Christian Hiller von Gaertringen : « Jamais une brasserie allemande ou un fabricant de yaourts allemand n’irait en Afrique »

(Ecofin Hebdo) - Journaliste économique au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, Christian Hiller von Gaertringen est également spécialisé dans le financement de projets d'investissements en Afrique. Il partage à ce titre la société Africa Partners, avec Peter Kahihu, un Kenyan, auteur de best-sellers économiques. A l’heure où l’Allemagne multiplie les déclarations d’intérêts pour le continent africain, nous lui avons demandé ce que l’Afrique peut concrétement attendre des entreprises germaniques. Réponses sans langue de bois…

 

Agence Ecofin : Selon vous, quels sont les secteurs où les entreprises allemandes peuvent apporter une plus-value importante à l’Afrique ?

Christian Hiller von Gaertringen : Les secteurs dans lesquels les Allemands ont une expertise confirmée, c’est à dire la construction mécanique, la chimie, le pharmaceutique, les énergies renouvelables, la construction d’automobiles, l’assurance et la ré-assurance, entre autres.

 

AE : Quel niveau de connaissance ont les entreprises allemandes de l’Afrique ?

CHvG : Les Allemands ont en général une connaissance très sommaire de l’Afrique. De plus, les sujets tournent autour de la savanne et les animaux sauvages, l’Afrique rurale (les Massaïs !). Les clichés priment en ce qui concerne l’économie : « les entrepreneurs africains seraient devenus riches grâce au vol et la corruption », n’est qu’un de ces clichés.

Macky Sall Angela Merkel

Angela Merkel actuellement en tournée africaine avec une délégation de dirigeants d’entreprises allemandes.

 

AE : Vers quels pays africains les Allemands se dirigent-ils plus volontiers ?

CHvG : Les Allemands voyagent beaucoup en Tunisie, en Egypte et au Maroc. Mais là, ils connaissent surtout les clubs de vacances et les hôtels de golf. Puis, l’Afrique du Sud et la Namibie sont d’autres destinations. Le Kenya et la Tanzanie un peu. Le reste de l’Afrique est très mal connu.

 

« Les Allemands voyagent beaucoup en Tunisie, en Egypte et au Maroc. Mais là, ils connaissent surtout les clubs de vacances et les hôtels de golf. »

 

AE : Les banques allemandes sont-elles disposées à accompagner leurs clients en Afrique ?

CHvG : De moins en moins. La raison principale en est un recentrage de leurs affaires sur l’Allemagne. Une autre raison sont des règlements plus sévères, par ex AML et KYC. Les banques allemandes n’aiment pas s’embrouiller avec tout cela en Afrique.
Ceci dit, certaines banques commerciales font des lettres de crédit. Une exception est la KfW qui accompagne bien les exportateurs et les investisseurs allemands.

 

AE : Existe-t-il dans un passé récent des success stories allemandes en Afrique ?

CHvG : Helmut Gauff est la plus importante à mon avis. C’est un ingénieur qui approche aujourd’hui les 90 ans et qui travaille en Afrique depuis les années 1960… A côté, il n’y en a que peu, beaucoup d’entreprises qui s’étaient engagé en Afrique après les indépendances se sont retiré dans les années 1980.

Helmut Gauff

Helmut Gauff a construit le Transgabonais en 1972…

 

AE : Quelle différence majeure voyez vous dans l’approche de l’Afrique par les entreprises françaises et allemandes ?

CHvG : Pour caricaturer, les Allemands sont des exportateurs, mais pas des investisseurs. Ils construisent des usines partout dans le monde, aussi bien dans le froid sibérien que dans la jungle brésilienne. Mais une fois l’usine construite, ils repartent. Comme ils sont des ingénieurs, ils ne veulent pas exploiter les usines qu’ils construisent.

L’économie française est plus diversifiée ce qui est un avantage en Afrique. Vous y trouverez des entreprises comme Veolia pour les énergies renouvelables, mais aussi Danone pour les produits laitiers. Jamais une brasserie allemande ou un fabricant de yaourts allemand n’irait en Afrique.

 

AE : La France est traditionnellement orientée vers l’Afrique, et l’Allemagne vers l’Europe de Est. Selon vous, cette donne peut-elle vraiment changer ?

CHvG : Elle ne PEUT pas changer, elle DOIT changer. L’Europe de l’est a perdu son avantage salarial par rapport à l’Europe de l’ouest. C’est une bonne nouvelle qui prouve que l’intégration économique européenne a réussi. Mais le grand défi aujourd’hui est de réussir l’intégration économique de l’Afrique, de la Méditerranée et de l’Europe. Si l’économie allemande veut rester compétitive, elle sera obligée de transférer des emplois industriels vers l’Afrique.

 

« Si l’économie allemande veut rester compétitive, elle sera obligée de transférer des emplois industriels vers l’Afrique. »

 

AE : Existe-t-il entre la France et l’Allemagne des zones de concurrence en Afrique ?

CHvG : Oui, et heureusement – car je crois à l’économie de marché et à la concurrence.
Les secteurs sont : le pharmaceutique, la chimie, les énergies renouvelables, les biens lourds de consommation (voitures), l’ingénierie, l’armement.

 

AE : Quels avantages concrets le gouvernement allemand offre-t-il aux entreprises allemandes qui veulent investir en Afrique ?

CHvG : Pas beaucoup et beaucoup moins que le gouvernement français. Les avantages sont parfois l’assurance export Hermes et parfois un financement par la KfW.

 

AE : Peut on établir à ce jour un bilan de l’initiative « Compact with Africa » ?

CHvG : Non, on ne voit que peu de projets concrets. Il paraît qu’il y a déjà des financements sous le toit de ce programme. Je ne vois pas encore d’effets concrets.

 

AE : Quelle est la réalité du « plan Marshall pour l’Afrique » souhaité par Mme Merkel ?

CHvG : Ce plan est davantage l’expression d’une volonté politique. C’est déjà bien, mais cela ne suffit pas. Le gouvernement allemand dit à ses citoyens en principe : « Nous devons investir en Afrique pour qu’il y ait moins de réfugiés.» J’aurais préféré un autre argument : Il faut investir en Afrique parce que c’est le continent sur lequel une économie comme l’économie allemande doit répondre présente si elle veut réussir dans l’avenir.

Propos recueillis par Dominique Flaux

 

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