Le grand écart du Nigeria, entre protectionnisme et panafricanisme

Le grand écart du Nigeria, entre protectionnisme et panafricanisme

(Ecofin Hebdo) - 20 août 2019, le Nigeria ferme ses frontières avec son voisin béninois pour « lutter contre la contrebande » de produits alimentaires qui envahissent son marché. En plein lancement de la Zone de libre-échange économique africaine, cette annonce suscite de nombreuses critiques, principalement en Afrique de l’Ouest, l’une des régions les plus avancées en matière d’intégration sur le continent. Près d’un an après la mise en œuvre de cette mesure, le bilan reste fortement mitigé ; les impacts négatifs semblant prendre le pas sur les points positifs.

 

Une économie en quête d’un second souffle

Depuis plusieurs décennies, le Nigeria cherche à sortir de sa dépendance à la manne pétrolière. A son arrivée au pouvoir, le président Muhammadu Buhari a fait de cet objectif la boussole de son mandat, promettant par ailleurs de relancer l’économie nigériane, grâce à la diversification. Malheureusement, malgré les diverses stratégies mises en œuvre, l’économie nigériane n’a pas vraiment enregistré le décollage attendu. Sur le plan macroéconomique, les performances du pays restent modestes. Malgré une croissance économique en hausse (2,2% en 2019) le pays reste fortement dépendant de ses hydrocarbures.

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 Muhammadu Buhari a développé une politique africaine protectionniste.

 

D’après l’Office national des statistiques du Nigeria (NBS), le secteur agricole nigérian a crû de seulement 2,31% au quatrième trimestre 2019, ce qui représente une baisse de 0,14% en glissement annuel par rapport à 2018. Le secteur pétrolier, quant à lui, a enregistré une croissance de 6,36% en glissement annuel au cours de la même période, contribuant pour plus de 7,32% au PIB réel du pays. Pour l’ensemble de l’année 2019, le secteur pétrolier a compté pour près de 9% du produit intérieur brut nigérian.

Le secteur agricole nigérian a crû de seulement 2,31% au quatrième trimestre 2019, ce qui représente une baisse de 0,14% en glissement annuel par rapport à 2018.

La pandémie de COVID-19, qui secoue actuellement les marchés mondiaux, a d’ailleurs achevé d’exposer les faiblesses d’une économie nigériane en quête d’un second souffle. La baisse des cours du pétrole, due aux effets conjugués des tensions entre la Russie et l'Arabie saoudite et du coronavirus, a poussé les autorités nigérianes à considérablement réviser à la baisse le budget 2020 du pays. Une situation qui montre, encore une fois, les difficultés du pays ouest-africain à réduire sa dépendance à l’or noir.

 

Le talon d’Achille de l’intégration africaine ?

Dès les premiers jours du panafricanisme, le Nigeria s’est érigé en principal artisan de l’intégration africaine. En 1975, le pays a été l’un des principaux fondateurs de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont l’accord de création a été signé à Lagos. En 1991, c’est à Abuja, la capitale du Nigeria et siège de la CEDEAO qu’a été signé un traité prévoyant l’instauration d’un marché commun continental, à l’horizon 2025.  

Pourtant, ces dernières années, les positions défendues par le Nigeria concernant les projets majeurs d’intégration africaine ont parfois été à contre-courant de la tendance continentale. Depuis l’élection du président Muhammadu Buhari en 2015, cette attitude protectionniste s’est considérablement accentuée, le chef d’Etat ayant fait de cette stratégie, l’une des armes de son plan de diversification économique.

Le pays a ainsi été, pendant longtemps, l’un des freins à l’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en raison de son hésitation à signer et ratifier l’accord de création de ce marché unique de 1,3 milliard d’habitants.

Le pays a ainsi été, pendant longtemps, l’un des freins à l’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en raison de son hésitation à signer et ratifier l’accord de création de ce marché unique de 1,3 milliard d’habitants.

Pour de nombreux experts, cette hésitation était principalement due à la crainte de voir le marché nigérian inondé de produits étrangers, principalement dans le secteur agricole, dont le président Muhammadu Buhari a fait la clé de voûte de son programme de diversification économique. D’ailleurs, le pays a adopté de nombreuses mesures (barrières tarifaires et non tarifaires) pour mettre fin à l’importation du lait, des céréales et autres produits agricoles pour lesquels le pays ambitionne de devenir autosuffisant.

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 La fermeture des frontières terrestres du Nigeria fait souffrir toute la communauté économique.

 

Dans un article publié par la revue The Conversation, l’universitaire Tahiru Azaaviele Liedong explique : « La tentative du Nigeria de protéger une industrie rizicole en déclin et d'économiser des devises étrangères a conduit à un protectionnisme qui défie les principes d'une zone de libre-échange. […] il s'agit d'un mauvais précédent qui pourrait réduire les engagements d'autres pays en faveur de l'intégration économique en Afrique ».

Dans ce contexte, la mesure de fermeture des frontières terrestres du Nigeria avec ses voisins immédiats, seulement trois mois après avoir « enfin » rejoint la ZLECAf, a été interprétée par de nombreux analystes comme un signal annonçant une intensification de la politique protectionniste nigériane. Une stratégie qui, pour l’instant, peine à convaincre, tant la communauté africaine que celle nigériane.

 

Une mesure contreproductive

Il faut noter que la fermeture des frontières nigérianes a, dans une certaine mesure, permis au gouvernement du président Muhammadu Buhari d’enregistrer des améliorations importantes. Ainsi les autorités indiquent que cette mesure a entraîné une hausse de la demande et de la production nationale de riz (l’une des denrées visées par la fermeture des frontières), d’huile de palme et de volailles. Alors que la contrebande de riz étranger, d’essence et de drogue dure a chuté, l’augmentation du trafic portuaire a entraîné une hausse des revenus perçus par les douanes nigérianes.

Pourtant, malgré ces améliorations, seulement 22% des commerçants et entreprises estiment avoir tiré profit de la fermeture des frontières, selon une enquête réalisée par la Lagos Chamber of Commerce and Industry (LCCI) auprès de représentants de plusieurs corps professionnels du Nigeria. Selon le rapport, 39% des professionnels interrogés estiment avoir été négativement impactés par la mesure, tandis que 22% estiment avoir pas été impactés positivement. Autrement dit, les implications négatives de la politique protectionniste du gouvernement nigérian sur l'environnement interne des affaires semblent être plus importantes que leur contrepartie positive.

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Cette situation traduit le caractère contreproductif de cette mesure décriée par la plupart des pays membres de la CEDEAO, qui sont la destination de plus de 47% des produits que le Nigeria échange avec ses partenaires africains (selon le NBS). 

Lire aussi : 27/09/2019 - Fermeture des frontières Bénin-Nigeria : un jeu de la mort pour l’économie sous-régionale

D’après les acteurs du secteur commercial nigérian, la paralysie du commerce transfrontalier a entraîné une diminution de la fréquentation des acheteurs provenant de la sous-région. Dans le secteur manufacturier surtout, cette mesure empêchant les petites et moyennes entreprises d’importer les matériaux de base a entraîné une diminution des activités, se traduisant par des pertes d’emploi.

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Les douanes nigérianes ont cependant fait reculer la contrebande de riz étranger, d’essence et de drogue dure.

De plus, les chiffres de l’inflation et du commerce nigérians confirment cette tendance. D’après le NBS, la fermeture des frontières nigérianes a favorisé un net recul des échanges globaux du pays. Au cours du troisième trimestre de l’année 2019, le secteur commercial du Nigeria a enregistré une variation de -1,45% se traduisant également par une baisse de 1% de sa participation au produit intérieur brut (PIB) du pays. Depuis la mise en œuvre de la mesure de fermeture des frontières, les prix des produits alimentaires ont connu une hausse constante, augmentant ainsi le niveau de l’inflation.

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L’ECO, victime collatérale ?

Annoncée depuis des décennies comme étant l’un des projets phares de l’intégration sous-régionale ouest-africaine, la future monnaie unique de la CEDEAO, l’ECO, a souvent été retardée pour diverses raisons politiques et économiques. Ces dernières années, les revirements du Nigeria ont particulièrement freiné l’adoption de cette monnaie unique tant attendue par les peuples ouest-africains.

Si la position de première puissance économique africaine, comptant pour plus de 70% du PIB de la CEDEAO, fait du pays le leader naturel de la sous-région, force est de constater que ce leadership est loin d’être véritablement assumé.

Si la position de première puissance économique africaine, comptant pour plus de 70% du PIB de la CEDEAO, fait du pays le leader naturel de la sous-région, force est de constater que ce leadership est loin d’être véritablement assumé.

Déjà, sur le plan économique, de nombreux experts estiment que les décisions prises par Abuja ne sont pas de nature à faciliter son adhésion à la monnaie unique. Contrairement aux pays de l’UEMOA, habitués à une certaine discipline budgétaire, les niveaux de déficit, d’inflation ou même d’imposition du Nigeria sont loin de respecter les critères de convergence nécessaires pour la mise en œuvre de l’ECO.

A titre d’illustration, après l’annonce fin 2019 par les pays de l’UEMOA de la reconversion du très contesté FCFA en ECO, le Nigeria a été l’un des premiers pays à bloquer (à nouveau) le processus. Dans un communiqué publié en février, le président Muhammadu Buhari déclarait que « la position du Nigeria sur l'ECO est que les critères de convergence n'ont pas été remplis par la majorité des pays », demandant de ce fait « une prolongation du délai pour le lancement de la monnaie unique », initialement fixé à juillet 2020. Bien plus tôt, la ministre des Finances du pays, Mme Zainab Ahmed, avait déjà critiqué l’initiative d’Abidjan de renommer le franc CFA en ECO, la jugeant « non conforme aux décisions de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement de la CEDEAO ». Depuis ces annonces publiques d’Abuja, le débat sur la monnaie unique est retombé dans sa léthargie habituelle, et très peu d’arguments plaident en faveur d’une réelle adoption de l’ECO, cette année.

 

Changer de paradigme

Si certaines raisons poussant le Nigeria à adopter une attitude protectionniste peuvent se comprendre, les observateurs s’accordent à dire que ces mesures sont loin d’être la solution à la relance économique du pays.

« La fermeture de la frontière du Nigeria doit être résolue le plus rapidement possible », rappelle Tahiru Azaaviele Liedong. « Elle détourne l'attention et l'énergie positive des questions susceptibles de promouvoir la zone de libre-échange, telles que les investissements dans les infrastructures de transport, la saisie des données commerciales et la protection des frontières », ajoute-t-il.

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La paralysie du commerce transfrontalier a entraîné une diminution de la fréquentation des acheteurs provenant de la sous-région.

Le Nigeria semble d’ailleurs s’être lui-même enfermé dans un paradoxe qui le pousse à signer des accords majeurs d’intégration, mais à mettre en œuvre des politiques qui sont de nature à freiner leur mise en application.

Le Nigeria semble d’ailleurs s’être lui-même enfermé dans un paradoxe qui le pousse à signer des accords majeurs d’intégration, mais à mettre en œuvre des politiques qui sont de nature à freiner leur mise en application.

Au vu des conséquences de ce protectionnisme non seulement sur son économie, mais également sur les projets d’intégration en Afrique, il semble évident qu’Abuja doit changer de paradigme afin que se concrétise ce rêve africain désormais vieux de plusieurs décennies. Mais encore, faudrait-il que des projets tels que la ZLECAf et l’ECO ne soient pas de simples symboles brandis par l’Union africaine et la CEDEAO, mais de véritables programmes de développement dont les implications et les défis sont pleinement compris et acceptés par chacun des 55 pays du continent, à commencer par le Nigeria.

Moutiou Adjibi Nourou     

  Moutiou Adjibi

 

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