Les deux vies de Patrice Talon

Les deux vies de Patrice Talon

(Ecofin Hebdo) - Qu’il est dur de mener à bien une mission confiée par « Dieu et les mânes de ses ancêtres ». Etre porté en triomphe à la tête de son pays, puis critiqué par une partie de la classe politique, seulement quelques mois après son élection. Lancer des réformes, avant de devoir aller se faire soigner en urgence à Paris. Faire face à une fronde sociale, échouer à réviser la constitution, voir ses déclarations décortiquées, analysées, parfois détournées et bien des fois décriées. Bien que sur mesure, le costume de Patrice Talon, le président du Bénin, semble bien lourd à porter.

Samedi 21 avril, Patrice Talon, le président de la République du Bénin a accordé une interview à la presse française, qu’il semble particulièrement affectionner, à l’occasion des 2 ans de son accession à la magistrature suprême. Face au Monde Afrique et à TV5 Monde, le chef d’Etat défend un bilan critiqué par une partie de ses concitoyens. Quelques jours plus tard, le 1er mai, Patrice Talon fête ses 60 ans, le jour de la fête du Travail. Ce qui arrache un sourire lorsqu’on sait qu’il a mis son mandat sous le signe du travail. Et d’après ses déclarations, le président béninois ne travaille qu’à réformer son pays, en faisant fi des critiques, qui se font de plus en plus entendre.

 

Médecin, malgré lui ?

« C’est ma volonté de réformer le Bénin qui irrite la classe politique, rien d’autre», déclare sans sourciller le président à TV5 Monde et au Monde Afrique. Pour Patrice Talon, les grèves des travailleurs, les critiques concernant l’inclinaison libérale de sa gouvernance et les défections de certains de ses anciens « amis », ne sont qu’une mauvaise réaction de la classe politique face aux changements et à la « rupture » avec l’ancien système.

 PATRICE TALON

« C’est ma volonté de réformer le Bénin qui irrite la classe politique. »

Pour faire simple, Patrice Talon fait une analogie entre la situation du Bénin et la douleur ressentie lorsqu’un médecin nettoie une plaie.

« Pour faire simple, Patrice Talon fait une analogie entre la situation du Bénin et la douleur ressentie lorsqu’un médecin nettoie une plaie ».

En effet, les réactions épidermiques de la classe politique et d’une partie du peuple, aux décisions de Patrice Talon contrastent avec la liesse populaire qu’avait suscitée sa candidature. Ainsi, fin 2016, son gouvernement décide de libérer les espaces publics. Problème: des petits commerces souvent informels s’y sont installés, profitant du laxisme qui avait jusqu’alors prévalu. Dans un pays où près de la moitié du PIB vient de l’informel (40 à 50 % selon le FMI), la décision passe mal dans l’opinion, et ses adversaires politiques ont beau jeu de le grimer en aigrefin froid et sans coeur. Ont-ils tout à fait tort ? Dans les rues de Cotonou, la question divise. Il est vrai que le parcours de l’homme le prête parfois à cette caricature.

 

Ce que reprochent ses détracteurs à Patrice Talon

Peut-on réellement changer un système dans lequel on s’est enrichi? Selon la réponse que l’on apporte à cette question, on fait déjà un pas dans le camp des partisans du président béninois ou de celui de ses opposants. « Il ne serait pas sincère de dire que je n’ai aucune responsabilité dans l’état dans lequel se trouve le Bénin. La responsabilité est partagée par beaucoup d’entre nous, dont moi-même. Une minorité s’accapare un peu trop des maigres ressources du pays », a déclaré Patrice Talon, lors de sa récente visite à Paris, en mars 2018.

« Il ne serait pas sincère de dire que je n’ai aucune responsabilité dans l’état dans lequel se trouve le Bénin (…). Une minorité s’accapare un peu trop des maigres ressources du pays »

Les effets rédempteurs de ce mea culpa s’effaceront quelques semaines plus tard. « Sans être riche, comme certains le prétendent, je dois avouer que je suis à l’abri du besoin », commence le président dans son interview au Monde Afrique et à TV5 Monde. Si l’homme d’Etat utilise cette déclaration pour justifier le fait qu’il ne s’enrichit pas aux frais du contribuable, cette aisance financière déclarée irrite. A raison ? Se prévaloir d’une richesse obtenue grâce à un système...

 

Le calcul et la romance

S’il voit le jour, le 1er mai 1958, à Abomey, c’est à Porto-Novo qu’il grandira et fera une partie de ses études avant de s’envoler pour le Sénégal. L’amateur de guitare optera pour les mathématiques. Déjà le calcul prend le pas sur la romance. Mais reste le rêve: celui d’une étoile. En effet, Patrice Talon a du ciel plein la tête et réussit au concours de pilote de ligne d’Air Afrique. Mais il explose en plein vol. Il se fera recaler, en 1982, par l’Ecole nationale d’aviation civile (Enac), de Toulouse.

C’est à cette époque qu’il décide de se tourner vers les activités de négoce et d’emballages d’intrants agricoles. Mort le rêve, reste l’ambition. « A l’époque, le régime était à bout de souffle. L’économie libérale avait été proclamée comme nouvelle orientation. Jeune commerçant ayant démarré en France, je rentre au Bénin et je ramasse tout ce qui me passe sous le nez comme appels d’offres », déclarera-t-il dans des propos que lui attribuera Le Monde.

En 1985, il crée la Société de distribution internationale (SDI) et décroche un premier marché auprès de la Société nationale pour la promotion agricole (Sonapra). La première pierre d’un empire. En 1991, Nicéphore Soglo accède à la présidence. Parmi ses principaux chevaux de bataille, la restructuration de la filière coton apparait parmi les dossiers prioritaires. A cette époque, Nicéphore Soglo, ancien de la Banque Mondiale, doit sortir le pays de son économie dirigiste. Ce libéralisme annoncé convient à Patrice Talon. Son ami Adamou Mamadou Ndiaye, ministre de l’Agriculture de Nicéphore Soglo, présente les deux hommes. En 1994, grâce à un autre de ses amis, Désiré Vieira, alors ministre d’Etat, il acquiert un agrément exclusif lui permettant l’implantation de trois usines d’égrenage d’une capacité de 25 000 tonnes chacune. Les affaires de Patrice Talon fleurissent, jusqu’en 1996. Au retour aux affaires du président Matthieu Kérékou, ce dernier réduit l’emprise de Patrice Talon sur la filière en autorisant cinq opérateurs concurrents.

Yayi Boni remporte les élections et succède à Matthieu Kérékou. Patrice Talon vient de toucher le jackpot.

L’homme fait le dos rond, joue de ses alliances et s’impose en mal nécessaire. La rédemption viendra de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Elle a un nom: Yayi Boni. En 2006, il finance la campagne présidentielle de l’ex-directeur de l’institution. Yayi Boni remporte les élections et succède à Matthieu Kérékou. Patrice Talon vient de toucher le jackpot.

 reconciliation

La réconciliation en 2016.

Sonapra, Programme de vérification des importations (PVI) du port de Cotonou, il voit tomber les sociétés et les contrats dans son escarcelle. La vie a alors un goût de paradis, Patrice Talon en profite. Il devient « le premier investisseur privé béninois et le premier employeur privé ». Les tentacules de ses sociétés se posent dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, mais c’est au Bénin que l’homme d’affaires reste le plus influent.

Cependant les nuages ne sont jamais loin et la « bromance » se transforme en disgrâce. Si plusieurs versions de l’origine de la brouille existent, bien malin qui pourra donner la vraie. Avril 2012, Patrice Talon est visé par sept plaintes pour crimes économiques dans sa gestion de la filière coton. Il sera même placé en garde à vue et entendu à plusieurs reprises. Peu après, suivront les suspensions des contrats portuaires. Un mois plus tard, il quitte le Bénin pour la France. A l’anglaise. Direction la case exil au terme d’une cavalcade rocambolesque. La liberté est sauve, mais l’orgueil est froissé.

Avril 2012, Patrice Talon est visé par sept plaintes pour crimes économiques dans sa gestion de la filière coton. Il sera même placé en garde à vue et entendu à plusieurs reprises.

Quelques mois plus tard, il sera accusé d’avoir initié une tentative d’empoisonnement du président Boni Yayi. La justice béninoise déclarera finalement un non-lieu concernant cette affaire. Si, de 2012 à 2015, il est absent du territoire national, il n’est jamais loin de ses intrigues politiques. L’élection législative de 2015 lui vaudra un nouveau surnom: la télécommande de Paris. Cet épisode verra son adversaire Boni Yayi subir un revers en perdant la majorité à l’assemblée.

 

Président, une compétition de plus ?

Nul ne sait vraiment à quel moment le rêve présidentiel lui est venu. Celui qui n’a jamais eu peur du ciel va désormais troquer son costume d’homme de l’ombre pour des habits de lumière. Patrice Talon, président? Une idée qui fait d’abord frémir Cotonou puis enfle, jusqu’à susciter l’adhésion populaire. Son antagoniste Boni Yayi ne peut plus participer au scrutin, ses deux mandats étant désormais consommés. Animal politique extraordinaire, le président sortant abattra son joker: le banquier franco-béninois Lionel Zinsou. Mais fort de son statut de victime, depuis sa brouille avec l’ex-président, de son aura de milliardaire toujours tiré à quatre épingles et de son choix de se présenter comme le « candidat de la rupture », Patrice Talon s’impose.

affiche Talon

Le Bénin aime son Talon d’amour. L’histoire durera quelques mois.

Le Bénin aime son Talon d’amour. L’histoire durera quelques mois. Premières blessures, premières fissures, premiers rictus. Entre déguerpissement des espaces publics et brouille avec son allié Sebastien Ajavon, dont le ralliement a été crucial pour sa victoire, Patrice Talon goûte les premières bouchées de l’impopularité. Pour ne rien arranger, Candide Azannaï, proche soutien et ministre de la Défense, démissionne et devient un farouche opposant. Mais dans l’orage, le président reste imperturbable et maintient son cap.

 

Le show Patrice Talon

Homme d’affaires ou président ? Patrice Talon reste lui-même et ne joue qu’un seul rôle: le sien. Vêtements de marque, sourire enjôleur, le président béninois semble presque toujours engagé dans une opération de charme face aux caméras. Quel que soit le contenu de son message, qu’il soit plaisant ou pas pour l’opinion générale, le Chef d’Etat le délivre toujours avec un sens de la mise en scène bien à lui. Morceaux choisis. « Nous comptons sur vous (Ndlr : la France) pour nous apporter de la compétence, parce que le Bénin est aujourd’hui comme un désert de compétences », déclare-t-il lors de sa première visite en France. Concernant les enseignants en grève et la défalcation des heures de travail perdues, en pleine fronde sociale il montre qu’il manie l’ironie aussi bien que la guitare. Extrait. « Si on peut aller en grève et espérer recevoir son salaire à la fin du mois, c’est qu’on peut aller en grève pour n’importe quoi. Si le droit de grève doit être exercé, il faut lui donner toute sa grandeur », comprendre: faire grève en acceptant d’être défalqué. La formule blessera, choquera et sera appréciée selon les positions de chacun.

Pourtant, la gestion de Patrice Talon n’est pas aussi noire que certains le disent. Tout n’est pas parfait, loin de là. Cependant, certains des grincements de dents qui se font entendre sont-ils ceux des profiteurs de l’ancien système?

Quoi qu’il en soit, ces petites phrases renforcent la saveur du personnage Patrice Talon. Beaucoup reprochent à l’entrepreneur fortuné son vocabulaire emprunté au management d’entreprise qui, a priori, n’a rien, ou très peu, à faire avec la gestion d’un Etat. Pourtant, la gestion de Patrice Talon n’est pas aussi noire que certains le disent. Tout n’est pas parfait, loin de là. Cependant, certains des grincements de dents qui se font entendre sont-ils ceux des profiteurs de l’ancien système?

 

Des critiques, vestiges du système avec lequel veut rompre Patrice Talon ?

« Pendant dix ans, nous avons laissé passer un système où il y avait de l’argent facile, des mécanismes de déperdition des deniers publics. Maintenant, nous sommes dans une logique de resserrer les boulons. Bien entendu, la perception est qu’il y a moins d’argent qui circule et que les temps sont un peu plus durs. Cela durera un moment, le temps que les gens comprennent que c’est à force de travail qu’on gagne de l’argent », explique Romuald Wadagni, ministre des Finances.

Engagé dans un processus d’assainissement des dépenses publiques, le gouvernement Talon a fait économiser au Bénin entre 100 et 200 milliards de francs CFA, selon le média (100 milliards de francs CFA pour Le Monde, 200 milliards de francs CFA pour Jeune Afrique, qui ont tous deux rapporté des propos de Romuald Wadagni).

 Patrice Talon

Patrice Talon reste lui-même et ne joue qu’un seul rôle: le sien.

En plus, selon un rapport de la plateforme électorale des Organismes de la Société Civile du Bénin, Patrice Talon a tenu en 2 ans 17% de ses promesses électorales. La réalisation de 58% de ces promesses est enclenchée. Seulement 4% d’entre elles n’ont pas été tenues et pour 21% d’entre elles, la réalisation n’a pas démarré. Par exemple, les problèmes de délestage ont fortement diminué dans les grandes villes. « En 2016, lors de notre prise de fonction, la capacité propre du Bénin était de 0 mégawatt (MW). Elle est aujourd’hui de 240 MW grâce à des solutions d’urgence qui ont permis de mettre fin aux délestages intempestifs », confirme le ministre des Finances, en octobre 2017.

Un homme qui s’est enrichi grâce à un système qu’il a financé est-il réellement approprié pour en faire sortir un pays ?

En fait, il y a effectivement des actions et des initiatives de valeur, résultant du travail de Patrice Talon durant les deux années écoulées. Finalement, le tapage suscité par le Chef d’Etat ne serait-il pas le simple relent d’une crainte vieille de l’annonce des élections. Un homme qui s’est enrichi grâce à un système qu’il a financé est-il réellement approprié pour en faire sortir un pays ? Cette interrogation n’aura de réponse définitive qu’en 2021, année de la prochaine élection présidentielle béninoise.

Servan Ahougnon

servan ahougnon

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