Congo : Fréderic Bintsamou alias Pasteur Ntumi, parce qu’un homme de Dieu, chef de milice, ça existe…

Congo : Fréderic Bintsamou alias Pasteur Ntumi, parce qu’un homme de Dieu, chef de milice, ça existe…

(Ecofin Hebdo) - Au commencement était une voix, pour l’intéressé, celle de Dieu. Le commandement divin était simple. Il s’agissait pour le pasteur Ntumi d’aller préparer les jeunes du département du Pool à une invasion militaire. 21 ans plus tard, après avoir « évité des balles », « modernisé l’agriculture du Pool », épousé une multitude de femmes, dirigé la milice des « ninjas », il y est toujours. Dur dur d’être un messie.

Le 23 décembre 2017, le Congo tout entier croit vivre une hallucination collective. La presse vient d’annoncer que Frédéric Bintsamou, plus connu sous le nom de Pasteur Ntumi, un des rebelles les plus farouchement opposé au régime en place, a accepté de conclure, avec le pouvoir justement, un accord de paix. La voix du seigneur aurait-t-elle soufflé cette conduite au « messie » du Pool. Personne en tout cas ne semble rechigner à faire la paix avec ce mystérieux pasteur qui, tantôt du côté du pouvoir, tantôt contre, peut devenir, au gré des voix qui le guident, perfide allié ou ennemi mortel.

 

Le messie du Pool

En 1997, alors qu’il est âgé de 33 ans, comme le Christ lors de son sacrifice suprême, le pasteur Frédéric Bintsamou, entend une voix, un ordre divin selon ses dires, lui commandant de se rendre dans le département congolais du Pool, « pour préparer les jeunes à se défendre contre une invasion militaire ». A cette époque, l’homme de Dieu recueillait et soignait des handicapés mentaux. Il pense alors qu’il doit se préoccuper d’abord des patients du Pool, mais sa vision se précisera plus tard. Ceux qu’il doit préparer, ce sont les ninjas du Pool. Ne vous y trompez pas, il ne s’agit nullement de guerriers japonais. Les ninjas, dont il est ici question, sont un ensemble de groupes de combattants rebelles, originaires pour la plupart du Pool, fondé au début des années 90.

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Un ensemble de groupes de combattants rebelles, originaires pour la plupart du Pool.

En fait, durant l’année 1993, des élections législatives ont été organisées en République du Congo après le succès de Pascal Lissouba à l'élection présidentielle de 1992. Le régime en place conteste les résultats qui lui sont défavorables. Un conflit armé éclate avec les partis de l'opposition. Pour faire face aux attaques des miliciens cocoyes (acronyme de l’anglais « commando company »), mambas et zoulous de Pascal Lissouba, Bernard Kolélas, originaire du Pool, à qui bénéficiaient les résultats contestés, enrôla des jeunes de son département pour lutter à ses côtés.

Durant le conflit, un colonel de l'armée congolaise proche du pouvoir, intrigué par la manière de se défendre des partisans de Kolélas, qui se camouflaient et étaient rompus aux tactiques de guérilla urbaine, aurait demandé interloqué : « Qui sont ces combattants qu'on ne voit pas, ce sont des Ninjas ? ». Cette phrase aurait donné son nom à la fameuse milice du Pool.

Sur ordre du seigneur, le pasteur Frédéric Bintsamou se rend dans le Pool et convint, on ne sait comment, les ninjas de lui confier la tête de leurs mouvement.

En 1997, Bernard Kolélas parti après avoir perdu la présidence au profit de Denis Sassou Nguesso, des dissensions apparaissent au sein des ninjas. Mais alors qu’on ne l’attendait plus, la solution vint du ciel, enfin pas directement... Sur ordre du seigneur, le pasteur Frédéric Bintsamou se rend dans le Pool et convint, on ne sait comment, les ninjas de lui confier la tête de leurs mouvement. Ils acceptent, juste à temps, car en 1998, il faut encore se battre contre les cobras, les troupes gouvernementales.

Frédéric Bintsamou prend le nom de Pasteur Ntumi, qui signifie « envoyé » dans la langue locale. Il épouse de nombreuses femmes et accroit son influence dans le département.

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Frédéric Bintsamou prend le nom de Pasteur Ntumi, qui signifie « envoyé » dans la
langue locale.

Dans les rues du Pool, les ninjas feront la loi pendant toute la guerre civile, rackettant et commettant de nombreuses exactions. Le mouvement réussit même à se financer grâce au trafic de drogue. Pourtant, ce n’est pas le souvenir que garde Pasteur Ntumi de cette époque. « Nous avons vécu des moments très durs durant la guerre, mais aussi des miracles car lorsqu’ils nous tiraient dessus, vidaient leurs chargeurs parfois à bout portant, ça ne nous faisait rien, se souvient le pasteur. Dieu m’a parlé et nous a rendus pour certains invincibles », révèle-t-il dans une interview.

 

Imprévisible acteur d’une scène politique congolaise empreinte de tragédie

Bien malin qui pourrait se targuer de prévoir les décisions de Pasteur Ntumi. On n’aurait jamais imaginé qu’il puisse s’allier au pouvoir, même le temps d’une journée. Pourtant, Denis Sassou-Nguesso le nomme, en 2007, après un accord de paix signé avec les ninjas, « délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre ».

Denis Sassou-Nguesso le nomme, en 2007, après un accord de paix signé avec les ninjas, « délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre ».

Le titre, plus que ronflant, lui confère un rang de ministre délégué. Le chef de l’Etat veut contrôler cet illuminé dont la popularité ne cesse de grandir. Contrôler le Pasteur Ntumi ? Sa mission de « délégué à la paix » est un échec. Faute de budget, aucun projet ne voit le jour ni dans le Pool, ni ailleurs. Avec le Conseil national républicain (CNR), son parti né de son ancienne milice, il échoue aux élections législatives de 2007 et 2009. Il retourne dans le Pool. Il est élu, le 28 septembre 2014, conseiller départemental du Pool dans la circonscription de Mayama. Il se tient tranquille pendant un moment, enfin presque. On l’accuse de participer à la déforestation de la forêt de Bangou. « Je vends du bois que je coupe dans la forêt durant la saison sèche, c’est vrai, et j’ai modernisé une agriculture en achetant des tracteurs et autres machines qui profitent à ce peuple opprimé et délaissé du Pool », se défend-il en 2015.

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« Je vends du bois que je coupe dans la forêt durant la saison sèche, c’est vrai, et j’ai
modernisé une agriculture en achetant des tracteurs et autres machines »

Lors de l'élection présidentielle de mars 2016, il soutient Guy-Brice Parfait Kolélas, fils du fondateur des ninjas, qui perdra les élections. Le Pasteur Ntumi déclare que le scrutin a été truqué en faveur du président Denis Sassou Nguesso. Le gouvernement accusera plus tard l’homme de Dieu d'être responsable des affrontements qui suivront à Brazzaville. Il est démis de ses fonctions de délégué général et fait l’objet d’un mandat d'arrêt. Les ninjas reprennent les armes, jusqu’au récent accord de cessez-le-feu.

Toutefois, l’envoyé de Dieu dans le Pool a bien précisé qu’il souhaite avant toute prochaine étape « corriger le texte de l’accord ». Sur l’échiquier politique congolais, Pasteur Ntumi est un fou. Bien malin qui pourra prophétiser son prochain mouvement.

 

Servan Ahougnon

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