Restitution du patrimoine africain: après l’ivresse de la victoire, le spectre de la gueule de bois

Restitution du patrimoine africain: après l’ivresse de la victoire, le spectre de la gueule de bois

(Ecofin Hebdo) - C’est l’histoire de la gestion d’un lendemain de victoire, au terme d’une bataille à l’issue improbable. Les conclusions du rapport produit par la commission Sarr-Savoy sur la restitution des oeuvres d’arts africaines spoliées durant la colonisation, préconisent le retour d’une grande partie de ces oeuvres dans leur pays d’origine.

Pour le Bénin, qui s’est lancé en pionnier dans le combat pour le retour des ces oeuvres sur son sol, c’est une victoire. Et elle est d’autant plus belle que le président français Emannuel Macron ne s’est pas dérobé face à l’ampleur inédites des recommandations de la commission Sarr-Savoy. Le dirigeant a en effet annoncé son intention de rendre dans les meilleurs délais 26 oeuvres au Bénin. Une décision qui constitue une première et qui contraste avec la fin de non-recevoir opposée en 2016 par l’ancien premier ministre français Jean-Marc Ayrault au gouvernement béninois, en se basant sur l’inaliénabilité des collections publiques.

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Masque nigérian au Musée du quai Branly.

 

Si à Cotonou, on jubile, et on parle même d’un évènement « semblable à la chute du mur de Berlin », personne n’est vraiment dupe. C’est maintenant que le gros du travail commence. Car réclamer un dû est une chose, s’en montrer digne en est une autre. Tout au long du débat qui a opposé les partisans et les opposants à la restitution des biens culturels africains spoliés, une question a été omniprésente en filigrane: « Les pays africains sauront-ils conserver ces oeuvres qu’ils réclament? ».

Tout au long du débat qui a opposé les partisans et les opposants à la restitution des biens culturels africains spoliés, une question a été omniprésente en filigrane: « Les pays africains sauront-ils conserver ces oeuvres qu’ils réclament? ». 

Et si durant la bataille, l’argument a été balayé du revers de la main par le camp en faveur de la restitution, au motif que celle-ci est une question de justice qui n’a pas à être soumise à des conditions relatives à ces modalités pratique, cela ne saurait plus désormais être le cas. En effet, maintenant que, sur le principe, le retour des oeuvres d’arts semble acquis, la question revient avec plus d’acuité, et l’empressement du président français à suivre les recommandations de la commission Sarr-Savoy, peut même paraître une manière de mettre les Africains face à leurs responsabilités. Et on peut désormais légitimement s’interroger: Qu’ont donc fait nos pays depuis deux ans pour se préparer à un retour potentiel de ces oeuvres tant désirées? Combien de nouveaux musées ont vu le jour? Qu’est-ce qui a été fait pour que ces oeuvres soit préservées et exposées dans le meilleur cadre possible?

Certes au Bénin, on a annoncé en grande pompe la création future d’une série de musées. Comme partout ailleurs en Afrique, le processus avance, mais lentement. Or aujourd’hui c’est bien d’aller vite qu’il s’agit. Des difficultés à assumer les ambitions qui ont sous-tendues le combat pour la restitution, et le débat reprendra, avec vigueur, pour peut-être connaître une issue opposée à celle qui prévaut actuellement. Toutes les anciennes puissances coloniales auront ensuite beau jeu de se poser en gardiennes de ces oeuvres, pour leur préservation. Et l’Afrique pourra enterrer pour un long moment ses rêves, renvoyée à son statut d’éternel adolescent, incapable de se définir par elle-même.
Il faudra garder à l’esprit que le monde entier suivra avec attention le traitement qui sera fait de ces oeuvres. Du succès de l’expérience béninoise pourrait dépendre la poursuite harmonieuse du processus de restitution.

Il faudra garder à l’esprit que le monde entier suivra avec attention le traitement qui sera fait de ces oeuvres. Du succès de l’expérience béninoise pourrait dépendre la poursuite harmonieuse du processus de restitution.

Les autorités de ce pays savent certainement qu’il faudra s’engager résolument à faire mentir un Julien Volper, alors que le conservateur affirme dans un entretien accordé au Monde : “Pendant des années, le Bénin a même été une plaque tournante pour le commerce d’objets archéologiques provenant du Nigeria voisin. Des statues et autres œuvres liées au vodoun béninois, dont certaines d’une réelle qualité muséale, sont sorties légalement du pays. Aucune protection et aucune volonté de collecte pour créer des collections et protéger un patrimoine et une culture encore bien vivante.”

A Cotonou, les autorités pourront-elles relever ce nouveau défi? Il faut l’espérer, comme il faut espérer la mise en oeuvre de plans structurés pour assurer à ce patrimoine qu’il joue son rôle et qu’enfin, le passé serve à la construction d’un futur aux fondations plus solide. En attendant donc que le Bénin « se révèle » et étonne encore le monde, la Côte d’Ivoire et le Sénégal se sont déjà résolument engagés dans son sillage, réclamant à leur tour le retour d’oeuvres qui leur ont été arrachés durant le douloureux épisode colonial.

Aaron Akinocho

 Aaron Akinocho

 

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