Black Panther : à qui profite le film ?

(Ecofin Hebdo) - Pendant plusieurs semaines, la sortie du dernier Marvel, Black Panther, a suscité de nombreuses attentes, notamment en Afrique, continent d’origine du héros de l’histoire. Il faut dire que le Wakanda, version idéalisée, presque utopique, d’un pays africain, flatte les égos, aussi bien des résidents du continent que de sa diaspora. Assez pour donner à ce film une dimension politique. Avec un casting composé à 90% d’acteurs d’origine africaine et des références à la pelle aux cultures africaines, Black Panther est devenu un véritable symbole du Black Power. Le phénomène est tel que le film bat des records d’entrées dès sa sortie. La rédaction de l’Agence Ecofin a alors décidé de voir ce que la nouvelle superproduction de Marvel avait dans le ventre.

Critique du film

Inégal. C’est le mot qui semble résumer Black Panther à la fin du visionnage de ce blockbuster, au demeurant un bon cru, qui mérite largement une note de 7/10. Déjà, le film de Ryan Coogler ne brille pas par la continuité de son intensité. En effet, passé les 20 premières minutes, on retrouve rarement les pics émotionnels atteints avec les premières scènes du film. Si de nombreux experts s’accordent, et on les rejoint, pour dire que le combat final était fade, Black Panther se rattrape par son humour, qui n’est jamais forcé, un plaisant concert d’accents « africanisés », une bande son énorme, des décors magnifiques et des prestations scéniques de bonne facture.

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Comme tous les Marvels, l’histoire est plutôt attendue sans être simpliste.

Comme tous les Marvels, l’histoire est plutôt attendue sans être simpliste, même si on retrouve dans Black Panther une solennité et une gravité inédites chez un blockbuster. On a une impression de sérieux qui disparait de manière épisodique et surprenante à chaque situation cocasse. Le manque de présence du héros joué par Chadwick Boseman est rattrapé par un méchant extrêmement bien campé par Michael B. Jordan. Les rôles secondaires, quant à eux, sont une véritable réussite. Malgré tout, on aurait aimé un décor africain qui ne soit pas entièrement monté numériquement.

Véritable hommage à toutes les cultures africaines

Les références à la culture africaine dans le film sont l’un des critères sur lesquels Black Panther devait être jugé et le film passe le test haut la main. Déjà, l’excellente bande originale produite par le rappeur américain Kendrick Lamar intègre à plusieurs niveaux des sonorités mandingues, zulus, nigérianes.

Les références à la culture africaine dans le film sont l’un des critères sur lesquels Black Panther devait être jugé et le film passe le test haut la main.

Ensuite, les costumes du film, majoritairement issus de la marque Ikiré Jones, possédée par le styliste nigérian Wale Oyedjide, combinés avec les décors, font de la superproduction Marvel une véritable attraction visuelle. Quant aux références culturelles, politiques et historiques, elles sont foison. Les évidences sont nombreuses et frôlent parfois le cliché. Par exemple, la coiffe de la reine et mère du héros s’inspire de celles portées lors de mariages zulu en Afrique du Sud. Les costumes des « Dora Milaje », la garde féminine du roi, inspirée entre autres des amazones béninoises (les Agodje), sont le résultat d’un assemblage de références turkana et massaï du Kenya. Les éleveurs de rhinocéros portent, quant à eux, des couvertures basotho du Lesotho, ornées de symboles rappelant l’écriture nsibidi des Ejagham du Nigeria. Les références vont beaucoup plus loin. Les plus avertis remarqueront, par exemple, l’architecture politique du Wakanda, subdivisée en tribus qui envoient chacune un sage au conseil royal. Aussi, lors du combat rituel précédent l’intronisation de T’Challa, le futur roi du Wakanda subit une phase de mort symbolique propre à de nombreux rites d’intronisation d’anciens royaumes africains. Le style de combat de T’Challa, avec une sagaie (Assagai dans de nombreuses ethnies africaines) et un bouclier est une copie conforme des techniques des guerriers de l’illustre Chaka Zulu.

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On aurait aimé un décor africain qui ne soit pas entièrement monté numériquement.

L’une des références les plus marquantes aux contes africains, dans le film, a été l’usage d’une corne pour contrôler des rhinocéros. Néanmoins, le film ne fait pas uniquement des références aux Africains restés en Afrique. Marvel aborde également les luttes des Noirs américains, déjà suggérées par le nom du film. Il faut rappeler que le Black Panther Party est un mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine d'inspiration marxiste-léniniste et maoïste, créé en Californie le 15 octobre 1966 par Bobby Seale et Huey P. Newton.

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Marvel aborde également les luttes des Noirs américains, déjà suggérées par le nom du film.

Dans le film, le père de Killmonger, némésis du héros, voulait armer les Noirs américains pour lutter contre leurs oppresseurs. Enfin, Black Panther, avec son Wakanda qui allie parfaitement progrès technologique et culture traditionnelle, aborde le problème de la cohabitation entre modernisme et traditionalisme dans les sociétés africaines.

Black Panther, le débat

Avec des débuts tonitruants (le film a déjà rapporté 426,6 millions de dollars), il ne fallait pas beaucoup de temps pour que naisse un débat de fond sur les enjeux de ce film. La question est venue d’Afrique et a créé deux camps sur les réseaux sociaux. Black Panther, loin d’être un véritable hommage à l’Afrique, ne serait-il pas simplement un moyen pour Marvel de gagner de l’argent en Afrique ? Les arguments des deux camps se valent. Pour les pro black Panther, le film, avec ses acteurs noirs, ses accents Igbo, Xhosa et kényans, ses références culturelles et son Wakanda, rêve de nombre de panafricanistes, est l’un des premiers véritables hommages du cinéma hollywoodien à l’Afrique. On a du mal à les contredire au vu de la rareté récente de rôles principaux campés par des acteurs noirs dans le cinéma hollywoodien, à plus forte raison dans un blockbuster. Néanmoins, les questions posées par les détracteurs du concept Black Panther, pas du film, sont assez pertinentes. Faut-il laisser un studio de cinéma américain être le garant à l’international de l’image de l’identité africaine ? Black Panther a-t-il rapporté de l’argent à l’Afrique ? Pour les détracteurs du blockbuster, l’accueil fait en Afrique au dernier Marvel est symptomatique d’une quête de reconnaissance identitaire que le studio américain ne s’est pas gêné pour instrumentaliser. Il y a plusieurs années, Wesley Snipes, qui a incarné « Blade », avait émis l’idée d’adapter Black Panther. Pour Marvel ce n’était pas le moment. Le studio a attendu la période la plus propice, alors que la minorité noire de Hollywood réclamait plus de considération.

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La communication de Marvel a été plutôt tendancieuse. « Premier superhéros noir », « casting presque entièrement noir »

Effectivement, la communication de Marvel a été plutôt tendancieuse. « Premier superhéros noir », « casting presque entièrement noir », voilà le genre de phrases ayant constitué la majorité de la campagne de promotion du film. Et comme un chœur reprenant le leitmotiv du chanteur principal d’un orchestre, la communauté noire a fait écho aux slogans « publicitaires » de Marvel. Si le film rend effectivement hommage à la culture africaine et a le mérite de faire jouer des acteurs noirs, ce qu’il faut savoir, c’est que Black Panther ne change en rien les résultats décevants de l’industrie du cinéma africain. Il faut reconnaitre qu’en dehors de Nollywood, il n’y a pas vraiment d’industrie cinématographique continentale générant de revenus importants en Afrique.

Si le film rend effectivement hommage à la culture africaine et a le mérite de faire jouer des acteurs noirs, ce qu’il faut savoir, c’est que Black Panther ne change en rien les résultats décevants de l’industrie du cinéma africain.

A la recherche d’un héros, icone cinématographique du continent, les Africains auraient pu adapter une des nombreuses histoires de Comics Republic, une entreprise nigériane qui crée des bandes dessinées avec des héros africains, originaires pour la plupart du Nigeria. En soi, Black Panther, un bon film, n’est pas néfaste, mais la communication instrumentalisée de Marvel et l’accueil ayant suivi dans les pays africains, pose d’importants problèmes de fond. La question à un million de dollars : à quand un Black Panther pensé, écrit, réalisé et produit par les Africains ?

 

Servan Ahougnon

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