financiers, tenir le pétrole en otage pour des querelles politiques apparaît comme un suicide économique. Côté sud-soudanais, les populations sont en colère contre leurs dirigeants car les prix des denrées de première nécessité grimpent sans cesse. Le bidon de 25 litres d’essence s’échange à plus de 100 dollars, soit 10 fois plus cher que d’habitude. Il faut pour les uns et les autres, trouver une solution.

 

Retour à l’apaisement

En septembre 2012, dans une logique d’apaisement et d’amélioration de la coopération bilatérale, les deux pays vont à la table des négociations et signent une série d'accords de coopération, dont un relatif au pétrole. En vertu de l'accord pétrolier, le Soudan du Sud accepte de reprendre la production dans ses champs pétroliers. Le pétrole sera ensuite transféré au Soudan via des oléoducs transfrontaliers pour y être traité et ou stocké dans des tankers pour le compte du marché international

Le Soudan acheminera le brut de son voisin jusqu'à la mer Rouge contre une fourchette de 9 à 11 dollars par baril. Addition faite des frais liés à la compensation, Juba verse 24 $ pour chaque baril de pétrole transporté via les pipelines gérés par Khartoum.

« La commission des finances de l’Assemblée nationale a observé avec consternation que le Soudan prend 80,33% des recettes pétrolières liées à la commercialisation du pétrole sud-soudanais. Le gouvernement du Soudan du Sud ne perçoit que 19,67% de ces recettes »

Mais fin 2016, les députés sud-soudanais suggèrent un nouvel arrêt de la production pétrolière du pays, car elle constitue « une aide financière inappropriée que leur pays offre au Soudan ». Ils appellent également à une modification immédiate de l’accord de 2012.

« La commission des finances de l’Assemblée nationale a observé avec consternation que le Soudan prend 80,33% des recettes pétrolières liées à la commercialisation du pétrole sud-soudanais. Le gouvernement du Soudan du Sud ne perçoit que 19,67% de ces recettes », révèle M. Goc Makuac Mayol, président de la commission des finances du parlement sud-soudanais.

Très vite, le président Salva Kiir calme le jeu : « Nous nous sommes rendu compte que seule la négociation peut résoudre les problèmes, pas les armes à feu. Je veux que les deux pays sortent de cette crise afin qu'ils puissent se concentrer uniquement sur le développement des peuples », déclare-t-il.

« Nous nous sommes rendu compte que seule la négociation peut résoudre les problèmes, pas les armes à feu. Je veux que les deux pays sortent de cette crise afin qu'ils puissent se concentrer uniquement sur le développement des peuples.»

Pour sa part, le politologue sud-soudanais, James Okuk, pense que « c'est le pétrole qui a maintenu et qui maintiendra Khartoum et Juba proches l'un de l'autre, malgré leur aversion politique mutuelle ».

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« C'est le pétrole qui a maintenu et qui maintiendra Khartoum et Juba proches l'un de l'autre. »

 

Selon le nouveau deal pétrolier signé en décembre 2019, Juba paiera 26 dollars pour chaque baril de pétrole acheminé via les installations de l'opérateur soudanais Petrolines et 24,1 dollars pour chaque baril transporté par la Bashayer Pipeline Company, toutes des entités locales. Le Sud-Soudan devra également fournir à la raffinerie de Khartoum et à la station d'Um-Dabakir 28 000 barils de pétrole brut par jour, selon l'accord qui sera valable jusqu’en mars 2022. La coopération s’ouvrira à la production conjointe, le transport ou encore la transformation.

Pour les deux pays, le pétrole est devenu un enjeu stratégique et économique de taille. Ainsi, le Soudan a promis d’aider le Soudan du Sud à réparer les installations détruites pendant la guerre de 2013. Cela permettra de booster la production de pétrole et donc d’améliorer les revenus des deux parties.

Ainsi, le Soudan a promis d’aider le Soudan du Sud à réparer les installations détruites pendant la guerre de 2013. Cela permettra de booster la production de pétrole et donc d’améliorer les revenus des deux parties.

Mais pour une application durable du nouveau contrat, les autorités ont conscience qu’il faut créer en amont un environnement politique stable. A cet effet, Juba apporte sa pierre à l’édification de la paix entre les nouveaux dirigeants à Khartoum et les groupes rebelles soudanais qui ont, pendant longtemps, combattu le président Omar el-Béchir. Juba a récemment accueilli des rencontres entre le nouvel exécutif soudanais et les chefs rebelles du Kordofan du Sud et du Nile Bleu.

Le monde entier a désormais les yeux tournés vers les deux frères ennemis qui se dirigent vers la résolution d’une crise vieille de près de 70 ans. Le pétrole sera le ciment de cette nouvelle coopération qui s’annonce plus profitable pour les deux peuples.

Des comptes à solder

Selon l’accord de 2012, le Soudan du Sud, pour disposer de toutes les infrastructures pétrolières construites par Khartoum, doit verser plus de 3,3 milliards de dollars à son voisin qui, en retour, subit une forte baisse de ses revenus pétroliers.

Cependant, les 3,3 milliards de dollars qui ont commencé à être payés en 2012, n’ont pu être soldés dans le délai de trois ans et demi, prévu par l’accord. Ce défaut de paiement est la conséquence de la guerre civile qui éclate en 2013 du côté sud soudanais. Les affrontements qui opposent les forces gouvernementales de Juba et les hommes de l’opposant Riek Machar durent cinq ans avant une accalmie obtenue au moyen d’un énième accord de paix.

 4Ezekiel Lol Gatkuoth

Ezekiel Lol Gatkuoth : « Nous avons déjà payé près de deux milliards de dollars au Soudan.»

 

Puis, en 2016, Juba indique que la faiblesse des prix du pétrole a rendu plus difficile la mobilisation des ressources et, par ricochet, le financement du budget. De concert avec les autorités de Khartoum, le délai du paiement est, de nouveau, prolongé de trois ans, en prenant en compte la volatilité du marché ainsi que de nombreux autres facteurs.

Fin 2018, le ministre sud-soudanais du Pétrole, Ezekiel Lol Gatkuoth, informe qu’il reste 1,2 milliard de dollars à rembourser avant de promettre au voisin du Nord que la dette sera épongée dans les meilleurs délais, grâce à la reprise progressive de la production.
« Nous avons déjà payé près de deux milliards de dollars au Soudan. Et ce milliard qui reste, avec la reprise de la production pétrolière, nous allons le libérer très vite », affirme-t-il.

Aujourd’hui, le Soudan du Sud produit environ 175 000 barils de pétrole par jour et est le neuvième plus important producteur d’huile d’Afrique. Le Soudan quant à lui en produit près de 125 000 par jour. Les comptes sont en passe d’être soldés.

 

Olivier de Souza

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