Burna Boy, la rhapsodie d’un géant africain

Burna Boy, la rhapsodie d’un géant africain

(Ecofin Hebdo) - 2019 a assurément été l’année de Burna Boy. Débutée aux BET Awards, où il remporte le prix du meilleur projet international, devant des sensations comme Aya Nakamura, elle se termine sur une nomination aux Grammy Awards et une première place, devant la diva béninoise Angélique Kidjo, au classement des plus grandes stars de la musique africaine, publié par les américains de CNN. Connu depuis plusieurs années, le Nigérian n’est pas seulement devenu grand. Burna Boy est désormais un géant africain.

Il y a quelques jours, lors de la 6e édition des All Africa Music Awards (AFRIMA), le nigérian Burna Boy a été désigné artiste de l’année, ajoutant un trophée de plus à une année pleine de distinctions. Mais, le véritable succès de l’artiste ne réside pas dans cette pluie, pourtant largement méritée, de récompenses continentales et internationales. Pratiquement inconnu, il y a une dizaine d’années, puis révélé aux environs de 2012, avant d’attirer l’attention des grands noms de la musique 3 ans plus tard, Burna Boy a désormais acquis une stature rêvée par de nombreux artistes africains à travers les âges.

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Il y a bien évidemment les comparaisons, légitimes, avec l’immense Fela Kuti.

 

Il y a bien évidemment les comparaisons, légitimes, avec l’immense Fela Kuti. Toutefois, si la nouvelle star de la musique nigériane partage avec la légende de l’Afrobeat, le sens de la controverse, un caractère à nulle autre pareil et une connaissance presque encyclopédique de la musique, Burna Boy se démarque par une universalité incompréhensible, tant sa musique, aux racines clairement africaines, semble venir de partout à la fois.

Burna Boy se démarque par une universalité incompréhensible, tant sa musique, aux racines clairement africaines, semble venir de partout à la fois.

Si au final, beaucoup la classe dans la tendance Afrofusion, elle est pourtant unique mais d’une singularité reconnue et acceptée partout où elle est entendue. Considéré comme une star du Dancehall en Jamaïque, adoubé par le rappeur américain Jay Z qui a sélectionné sa chanson « Collateral Damage » dans sa playlist des 40 chansons de l’année 2019, Burna Boy est aussi considéré, chez lui, comme l’héritier naturel de Fela Kuti. Au final, le natif de Port Harcourt n’est que lui-même, mais aussi tout ça, à la fois. Il est, comme il se plait à le clamer, « Oluwa Burna », en Yoruba, Burna le fils de Dieu. Et Dieu, s’il est conçu différement selon les parties du monde, est universel.

 

Un cocktail de sonorités nommé Burna Boy

Le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on prend contact avec la musique de Burna Boy est « rhapsodie ». Selon l’encyclopédie Universalis, le terme désigne généralement, en musique, une pièce instrumentale d'essence romantique ou pittoresque, de forme libre, proche de l'improvisation, et de caractère contrasté. D’une manière générale, liberté, classicisme et contraste, où plutôt universalité, sont les mots qui caractérisent Burna Boy et sa musique. Une liberté de rockeur, la rigueur d’un musicien classique et des sonorités venues du monde entier. C’est le cocktail qu’a décidé d’offrir au monde Oluwa Burna. Prenez et buvez en tous… partout. 

Une liberté de rockeur, la rigueur d’un musicien classique et des sonorités venues du monde entier. C’est le cocktail qu’a décidé d’offrir au monde Oluwa Burna.

En effet, la musique du Nigérian ne connait pas de frontières. Elle est si universelle que beaucoup essaient, tous en même temps, de la classer dans des cases, sans jamais vraiment y parvenir. « Je ne compose pas de musique avec l’intention d’être étiqueté reggae ou dancehall, ou d’avoir un son et un genre spécifique. C’est juste qui je suis. En écoutant un nouveau truc, notre premier instinct en tant qu’humain est d’essayer de le comparer à quelque chose qu’on connaît déjà », explique Burna Boy dans une interview accordée au média Ssense. Et effectivement, le Nigérian mélange bien des styles. S’il a reconnu à plusieurs reprises avoir été influencé par le rock de Jimmi Hendrix, l’artiste n’a pourtant pas hésité à rajouter des rythmes comme le reggae et le Dancehall à ses fondations qui, elles, sont bien africaines. « Mon fils a forcément été inspiré par ce que nous écoutions à la maison à Port-Harcourt : Manu Dibango, Papa Wemba, Kassav’ et Anita Baker par exemple. J’ai dirigé une école de musique où il a appris à jouer du clavier à partir de 7 ans. Et quand il m’a suivi à Biarritz, il s’est aussi imprégné de la musique des surfeurs, plus rock. Mais la suite, il l’a construite tout seul, notamment lorsqu’il est parti à Londres pour étudier. Il a absorbé tous les genres pour créer son propre style », confie Bose Ogulu, la mère du musicien, qui est également son manager.

« Mon fils a forcément été inspiré par ce que nous écoutions à la maison à Port-Harcourt : Manu Dibango, Papa Wemba, Kassav’ et Anita Baker par exemple.»

Finalement, la musique de Burna Boy est un moyen pour lui de raconter son histoire, son personnage né des rêves et ambitions d’un jeune musicien dont l’histoire commence à Port Harcourt au Nigeria.

 

Parcours d’un géant africain de la musique

L’histoire de Burna Boy commence dans la cité industrielle de Port Harcourt au Nigeria où il nait le 2 juillet 1991, à l’Etat civil Damini Eboluwa Ogulu.

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« Je ne compose pas de musique avec l’intention d’être étiqueté reggae ou dancehall, ou d’avoir un son et un genre spécifique. C’est juste qui je suis.»

 

Son père dirige à cette époque une entreprise de soudure alors que sa mère est interprète. L’enfance du jeune homme commence comme celles de beaucoup de jeunes garçons dans le monde. Fan d’univers fictifs, notamment de Comics, le jeune Damini aime se rêver en superhéros. A ce propos, le surnom Burna Boy lui viendrait de cette époque, alors qu’il décide de se choisir un nom de superhéros. Il ne le sait pas encore, mais la musique sera son superpouvoir. Il faut dire que les mélodies et le rythme sont pratiquement ataviques chez lui et font partie de l’ADN familial.

A ce propos, le surnom Burna Boy lui viendrait de cette époque, alors qu’il décide de se choisir un nom de superhéros. Il ne le sait pas encore, mais la musique sera son superpouvoir.

Il faut rappeler que Nissi, la sœur de Burna Boy est également une chanteuse avec un talent énorme. En fait, l’une des figures les plus importantes de la vie de l’artiste est d’ailleurs son grand-père, Benson Idonije. S’il peut sembler inconnu pour le commun des mortels, ce nom est l’un des plus connus du gotha de la musique nigériane. En effet, le grand-père de Burna Boy, un des critiques musicaux les plus respectés du pays, a été le premier manager du légendaire Fela Kuti. « Grâce à mon grand-père, qui recevait tous types de disques, j’ai été exposé à beaucoup de musiques. Il y a eu Fela, bien sûr, qui est un héros pour moi, mais ma famille m’a donné plusieurs références », confie Burna Boy.

En effet, le grand-père de Burna Boy, un des critiques musicaux les plus respectés du pays, a été le premier manager du légendaire Fela Kuti.

Malgré tout, si la passion musicale de Burna Boy vient de son grand-père, ce dernier n’est pas à l’origine de l’amour de Burna Boy pour la composition. Pour le jeune garçon déjà fan des grands tubes des années 90, tout commence lorsqu’un camarade de classe lui donne une version « crakée » du logiciel de production musical Fruity Loops. Sur un vieil ordinateur et à seulement 10 ans, le jeune garçon commence à composer ses propres beats. Il joue alors du clavier depuis 3 ans et connait les rudiments de la musique. Fan de DMX, ses premières créations sont très proches de l’univers Hip Hop. A la fin de ses études secondaires, Damini Ogulu part pour Londres pour continuer ses études. Il vit à Brixton, où finalement, la musique prend le pas sur les études. Damini rentre alors au Nigeria pour embrasser la carrière qu’il sait être la sienne. Le jeune homme le sent. Son quotidien passera par les longues journées en studio, les scènes survoltées et l’adrénaline des concerts. Damini Ogulu voit la vie en do majeur. Il prend le nom de Burna Boy et, après quelques mixtapes, enregistre son premier album L.I.F.E (Leaving An Impact For Eternity). L’opus se vend à 40 000 exemplaires le jour de sa sortie. Les singles « Like to Party », « Run My Race » et « Yawa Dey » propulsent le Nigérian qui séduit le public local grâce à des collaborations avec 2face Idibia, Olamide, ou encore un Wizkid pas encore aussi célèbre que maintenant.

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« Je suis une rockstar. J’essaie de faire des trucs qui me ressemblent.»

 

Classé par plusieurs médias parmi les meilleurs albums nigérians de 2013, L.I.F.E, et ses sonorités rappelant les plus grandes heures de l’Afrobeat tout en apportant une forte touche de reggae, fait mouche. L’année suivante, Burna Boy se sépare de son label Aristokrat Records pour créer, en 2015, sa propre maison de disques, Spaceship Entertainment.

Quelques mois plus tard, il sort son deuxième album « On a Spaceship ». Sa musique touche un public très divers. Il y a d’abord les jeunes du continent attirés par les thématiques très africaines abordées dans les chansons du Nigérian, puis les mélomanes fidélisés par son sens étonnant de la musique et les personnes attirées par le mélange de styles musicaux.

En pleine ascension, une fausse note viendra perturber l’artiste. En effet, Burna Boy est contacté en 2015 par l’équipe du rappeur américain Drake pour une éventuelle collaboration sur l’album « More Life » de ce dernier. Burna Boy composera 5 chansons qu’il soumettra à l’équipe de la star. Finalement, cette dernière en choisit une, More Life qui sera utilisé dans le projet du rappeur américain. Mais, lorsque la chanson More Life sort finalement sur l’album de Drake, il s’agit d’un featuring avec les artistes Jorja Smith et Black Coffee. La chanson de Burna Boy est samplée et aucun crédit ne lui sera accordé. Pourtant, s’il s’en plaindra une ou deux fois dans les médias, le nigérian ne se laissera pas abattre par cette histoire. « Je doute que la faute incombe directement à Drake, ça a peut-être été une décision de son label. Quoi qu’il en soit, c’est déjà une grande réussite d’avoir pu attirer son attention », explique Burna Boy.

« Je doute que la faute incombe directement à Drake, ça a peut-être été une décision de son label. Quoi qu’il en soit, c’est déjà une grande réussite d’avoir pu attirer son attention »

En septembre 2016, il sort la mixtape « Redemption », avant de lancer 2 ans plus tard son album « Outside ». L’opus offre un savant mélange d’afrobeat, de dancehall, de reggae et de rap. On y retrouve, entre autres collaborations, la célèbre musicienne anglaise Lily Allen. L’album est salué par la critique, classé meilleur album nigérian par la plupart des médias locaux. Il permet également d’exporter la musique de Burna Boy partout dans le monde. A la suite d’Outside, le natif de Port Harcourt enchaîne les concerts, notamment à Londres, sa ville, où il finira par retourner vivre. Désigné révélation de Apple Music ou encore meilleur projet international aux BET Awards 2019, il bénéficie de la meilleure dynamique pour lancer son album Africa Giant en juillet 2019. Ce dernier est un succès total et propulse Burna Boy au rang de star planétaire. L’artiste collaborera quelques semaines plus tard avec la star Beyonce sur Ja Ara E, pour le film « Le Roi Lion ».

 

Oluwa Burna le majestueux, Burna Boy le sulfureux

Ce n’est pas un hasard si Burna Boy est souvent comparé à Fela Kuti. Le natif de Port Harcourt affiche, en effet, aussi bien les qualités que les défauts de son illustre prédécesseur. Ils partagent, par exemple, un fort sentiment panafricaniste.

Ce n’est pas un hasard si Burna Boy est souvent comparé à Fela Kuti. Le natif de Port Harcourt affiche, en effet, aussi bien les qualités que les défauts de son illustre prédécesseur. Ils partagent, par exemple, un fort sentiment panafricaniste.

Par exemple, cette année il a fortement critiqué les organisateurs du célèbre festival californien de Coachella, auquel il participait, pour la place accordée aux artistes africains durant cette grande messe de la musique. Tout a commencé lorsqu’il a remarqué que sur les affiches du festival son nom était écrit en très petits caractères. « Je suis un géant africain et je ne serai pas réduit à la petite taille de ces caractères », avait-il rétorqué.

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« C’est comme ça. Je ne veux pas brosser un tableau négatif, mais c’est l’histoire de notre vie.»

 

Par ailleurs, comme Fela Kuti, Burna Boy est un peu mégalomane. Si cela peut-être un défaut, il faut dire que ce trait apporte une touche assez plaisante au personnage du Nigérian. Par exemple, lorsqu’on lui demande s’il est inspiré par des artistes, sa réponse laisse penser que les concernés devraient être honorés d’inspirer le majestueux Oluwa Burna. « Je suis une rockstar. J’essaie de faire des trucs qui me ressemblent, qui ne sonnent pas comme quelqu’un d’autre. Et si j’emprunte des trucs à quelqu’un d’autre, alors c’est une putain de légende ».

Seulement, la ressemblance avec Fela ne s’arrête pas aux qualités. Burna Boy a également hérité de l’appétence de son prédécesseur pour les stupéfiants. Critiqué sur sa consommation « d’herbe » par des médias nigérians, sa réponse sera d’un flegme désarçonnant. « Tout le monde en fume, au Nigéria. Tout le monde. Même les putains de pasteurs fument. Mais ils préfèrent se cacher pour le faire. Puis ils voient un mec et le traitent comme un junkie », réplique-t-il. Seulement, ces critiques, comme les controverses, plutôt nombreuses, liées à Burna Boy semblent faire partie d’un devoir d’authenticité que s’impose l’artiste à lui-même. C’est vrai que les frontières semblent flouent, lorsqu’il donne un coup de pied, en Zambie, à un spectateur qu’il accuse de vouloir le voler, ou lorsqu’il traite les Kenyans de paysans après avoir reçu des critiques pour un concert.

« Tout le monde en fume, au Nigéria. Tout le monde. Même les putains de pasteurs fument. Mais ils préfèrent se cacher pour le faire. Puis ils voient un mec et le traitent comme un junkie.»

« C’est le Nigéria, mec. Ce n’est pas comme si la majorité de ces choses (qu’on lui reproche notamment sa consommation d’herbe; ndlr) n’arrivent pas autour d’eux. Ils choisissent d’être hypocrite à propos de la situation. C’est comme ça. Je ne veux pas brosser un tableau négatif, mais c’est l’histoire de notre vie. On connaît tous la vérité mais la personne qui le dit à voix haute devient un bouc émissaire », explique l’artiste.

De toutes les façons, lorsqu’on le voit faire danser la foule et la contrôler presque comme un gourou, on a envie de pardonner les excentricités du Nigérian. Ce n’est pas Fela, c’est Burna. Et Burna Boy est définitivement un géant africain.

Servan Ahougnon

servan ahougnon

 

 

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