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Chérif Diallo, UGB : « Inéluctablement l’Afrique va contribuer et se positionner sur le marché mondial de l’IA »

  • Date de création: 18 septembre 2020 18:13

(Agence Ecofin) - Le 20 juillet dernier, l’Agence Ecofin a signé un partenariat avec l’Université Gaston Berger (UGB, Saint-Louis, Sénégal) pour un programme de recherche sur 5 ans dans le domaine de l’intelligence artificielle appliquée à l’information économique et financière. Chérif Diallo, Chef de la section d’informatique de l’UGB, nous explique ce que l’Afrique peut attendre de l’IA, et comment la jeunesse africaine peut, grâce à ces technologies, changer le cours de l’histoire du continent.

Agence Ecofin : L’UGB, à Saint Louis, est l’une des universités du continent les plus en pointe dans le domaine de l’intelligence artificielle. Comment s’est développée cette compétence particulière ?

Chérif Diallo : Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier de nous donner l’occasion de parler de de nos travaux et résultats au niveau de l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

Pour en venir à votre question, à vrai dire, nous en sommes encore sur une pente ascendante en terme de réalisations au niveau de l’intelligence artificielle si nous nous comparons à ce qui se fait en Afrique de l’Est et Australe. Il y a dans cette région des communautés très actives dont Deep Learning Indaba.

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Chérif Diallo : « L’UGB a pour ambition de se positionner en leader dans le domaine au niveau continental.»

La compétence s’est développée principalement par la combinaison de trois facteurs :

Premièrement, ce qu’on appelle “Intelligence Artificielle” de nos jours trouve ses fondements dans les mathématiques et l’informatique. Or l’UGB a des compétences avérées à ce niveau à travers l’UFR SAT (Unité de Formation et de Recherche en Sciences Appliquées et de Technologie) et l’IPSL (Institut Polytechnique de Saint-Louis) et les laboratoires de recherches. Coté recherche scientifique, il y a déjà depuis longtemps des travaux dans le domaine de l’intelligence artificielle par nos équipes allant du Web Sémantique (compréhension des données du Web par les ordinateurs), au datamining, en passant par le traitement automatique des langues, la modélisation, la vision par ordinateur et la science des données (biostatistique). Plus récemment les chercheurs de nos laboratoires ont commencé à réaliser des travaux avec le Deep Learning (méthode qui a permis le développement de la voiture autonome) appliqué à des problématiques de développement (santé, agriculture, cyber sécurité, …). Ces travaux se font aussi au travers de collaborations au niveau international avec des laboratoires internationaux comme le UMMISCO, LIRIMA,...

Deuxièmement, il y a une forte demande aujourd’hui en terme de formations dans les domaines de l’intelligence artificielle, le Big Data et la science des données. C’est pour cela qu’actuellement l’UGB est en train de travailler sur le montage d’un Master avec cette spécialisation. En attendant, l’UGB a introduit dans ses formations existantes des modules donnant des compétences en relation avec l'Intelligence artificielle.

« Il y a une forte demande aujourd’hui en terme de formations dans les domaines de l’intelligence artificielle, le Big Data et la science des données. C’est pour cela qu’actuellement l’UGB est en train de travailler sur le montage d’un Master avec cette spécialisation.»

Enfin, à travers le CEA-MITIC, l’UGB a pour ambition de se positionner en leader dans le domaine au niveau continental. Nous participons à des programmes au niveau africain comme le PASET/RSIF (Partenariat pour le développement des compétences en sciences appliquées et Ingénierie et Technologies, sigle en anglais) pour la formation de docteurs dans le domaine des TIC dont l’IA et le Big Data.

« Avec une cinquantaine d’enseignant-chercheurs au niveau de l’UGB et plus de 250 enseignant-chercheurs dans le consortium du Centre d’Excellence Africain en Mathématique Informatique et TIC, nous avons le potentiel de faire des contributions substantielles en Afrique ».

Pour résumer, les compétences étaient déjà présentes avant que l’IA ne regagne l’attention des entreprises et le grand public. Avec une cinquantaine d’enseignant-chercheurs au niveau de l’UGB et plus de 250 enseignant-chercheurs dans le consortium du Centre d’Excellence Africain en Mathématique Informatique et TIC, nous avons le potentiel de faire des contributions substantielles en Afrique.

AE : Vous animez également le Centre d’excellence africain en mathématiques, informatique et TIC qui vise à préparer les jeunes Africains aux métiers de demain. Quel est le parcours à suivre pour un jeune qui veut devenir chercheur dans ce domaine d’avenir ?

CD : Permettez-moi d’abord de présenter le CEA-MITIC. Le Centre d’Excellence Africain en Mathématiques Informatique et TIC est né d’un financement de la Banque mondiale depuis 2014. La première phase avait pour objectif de renforcer l'excellence dans l’enseignement et la recherche dans les domaines des sciences et technologies, d’ingénierie et mathématiques. Dans sa nouvelle phase, qui commence en mars 2020, il s’agit d’avoir de l’impact dans le milieu socio-économique en produisant aussi des résultats de recherche innovantes et valorisables dans les secteurs du développement. C’est un label d’excellence pour l’UGB au niveau international et un levier pour avoir des formations et une recherche de qualité.

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« Le recrutement à ce niveau exige d’être titulaire d’un master en physique, informatique et mathématiques. »

La recherche se fait principalement au niveau du Doctorat dans les formations doctorales (Mathématiques et Applications ; Physique, Chimie et Sciences de l’Ingénieur; Informatique) et des laboratoires de recherche. Le recrutement à ce niveau exige d’être titulaire d’un master en physique, Informatique et Mathématiques.

« Les jeunes chercheurs qui souhaitent donc rejoindre le centre peuvent le faire à travers des inscriptions en Doctorat ou des séjours de recherche dans nos laboratoires de recherche rattachés au CEA-MITIC  »

Les jeunes chercheurs qui souhaitent donc rejoindre le centre peuvent le faire à travers des inscriptions en Doctorat ou des séjours de recherche dans nos laboratoires de recherche rattachés au CEA-MITIC que sont :

  • LANI - Laboratoire d’analyse numérique et d’informatique
  • LEITER - Laboratoire d’Electronique, Informatique, Télécommunications et Énergies Renouvelables.
  • LERSTAD - Laboratoire d’études et de recherches en statistiques et développement
  • LSAO - Laboratoire des Sciences de l’Atmosphère et des Océans
  • LACCA Laboratoire d'Algèbre, de Codes, de Cryptologies et Applications

Je dois aussi préciser que, même si le CEA-MITIC est logé à l’UGB qui héberge ses formations à travers l’UFR SAT et l’IPSL, en réalité c’est un consortium des universités publiques sénégalaises. L’objectif est de mutualiser les ressources humaines de l’enseignement supérieur du Sénégal afin de former des ressources humaines de qualité dans les domaines STEM (Sciences, Technologies Ingénierie et Mathématiques) et produire des résultats de recherches ayant un impact sur le développement économique et social. Grâce à cela, les jeunes chercheurs peuvent interagir avec plus de 250 enseignants-chercheurs au niveau national.

AE : Dans quels secteurs d’activité ces technologies sont-elles les plus prometteuses, selon vous ?

CD : L’intelligence artificielle avec son domaine le plus actif qui est l’apprentissage machine est en train de révolutionner quasiment tous les domaines de la vie. On peut citer par exemple le commerce (dont électronique), la finance, la robotique, la santé, la pharmacologie, la sécurité, la politique, les loisirs, les médias, etc. L’intelligence artificielle aide aujourd’hui les experts à mieux prendre des décisions et réduit le temps nécessaire à rendre “intelligible” les données. Des entreprises comme Amazon, Google et IBM utilisaient depuis longtemps les outils IA, mais les résultats spectaculaires de l’IA sur la voiture autonome, le traitement automatique de la langue et la reconnaissance faciale ont permis d’avoir l’attention des entreprises des autres secteurs. Aujourd’hui, les secteurs qui n'essaieraient pas de saisir l’opportunité de l’intelligence artificielle risquent de le payer cher sur le moyen terme en terme de compétitivité.

Pour le cas de l’Afrique spécifiquement, l’IA a un grand potentiel d’impact sur les secteurs liés au développement notamment l’agriculture, l’environnement et la santé. En effet, nous manquons d’experts dans ces domaines et c’est pire dans les zones rurales.

« Pour le cas de l’Afrique spécifiquement, l’IA a un grand potentiel d’impact sur les secteurs liés au développement notamment l’agriculture, l’environnement et la santé. »

L’IA permettrait par exemple d’avoir des outils qui aideraient des personnes non expertes à prendre les bonnes décisions sur leurs activités. Comme exemple, il y a aujourd’hui des outils qui permettent à des agriculteurs d’estimer leur rendement de leurs champs avec leur smartphone.

AE : Big data, sciences des données, machine learning, IoT… peut-on imaginer que ces technologies permettent à l’Afrique d’effectuer un nouveau bond en avant, comme celui qu’elle a connu avec les téléphones mobiles ?

CD : Tout porte à croire que oui mais avec une différence fondamentale : l’Afrique est en train de participer activement à produire la technologie. En effet, pour la téléphonie mobile, il n’y a pas d'équipementier télécom africain à ma connaissance, donc l’Afrique a importé la technologie. Tous ces domaines d’IA, IoT, Big Data s'apprêtent bien à de l’autoformation grâce des ressources disponibles en ligne et le coût très accessibles pour faire du prototypage pour ce qui est de l’IoT. Il y a un nombre croissant de jeunes chercheurs et entrepreneurs très talentueux qui se forment pour acquérir des compétences et produire des idées pour résoudre les problèmes du quotidien de l’Afrique. Il est vrai que nous en sommes à cette phase où beaucoup de projets sont à l’état de prototypes par défaut d’investissement mais c’est à nos états de trouver les moyens d’impulser cela.

« Il y a un nombre croissant de jeunes chercheurs et entrepreneurs très talentueux qui se forment pour acquérir des compétences et produire des idées pour résoudre les problèmes du quotidien de l’Afrique. »

Cette émulation d’initiatives a permis de donner naissance, au Sénégal, à des projets comme CowShed qui permet une communication téléphonique sans coût en zone rurale non couverte par le réseau GSM (à l’ESP de Dakar) ou Waziup/Wazihub qui développe des technologies IoT et forme les entrepreneurs qui souhaitent les utiliser.

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« Les politiques devraient comprendre l’enjeu de ces domaines pointus dans le futur de nos pays. »

Plus récemment, durant le Covid, il y a une équipe de jeunes chercheurs de l’Ecole Polytechnique de Thiès qui ont produit un respirateur artificiel, une autre a produit des portes de décontamination intelligentes. Nous pouvons aussi parler des nombreuses solutions innovantes produites par les jeunes entrepreneurs recrutés dans le projet PSE-J du Sénégal.

Plus généralement en Afrique, il y a eu beaucoup de solutions qui ont été développées mais je les considère encore en phase de prototypage car l’environnement industriel pour la fiabilisation et la production en série n’existe pas encore sur place. A terme, ces solutions vont produire des technologies à forte valeur ajoutée pour le développement du continent.

« A terme, ces solutions vont produire des technologies à forte valeur ajoutée pour le développement du continent.»

C’est pour cela qu’il y a un enjeu de développement pour les Etats africains à accompagner ces acteurs pour arriver à des résultats avec un impact considérable dans la société. Et les politiques devraient comprendre l’enjeu de ces domaines pointus dans le futur de nos pays. Aujourd’hui, la tendance montre que les métiers de l’informatique sont plus qu’accessibles aux jeunes africains et dans un futur proche l’appropriation de ces domaines de recherche ne sera plus une illusion comme on le pensait au début de l’émergence de la téléphonie mobile en Occident.

 

AE : Vous avez conclu un partenariat avec l’Agence Ecofin pour concevoir de nouvelles approches de l’information économique et financière. Avez-vous établi d’autres partenariats de ce type avec des entreprises ou des institutions dans différents domaines d’application ?

CD : Pour l’université, ce n’est pas vraiment une nouveauté, mais pour le département d’informatique cet accord est une initiative importante qui doit être généralisée dans toutes les universités sénégalaises afin de développer avec les entreprises des solutions innovantes dans leurs secteurs respectifs.

« Aujourd’hui dans les toutes grandes firmes internationales vous y trouverez toujours de jeunes Africains. Des firmes comme Google par exemple se déploient de plus en plus sur le continent car conscientes du vivier de jeunes compétents dont il dispose

Sur le plan opérationnel, la coopération se limitait généralement au placement des étudiants en stage ou des missions de courtes durées. Nous remercions Ecofin qui a fait le premier pas pour cette collaboration qui a un grand potentiel. Cet accord est ce que devrait être aussi la collaboration université-entreprise pour aller vers des partenariats win-win.

AE : L’Afrique qui dispose d’une population jeune, très ouverte au numérique, peut-elle se positionner sur le marché international des services en IA ?

CD : Comme je l’ai rappelé tantôt, le continent regorge de talents insoupçonnés. La force du continent est sa jeunesse et il faudra s’appuyer sur elle pour construire le futur. Aujourd’hui dans les toutes grandes firmes internationales vous y trouverez toujours de jeunes Africains. Des firmes comme Google par exemple se déploient de plus en plus sur le continent car conscientes du vivier de jeunes compétents dont il dispose. Ils ont ouvert un centre africain de recherche en intelligence artificielle à Accra dont le directeur général est un alumni de l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

Donc oui, inéluctablement l’Afrique va contribuer et se positionner sur le marché mondial de l’IA. Il reste à sensibiliser les politiques par rapport à cet enjeu.

Propos recueillis par Dominique Flaux

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