Gregory Clemente : « Pour Proparco, l’Afrique n’est pas la région du monde la plus risquée »

(Ecofin Hebdo) - De passage au Cameroun où il participait à la célébration des 40 ans de l’institution qu’il dirige, le Directeur Général du PROPARCO (la filiale de l’Agence Française de Développement en charge de soutenir le secteur privé dans les pays émergents et en développement) a fait savoir que la perception du risque que représente l’Afrique est assez relative. Il a au passage donné la position de son organisation sur plusieurs dynamiques que traversent le continent comme les mutations dans le secteur financier, l’évolution des fintech ou encore les engagements dans le private equity.

 

Agence Ecofin : Lorsque, comme PROPARCO, on a atteint 40 ans de financement dans des pays en développement, avec des profils de risque assez variés, quels types de leçons apprises, est-on prêt à partager avec la communauté des investisseurs en capital ?

Gregory Clemente : Le premier constat que l’on peut faire après 40 ans d’actions sur le continent africain mais également sur d’autres continents notamment en Amérique Latine et en Asie, c’est que contrairement à une idée reçue, les zones les plus risquées ne sont pas toujours situées dans la région africaine et ce sont parfois d’autres régions qui paraissent plus propices aux investissements qui sont dans les faits plus risquées.

« Notre institution s’est efforcée de montrer et surtout de démontrer, qu’investir en Afrique était quelque chose de possible, et de rentable, tout en contribuant au développement des pays. »

C’est à mon avis, la première leçon qu’on peut retirer de ces quarante ans d’expérience. Je crois aussi qu’au gré des quatre décennies qui sont aujourd’hui derrière nous, notre institution s’est efforcée de montrer et surtout de démontrer, qu’investir en Afrique était quelque chose de possible, et de rentable, tout en contribuant au développement des pays.

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« Le groupe AFD considère l’Afrique comme un continent à part entière. »

Agence Ecofin : Vous êtes allé, il y a quelques semaines au Kenya, le pays où tout le monde veut aller, comme un effet de mode. Quels sont les opportunités réelles pour vous dans un tel pays qui, malgré son potentiel, est quand même sujet à un nombre important d’indicateurs de risques qu’on oublie parfois ?

Gregory Clemente : Pour rester dans le prolongement de mes précédents propos, l’Afrique de l’est qui est aujourd’hui présentée comme une zone particulièrement dynamique, est celle aussi, où les situations sont les plus contrastées. Au-delà de l’effet de mode, si je me suis rendu au Kenya, c’est aussi parce que nos équipes Proparco présentes dans la région y instruisent actuellement un certain nombre d’opérations, notamment sous forme de prises de participation en direct dans les entreprises. Ce sont des opportunités intéressantes pour nous. Ce n’est pas toujours le cas dans d’autres régions du continent, où notre activité est davantage sous forme de prêts ou de garanties.

 

Agence Ecofin : Dans ce cas, qu’est-ce qui a vos yeux fait la particularité du Kenya. Au sein de certaines opinions, on se serait attendu à voir PROPARCO qui est le prolongement de l’AFD, dans des pays historiquement liés à la France. Pourquoi un pays anglo-saxon demanderait-on ?

Gregory Clemente : Parce que le groupe AFD considère l’Afrique comme un continent à part entière, et non une succession de zones différentes. Cela n’exclut effectivement pas le fait que chaque région a ses spécificités. Vous parlez de mon déplacement au Kenya, mais je me suis rendu par la suite en Côte d’Ivoire pour un évènement panafricain pour rencontrer des entrepreneurs de toute l’Afrique et de belles opportunités se profilent dans de nombreux pays africains. Car pour nous, l’objectif est de couvrir l’ensemble du continent pour répondre aux besoins de financements très importants et sous des formes très diverses, dans toutes les régions d’Afrique.

 

Agence Ecofin : Après le pic de 2014 où les engagements de capital investissement en Afrique ont atteint le niveau record pour les cinq dernières années de 7,9 milliards $, on a assisté comme à un relâchement et l’année 2017 aura été une année quasiment stable. Mais chez PROPARCO, on annonce une hausse des engagements globaux à hauteur de 2 milliards par an à partir de 2020, dont 500 millions d’euros en equity. Au-delà de la volonté de se positionner en acteur contra cyclique, comment comprendre ce choix ?

Gregory Clemente : Effectivement, c’est un premier point, nous avons cette volonté d’être contra cyclique. Le second point, est qu’il existe aujourd’hui une volonté politique du gouvernement français, très forte, très engageante et engagée vis-à-vis du continent africain. Le groupe AFD avec Proparco fait partie des opérateurs en charge de traduire cette volonté affichée de la France sur le continent, par des financements et un accompagnement sur le terrain des acteurs économiques.

« Il existe aujourd’hui une volonté politique du gouvernement français, très forte, très engageante et engagée vis-à-vis du continent africain. »

Concernant le capital investissement, nous faisons le constat dans beaucoup de pays que bon nombre de réseaux bancaires se sont énormément développés, structurés et même renforcés, et sont aujourd’hui capables de prendre plus de risques que par le passé, de s’engager sur des financements en monnaie locale, et mieux encore, et c’est une bonne chose, sur des durées plus longues. La valeur ajoutée de PROPARCO est d’être additionnelle et subsidiaire, par rapport à l’offre locale. Donc si les banques locales sont aujourd’hui capables de financer des infrastructures à long terme via de la dette, notre rôle est alors de compléter l’offre financière par des apports en garantie ou en fonds propres. C’est pourquoi, pour rester subsidiaire dans les marchés où l’offre bancaire devient abondante et répondre aux besoins de nos clients, nous accordons aujourd’hui une part croissante aux prises de participation et réorientons notre mix entre dettes et prises de participation.

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« Nous sommes aujourd’hui prêts à accompagner les banques. »

Agence Ecofin : Les banques justement font partie du secteur financier qui, en Afrique, constitue une part importante de vos engagements dans la région. Ce à quoi nous assistons, c’est une transformation en terme de nouvelles règlementations aussi bien pour les banques que les assurances. Comment vous PROPARCO vivez ces différentes mutations ?

Gregory Clemente : Nous sommes très attentifs à l’évolution du secteur bancaire, parce que notre portefeuille est effectivement orienté pour quasi-moitié vers les systèmes bancaires locaux que nous accompagnons depuis longtemps maintenant. Il y a beaucoup de mouvements, avec des acteurs qui entrent, qui sortent, et d’autres qui développent une stratégie à l’international au-delà de leur région, voire même à l’échelle du continent. Nous sommes aujourd’hui prêts à accompagner les banques dans leur développement au niveau national ou régional, et les soutenir lors d’évolutions règlementaires, qui permettent notamment de sécuriser le secteur.

 

Agence Ecofin : Nous avons appris votre engagement dans le capital de la société Jumo, cette percée dans la fintech avec un engagement de 3 millions d’euros, est-ce un coup d’essai ou le premier pas d’un projet effectif visant plus d’engagement en faveur du micro crédit ou de la micro assurance, comme on peut le voir dans votre plan stratégique à l’horizon 2020 ?

Gregory Clemente : C’est effectivement quelque chose de nouveau pour PROPARCO. Dans le cadre de notre nouvelle stratégie, nous avons décidé d’allouer un volume d’investissement de type capital risque, ce qui diffère un peu de notre métier qui, jusque-là, était le capital développement. Nous acceptons de prendre plus de risques en amont, aux côtés de start-ups, et de modèles économiques qui ne sont pas complétement éprouvés. Nous le faisons de deux manières.

« Nous acceptons de prendre plus de risques en amont, aux côtés de start-ups, et de modèles économiques qui ne sont pas complétement éprouvés. »

La première, au travers d‘investissement directs. C’est le cas de Jumo que vous évoquez mais aussi par exemple d’Afrimarket dans lequel nous avons investi il y a un an et demi. Nous accompagnons également des start-ups qui ne sont pas dans le secteur du numérique comme par exemple Kingo qui opère dans le secteur offgrid solaire au Guatemala et souhaite se développer sur le marché africain.

La seconde façon de faire est d’investir dans des fonds d’investissement qui sont focalisés sur les nouvelles technologies comme nous l’avons fait récemment avec le fonds TLCOM Tide Africa Fund. Nous souhaitons aussi travailler avec ces fonds pour apprendre de ces secteurs (fintech, commerce en ligne ou nouvelles technologies). C’est effectivement une évolution à l’intérieur du développement des activités type Equity au sein de PROPARCO. Cela dit, nous n’allons pas y investir massivement car Proparco n’a pas le modèle économique pour le faire à très grande échelle.

Pour autant, nous ne voulons pas être à l’écart de l’évolution de ce secteur. Nous avons débuté cet entretien en parlant du Kenya, l’une des particularités de ce pays est son tissu entrepreneurial extrêmement développé, qui se traduit par le fleurissement de nombreuses entreprises types start-ups que nous sommes en train de regarder. Nous suivons également de très près un certain nombre d’initiatives en Afrique subsaharienne, plutôt en Afrique de l’ouest, notamment au Sénégal et en Côte d’Ivoire mais aussi en Afrique Centrale avec des projets intéressants au Cameroun, par exemple.

Propos recueillis par Idriss Linge

 Idriss Linge

 

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