Plus Faure que Gnassingbé !

Plus Faure que Gnassingbé !

(Ecofin Hebdo) - Depuis deux ans, le Togo vole de réussite en réussite. Le port de Lomé souffle à Lagos la première place en Afrique de l’Ouest. En deux ans, le pays fait un gigantesque bond de 59 places au classement Doing Business. Des investisseurs européens, asiatiques et américains clament leur foi dans l’avenir du pays. Le parlement adopte à l’unanimité une nouvelle constitution. Le FMI, la Banque mondiale et le PNUD se félicitent à l’unisson de toutes ces avancées… Mais quelle grâce a touché Faure Gnassingbé pour que le Togo, si souvent décrié par le passé, se transforme tout à coup en modèle de gouvernance et de développement ?

19 août 2017. Le Parti national panafricain (PNP) appelle à une manifestation pour protester « contre le caractère arbitraire de la gouvernance » de Faure Gnassingbé. A Lomé, la marche dévie des itinéraires conjointement convenus. Les débordements qui s’ensuivent font deux morts et plusieurs blessés, selon le bilan officiel.

Le mot d’ordre est simple : en finir avec « la dynastie des Gnassingbé ». La tension monte, les marches de protestation se succèdent de semaine en semaine avec leurs cortèges de violences. La communauté internationale commence à s’émouvoir, les médias occidentaux font les gros titres en additionnant sans nuances les années de pouvoir du père et du fils. On s’inquiète pour la paix civile.

Faure Gnassingbé accepte alors la médiation des présidents guinéen Alpha Condé et ghanéen Nana Akufo-Addo qui déploieront des trésors de diplomatie pour parvenir à restaurer le dialogue national et permettre à la CEDEAO d’établir la feuille de route d’une sortie de crise.

Il faudra des trésors de diplomatie aux médiateurs, les présidents guinéen Alpha Condé et ghanéen Nana Akufo-Addo, pour parvenir à restaurer le dialogue national et permettre à la CEDEAO d’établir la feuille de route d’une sortie de crise. 

Mission réussie, semble-t-il. Deux ans plus tard, le pays n’a jamais été aussi dynamique en 60 ans d’indépendance. Mais pour en arriver là, le jeune Faure aura traversé bien des épreuves.

 1Faure Gnassingbé lance les travaux des ponts Koumongou et Kara 1

Celui que les Togolais surnomment « Tchalevi simple » (homme simple).

 

Né le 6 juin 1966, il n’a que 7 mois, lorsque son père, le lieutenant-colonel Eyadema Gnassingbé, prend le pouvoir au Togo. Le chef de l’Etat imposera alors à son fils une éducation très stricte : collège protestant, puis lycée militaire français. L’élève est brillant. Il décroche son bac avec mention, poursuit ses études en Gestion-Finance à l'Université Paris-Dauphine, puis obtient un MBA aux Etats-Unis, à l’Université George Washington. Ensuite, tout s’enchaîne : député à 33 ans, ministre à 37. Jusqu’ici tout va bien.

Février 2005. Son père décède et laisse un Togo exsangue. Les bailleurs de fonds ont fui le pays depuis déjà 12 ans. Il faut dire qu’au niveau de la gouvernance, Eyadema Gnassingbé, durant ses 38 ans de pouvoir, a eu la main lourde. Il ne faisait pas bon s’opposer à sa volonté, même si, sur la fin de son règne, « le Père de la Nation » a consenti à desserrer quelque peu l’étau en révisant le code de la presse et en libérant près de 500 prisonniers politiques. Des efforts toutefois jugés insuffisants par Bruxelles qui réclamait un code électoral acceptable pour l’opposition.

Pour remplacer au pied levé son défunt père, l’armée porte son choix sur le jeune Faure qui, finalement, se résoudra à démissionner pour se présenter aux élections sous les couleurs du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT).

Le défi est de taille : les caisses sont vides, le FMI et la Banque mondiale ont déserté, les arriérés se sont accumulés, les services sociaux et les infrastructures sont délabrés et les militaires sont solidement installés. On a connu des héritages moins pesants…

Les caisses sont vides, le FMI et la Banque mondiale ont déserté, les arriérés se sont accumulés, les services sociaux et les infrastructures sont délabrés et les militaires sont solidement installés. On a connu des héritages moins pesants…

L’annonce de son élection avec 60% des voix déchaine l’opposition. Le conflit fera, selon l’ONU, 400 à 500 morts et près de 40 000 déplacés. La communauté internationale reconnaîtra toutefois l’élection, tout en exigeant des avancées démocratiques. Elle les obtiendra rapidement, en 2007, une année « historique pour le Togo », selon le journal « Le Monde ». Des élections législatives jugées « pluralistes et transparentes » par l’UE, permettent à l’UFC, parti de l’opposant Gilchrist Olympio, de faire entrer 21 députés au Parlement. Les bailleurs reviennent, la France en tête, l’Union Européenne ouvre les cordons de la bourse, la machine économique se remet doucement en marche. L’Etat règle même ses dettes aux cotonculteurs qui n’y croyaient plus.

 2Visite de travail en Côte dIvoire

Le jeune président fait plutôt bonne impression.

 

L’année suivante, le pays obtient de la Banque Mondiale 212 millions d’euros d’allègement de dette. Le Club de Paris double la mise avec l’effacement d’une ardoise de 273 millions. Le jeune président fait plutôt bonne impression. Mais il n’a pas encore gagné la partie...

L’année suivante, le pays obtient de la Banque Mondiale 212 millions d’euros d’allègement de dette. Le Club de Paris double la mise avec l’effacement d’une ardoise de 273 millions. Le jeune président fait plutôt bonne impression.

Durant les 38 ans de pouvoir du père, une classe dirigeante s’est constituée, qui ne semble pas toujours disposée à remettre en cause ses privilèges ou ses prérogatives. Parmi elle, le propre frère de Faure, Kpatcha Gnassingbé. En 2009, la tension monte entre les deux hommes, jusqu’à un soir de Pâques où le président est informé d’un coup d’Etat en préparation. L’auteur désigné, Kpatcha Gnassingbé, tente d’échapper aux autorités à ses trousses, en se réfugiant à l’ambassade des Etats-Unis. Mauvaise pioche. L’Oncle Sam le livre à la justice togolaise et l’aspirant putschiste écope de 20 ans de prison. Le verdict soulève mille et une interrogations, mais le message passe. Tout le monde rentre dans le rang.

Reste encore à Faure Gnassingbé quelques obstacles à franchir pour se libérer des pesanteurs héritées du passé et voir enfin l’horizon togolais se dégager.

Tout d’abord, il s’emploie à panser les plaies du pays, meurtri par plusieurs décennies de violences. Il met en place la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR), composée de 11 membres issus des différentes familles religieuses, politiques et sociales de la nation. La Commission, indépendante du pouvoir, vise à écouter les victimes des violences politiques, à comprendre les faits, leurs enchainements, et les moyens de les prévenir pour assurer au pays une paix durable. Dotée d’un budget conséquent (5 milliards de FCFA pour le seul exercice 2018), la CVJR, par le biais du Haut-commissariat à la réconciliation et au renforcement de l’unité nationale (HCRRUN) indemnise les victimes, prend en charge les soins nécessaires, favorise le pardon et la réconciliation.

Tout d’abord, il s’emploie à panser les plaies du pays, meurtri par plusieurs décennies de violences. Il met en place la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR), composée de 11 membres issus des différentes familles religieuses, politiques et sociales de la nation.

Dans le même temps, le président cherche à réunir les conditions d’un vrai développement économique, mais reste aux prises avec une corruption tenace. Il crée le Presidential Investment Advisory Council, un club de personnalités africaines et internationales qui lui apportent conseils et recommandations. Parmi elles, le Nigérian Aliko Dangote, le Sud-africain Alec Erwin (ex-ministre et dirigeant de la CNUCED), la Française Anne Lauvergeon (alors patronne d’Areva), l’Allemand Jürgen Schrempp (ex-président de Daimler-Chrysler), le Ghanéen Samuel Jonah (ex-président d’AngloGold Ashanti), ou encore le Nigérian Arnold Ekpe (alors DG d’Ecobank).

 3FEG Blair canapé

Tony Blair : « Maintenant, on a la possibilité d’attirer les investisseurs ici. »

 

Peu à peu, une stratégie se dessine. Elle passera par l’amélioration du climat des affaires, la modernisation de l’administration, la réforme de l’agriculture (PNIASA et MIFA) l’investissement privé, l’accès à l’électricité pour le plus grand nombre, le soutien aux populations les plus démunies ou encore l’accompagnement des projets d’entreprise portés par les femmes et les jeunes, dans la lignée du mandat social entamé en 2015. La promesse de consacrer 20% de la commande publique à ces jeunes entreprises est revue à 25%. Une mesure qui s’intègre, selon Lomé, dans l’axe social du Plan national de développement, le PND.

Peu à peu, une stratégie se dessine. Elle passera par l’amélioration du climat des affaires, la modernisation de l’administration, la réforme de l’agriculture, l’investissement privé, l’accès à l’électricité pour le plus grand nombre, le soutien aux populations les plus démunies.

Mars 2019. Faure Gnassingbé lance en grande pompe devant un parterre de personnalités ce nouveau programme d’investissement. Elaboré avec le concours de grands cabinets de conseil et de jeunes compétences locales, le Plan s’étale sur cinq ans et entend « transformer structurellement l’économie du pays », en créant massivement des emplois et de la richesse.

 4 FEG

 « Ce n’est pas juste un plan de plus »

 

Dans les rues de Lomé, la mouture est critiquée, tant les résultats de son précurseur, la SCAPE, ont laissé un goût plutôt mitigé ; la dette publique ayant explosé, livrant le pays aux désidérata du FMI. Privatisations, réformes dures : On craint les vieux démons. Mais celui que les Togolais surnomment « Tchalevi simple » (homme simple) tente de rassurer : « Ce n’est pas juste un plan de plus » ni « un outil de théoriciens qui seraient les seuls à pouvoir en parler ». Aussi, jure-t-il de son caractère inclusif.

Qu’importe, c’est le début d’un roadshow aux quatre coins du globe, où Faure Gnassingbé invitera investisseurs et hommes d’affaires de la planète à matérialiser les ambitions de développement de l’ex-Petite Suisse d’Afrique. Réformes, alliances diplomatiques, le Président sort le grand jeu. Dans la foulée, le PND reçoit l’onction de grands économistes (Carlos Lopes, Dominique Strauss-Khan, Lionel Zinsou, Benedict Oramah, Ade Ayeyemi, Gilbert Houngbo, Akinwumi Adesina…). Mais il faut encore convaincre le secteur privé, invité à débloquer 65% des investissements nécessaires.

Dans la foulée, le PND reçoit l’onction de grands économistes (Carlos Lopes, Dominique Strauss-Khan, Lionel Zinsou, Benedict Oramah, Ade Ayeyemi, Gilbert Houngbo, Akinwumi Adesina…). Mais il faut encore convaincre le secteur privé, invité à débloquer 65% des investissements nécessaires.

Pour y parvenir, l’Homme fort de Lomé veut surtout donner de son pays une image de facilitateur de business. Le Togo est alors cité parmi les plus réformateurs par Mo Ibrahim, et fait un bond spectaculaire de 59 places dans le Doing Business de la Banque Mondiale. Il ne reste plus qu’à progresser dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International, le prochain challenge.

5Faure Gnassingbe High Level Meeting on post Ebola Monrovia 12 Avril 2017 b

Aujourd’hui, l’offensive internationale de Lomé commence à payer.

 

Aujourd’hui, l’offensive internationale de Lomé commence à payer. Investisseurs japonais, français, chinois et même allemands ou britanniques affluent. Aliko Dangote sort le chéquier et promet des investissements industriels de plus de 2 milliards $. Jack Ma promet son soutien aux entreprises togolaises. Les créations d’entreprises se multiplient. Les jeunes Togolais ne cessent de se distinguer par leurs initiatives et leurs innovations. Le plan de développement de Faure Gnassingbé est sur orbite et les regards sont désormais tournés vers l’horizon.

Le pays se prépare en 2020 à de nouvelles élections présidentielles. Et si le peuple togolais se laisse convaincre par cette dynamique positive, Faure Gnassingbé pourrait bien obtenir cinq années de plus pour projeter le Togo dans le futur.

Dominique Flaux

 

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