« A Madrid, les pays développés ne voulaient pas discuter sérieusement du financement et de l’adaptation » (Seyni Nafo)

« A Madrid, les pays développés ne voulaient pas discuter sérieusement du financement et de l’adaptation » (Seyni Nafo)

(Ecofin Hebdo) - Un flop, une déception, un échec, une occasion ratée, les observateurs du monde entier s’accordent à dire que la COP 25 organisée à Madrid en décembre dernier n’a tenu aucune de ses promesses. La conférence, la plus longue de l’histoire, avec une prolongation de 48 heures de sa durée normale, a accouché d’un accord très peu ambitieux. Pas très étonnant pour un événement dont le pays organisateur a été changé pour la deuxième fois, seulement un mois avant sa tenue.

Entretien avec Seyni Nafo, le porte-parole du groupe de négociation de l’Afrique à la conférence sur le climat et le coordonnateur de l’Initiative africaine sur l’adaptation.

 

Agence Ecofin : Pourquoi la COP 25 a-t-elle été qualifiée par tous de grande déception ?

Seyni Nafo : A la COP 25, nous attendions comme résultat la finalisation des règles, du cadre de mise en œuvre du marché carbone. Un point devait déjà être finalisé à la COP 24. Un certain nombre d’autres résultats assez techniques étaient attendus, mais l’élément le plus politique, celui qui générait une grande attente, du secteur privé notamment, était relatif au marché carbone.

« L’élément le plus politique, celui qui générait une grande attente, du secteur privé notamment, était relatif au marché carbone.»

Nous ne sommes pas arrivés à un accord sur ce point et c’est cela la grande déception. L’accord de Paris est entré en vigueur un an après son adoption. En 2020, les parties devront rehausser leurs ambitions en termes de réduction des émissions et d’adaptation. Mais à Madrid, on n’a pas senti cette envie-là.

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« En 2020, les parties devront rehausser leurs ambitions. »

 

Il faut reconnaître que l’environnement géopolitique a évolué et a affecté le cours des travaux avec le retrait des Etats Unis, et les élections qui avaient lieu en Angleterre, pendant la COP. Cependant, nous avons bien avancé. Les positions des uns et des autres sont très claires.

 

AE : Quel a été l’impact de ce résultat mitigé sur l’Afrique ?

SN : Sur la question du financement pour l’adaptation par exemple, les pays en développement, l’Afrique en tête, ont demandé que nous ayons un rapport sur l’état de mobilisation. L’engagement a été pris, en 2010, d’atteindre 100 milliards $ de mobilisation financière par an, d’ici à 2020. Nous avons demandé qu’un mandat soit donné au groupe d’experts des Nations unies sur la finance climat pour produire un rapport sur cette question-là. Nous n’avons pas pu avoir ce mandat parce que les pays développés n’ont pas donné leur accord.

« Nous avons eu l’impression qu’à Madrid, les pays développés ne voulaient pas discuter sérieusement des questions financières et encore moins d’adaptation qui sont, pour nous, les plus importantes. »

Nous avons également demandé qu’un travail préliminaire soit fait en matière de scénario, de montant et de besoins de financement après 2020. Il y a en effet une nouvelle négociation qui a démarré et qui doit aboutir à la mise en place d’une nouvelle cible de financement après celle de 2020. Nous n’avons pas non plus obtenu ce mandat.

Nous avons eu l’impression qu’à Madrid, les pays développés ne voulaient pas discuter sérieusement des questions financières et encore moins d’adaptation qui sont, pour nous, les plus importantes. Les pays développés, qui sont généralement assez solidaires, ne sont pas arrivés non plus à concilier leurs positions.

 

AE : Quelles ont été les raisons de l’échec de la COP 25 ?

SN : Il y a plusieurs raisons qui sous-tendent ce résultat. Déjà, le pays organisateur a changé deux fois. L’Espagne doit être félicitée pour avoir organisé un tel événement en moins d’un mois. Sur le plan logistique, cela a été une prouesse. Le désistement du Chili peut être compréhensible avec la situation politique qu’elle a eue. Le gouvernement a été remanié à peine deux mois avant la COP et les choses se sont encore compliquées un mois avant la tenue de la conférence.

Or, avant d’arriver à la COP, il y a tout un travail diplomatique de haut niveau, aussi bien politique que technique que fait le pays organisateur. Il met en place une équipe à l’interne qui identifie les questions clés, prend les positions, les lignes rouges des uns et des autres afin de déterminer comment arriver à un consensus. Cela se fait au moyen de séries de réunions formelles et informelles et même de déplacements dans les pays. Toutes ces démarches sont faites par le pays organisateur pour s’assurer qu’au moment de l’accord, une décision émerge. Si ce travail n’a pas été fait en amont, il est très difficile qu’à la COP, surtout pour des questions qui sont importantes, on trouve un consensus.

Le retrait américain n’a pas non plus facilité les choses. Les Américains sont maintenant de facto en dehors de la COP, ils le seront de jure le 3 novembre prochain. Cependant, bien que le ministre américain des Affaires étrangères ait formellement notifié ce retrait au Secrétariat des Nations unies, le pays faisait toujours partie des négociations et il n’a pas été très constructif.

 

AE : Avec une telle atmosphère, peut-on s’attendre à un résultat différent en 2020 ?

SN : La délégation anglaise a confirmé son intérêt d’avoir une COP ambitieuse sur l’adaptation et sur le financement. C’est pour ça que la présidence anglaise commence des négociations informelles, 11 mois à l’avance.

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2020 : « La délégation anglaise a confirmé son intérêt d’avoir une COP ambitieuse »

 

Dès le 20 janvier 2020, les négociations redémarrent en Angleterre parce que la COP 26 se tiendra cette année à Glasgow. La présidence anglaise de la COP qui n’est pas encore formelle démarre déjà des rencontres pour s’assurer que cette année, nous parviendrons à un accord satisfaisant.

 

AE : Quelles ont été les réalisations en faveur de la lutte contre le changement climatique depuis la COP 21 ?

SN : Depuis la COP 21, nous avons reconstitué le budget du Fonds vert pour le climat. Il avait été constitué à hauteur de 10 milliards $ en 2014, il a été reconstitué à peu près au même niveau pour les 4 prochaines années. L’initiative africaine sur les énergies renouvelables qui avait été lancée à la COP 21, avec le soutien du G7, progresse bien. L’objectif qui était de permettre la mise en place de 10 GW de centrales est presque atteint. Les chefs d’Etat africains ont lancé d’autres initiatives. On note, de façon générale, une montée en puissance des questions climatiques au sein de l’Union africaine. Une réunion du comité des chefs d’Etat africains sur le climat se tient maintenant tous les ans.

Ils ont lancé six initiatives depuis Paris sur trois thématiques que sont : l’adaptation, l’agriculture, les énergies renouvelables. Nous avons également trois initiatives régionales : Sahel, Bassin du Congo, Etats insulaires sur ces questions.

« Presque 100 % des pays africains ont désormais un plan de lutte contre le changement climatique ; 50 ont présenté leur contribution à l’ONU et 47 ont ratifié l’Accord de Paris. »

Au niveau africain, il y a une prise de conscience au plus haut niveau sur l’importance stratégique du climat et son impact sur la question de développement. Presque 100 % des pays africains ont désormais un plan de lutte contre le changement climatique ; 50 ont présenté leur contribution à l’ONU et 47 ont ratifié l’Accord de Paris.

 

AE : Après cela, quelle est la prochaine étape pour le continent ?

SN : Il y a un début de financement bien sûr, mais il n’est pas encore adéquat vis-à-vis des besoins, de la réalité des impacts des catastrophes liées au réchauffement climatique.

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« Nous sommes dans une phase où il faut passer aux plans d’investissements.»

 

Aujourd’hui, il faut lancer la phase 2 qui est une phase d’accélération à grande échelle de l’action climatique. C’est dans cette dynamique que nous sommes.

« Aujourd’hui, il faut lancer la phase 2 qui est une phase d’accélération à grande échelle de l’action climatique. C’est dans cette dynamique que nous sommes. »

Nous sommes dans une phase où il faut passer aux plans d’investissements. Nous devons les structurer grâce à un mixage des investissements publics et privés, nationaux et internationaux. C’est ainsi que nous atteindrons les niveaux d’investissements nécessaires pour faire face aux défis.

Cela a déjà commencé. Le Gabon qui vient de prendre la tête du groupe des négociateurs africains s’est fixé pour objectif la transformation des actions en investissements sur le terrain. La décennie 2020-2030 est vraiment celle où nous devons transformer la trajectoire, intégrer le climat à la question du développement et des ressources.

 

AE : Certains pensaient qu’avec le retrait des Etats-Unis, la Chine prendrait la tête de la lutte contre le réchauffement climatique. Cette option, est-elle toujours ouverte ?

SN : La Chine reste égale à elle-même, en ce qui concerne l’action climatique. Elle a son plan d’action, son chronogramme qu’elle met en œuvre. Son objectif est d’atteindre son pic d’émission au plus tard en 2025 et d’entamer un mouvement de réduction de ces émissions. Aujourd’hui, elle est le numéro 1 sur les énergies renouvelables dont elle est le leader en matière d’investissements.

« La Chine tient ses engagements alors que les Etats-Unis sont partis. Il est donc difficile de leur demander de faire plus d’efforts, et quand cela arrive, ils nous redirigent gentiment vers les Etats-Unis.»

Mais elle considère qu’elle est un pays en voie de développement et que ces négociations sont entre pays en développement et pays développés [sic]

Et elle se sent un peu flouée. Elle a fait beaucoup de concessions à Paris sous la pression américaine. La Chine tient ses engagements alors que les Etats-Unis sont partis. Il est donc difficile de leur demander de faire plus d’efforts, et quand cela arrive, ils nous redirigent gentiment vers les Etats-Unis. En outre, contrairement aux autres pays en développement, la Chine ne reçoit pas de financement des institutions de Bretton Woods. Elle dit donc : « Si vous voulez qu’on fasse plus d’efforts, il n’y a pas de problème, nous aussi, on veut avoir plus de financements. Qui est disposé à nous en donner ? »

Propos recueillis par Gwladys Johnson Akinocho

Gwladys Johnson

 

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