« La finance climatique profite surtout aux pays où les marchés financiers sont bien établis » (Climate Policy Initiative)

« La finance climatique profite surtout aux pays où les marchés financiers sont bien établis » (Climate Policy Initiative)

(Ecofin Hebdo) - Pour la première fois de l’histoire, le financement climatique annuel a franchi la barre des 500 milliards $ pour le compte des années 2017/2018. Une mobilisation supérieure de 25 % à celle des années 2015/2016. Telles sont quelques-unes des données révélées par le «Global Landscape of Climate Finance », un rapport qui retrace la mobilisation de fonds en faveur de l’action climatique dans le monde.
L’Agence Ecofin s’est entretenue avec Cooper Wetherbee, l’un des auteurs du rapport publié par la Climate Policy Initiative, qui revient avec nous sur la situation de la finance climatique dans le monde.

 

Agence Ecofin : Le financement climatique en 2017/2018 a augmenté de 25 % par rapport à celui des années précédentes. Qu’est-ce qui a causé cette hausse ?

Cooper Wetherbee : La principale cause est la croissance rapide des capacités installées d’énergies renouvelables en Chine et en Inde. L’engagement croissant pour une meilleure utilisation des terres et pour l’efficacité énergétique dans plusieurs régions du monde y a aussi contribué.

 

AE : Qui sont les principaux pourvoyeurs de cette finance climatique ?

CW : Les financements climatiques proviennent de sources publiques et privées. 56 % du flux que nous avons retracé en 2017/2018 provient d’entités privées, et les 44 % proviennent du secteur public.

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Cooper Wetherbee : « 76 % de la finance climatique est investie localement. »

 

Pour le secteur privé, les principaux pourvoyeurs sont les entreprises. Elles investissent dans l’énergie renouvelable pour leurs propres besoins et dans les moyens de transport durables pour leur chaîne d’approvisionnement. Du côté des entités publiques, les premiers investisseurs sont les gouvernements nationaux et les banques de développement.

En Amérique, et dans les pays émergents tels qu’Israël ou la Corée du Sud, la finance climat a été dominée par le privé, en matière de mobilisation. Les régions qui ont reçu le plus de financements climatiques de la part d’institutions publiques sont l’Europe de l’Est, le Pacifique et l’Asie du Sud.

« La croissance la plus rapide du financement climatique a été observée en Océanie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. »

La croissance la plus rapide du financement climatique a été observée en Océanie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Le financement climatique reçu par l’Océanie en 2017/2018, équivaut à 165 % des montants reçus en 2015/16. Il y a aussi une croissance de 78 % en Afrique du Nord sur cette période.

 

AE : Quel a été l’impact du retrait des USA de l’Accord de Paris sur la mobilisation de la finance climat, ces dernières années ?

CW : Le retrait par l’administration fédérale américaine actuelle de l’action climatique du rang de ses priorités, n’a pas entamé l’engagement des Etats et des villes d’Amérique en faveur de la finance verte. Nous n’avons simplement pas pu suivre l’ensemble de tous ces flux. Mais nous savons que les Etats-Unis sont l’un des marchés mondiaux les plus dynamiques en matière d’énergies renouvelables. Cela nécessite du financement qui est principalement pourvu par le secteur privé.

« Et dans les régions comme l’Amérique où l’engagement politique n’est pas fort, une part importante de la finance climatique est mobilisée par les acteurs privés. »

Nous avons également constaté un engagement croissant des gouvernements et des banques de développement, surtout en Asie de l’Est et en Europe de l’Ouest. Et dans les régions comme l’Amérique où l’engagement politique n’est pas fort, une part importante de la finance climatique est mobilisée par les acteurs privés.

 

AE : Quelles ont été les destinations de ces fonds mobilisés en termes de régions?

CW : La tendance principale est que 76 % des fonds climatiques sont levés et consommés dans le même pays. Cette réalité montre l’importance d’une régulation nationale forte qui facilite l’investissement climatique domestique.

Nous avons aussi constaté que 61 % de la finance verte atterrit dans les pays hors OCDE. Les transferts entre les pays en voie de développement aussi ont augmenté, passant de 11 milliards $ en 2015/2016 à 90 milliards $ en 2017/2018. Cette croissance indique un renforcement de la coopération sud-sud, dans le cadre de l’action climatique.

Par région, l’Asie de l’Est et Pacifique demeure la première destination de la finance climatique. Cette région a reçu 238 milliards $ par an, soit 41 % de la finance climat retracée. Une tendance principalement due à la Chine qui est le plus grand pourvoyeur et la première destination de la finance climat, depuis plusieurs années.

 

AE : Dans quels secteurs ces fonds ont-ils été injectés ?

CW : En ce qui concerne l’action climatique, nous avons trois grandes catégories que sont : la mitigation, l’adaptation et les projets à double bénéfice. La mitigation a pour objectif de stabiliser l’élevation de la température globale. Elle a attiré 93 % des fonds mobilisés pour le climat en 2017/2018. L’adaptation a pour but de réduire l’ampleur des dommages causés au mode de vie des sociétés par le changement climatique et de faire face à ses conséquences à court terme. Elle a attiré 5 % de la finance climat au cours des dernières années. L’action à double bénéfice produit simultanément les effets d’adaptation et de mitigation. Elle a attiré 2 % des financements.

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Une infime partie de la finance climatique s’investit dans la protection côtière.

 

La majorité des initiatives financées est constituée par des projets d’énergies renouvelables. Ils ont reçu 336 milliards $ de financement. Le second secteur en matière d’investissements climatiques est le transport durable qui a attiré 141 milliards $. Il est suivi de l’efficacité énergétique (34 milliards $) et de l’utilisation écologique des terres, de l’agriculture et de la foresterie durables (20 milliards $).

 

AE : Il y a un écart important entre les fonds consacrés au renouvelable et les autres secteurs. Ce fossé, ne devrait-il pas être réduit pour une action climatique efficiente ?

CW : C’est une bonne chose qu’autant de marchés investissent si largement dans les énergies renouvelables. Ces dernières sont un moteur clé de la transition et de la finance climat. Mais il est extrêmement important pour les acteurs de promouvoir un accroissement de l’investissement climatique dans les autres secteurs tels que l’efficacité énergétique, l’adaptation et l’utilisation des terres.

La diversification et l’intensification de ce type d’investissements nous permettront d’atteindre plus rapidement l’objectif zéro émission de carbone. Nous devrons également plus investir dans les projets de recherche et de développement dans les technologies durables.
Le manque d’engouement est peut-être dû au fait que les business model pour ces types de projets ne sont pas encore bien développés. Ils ont donc besoin de soutien.

 

AE : Les niveaux d’investissements climatiques actuels sont bien en deçà des besoins identifiés. Comment les accroître ?

CW : Nous aurons besoin d’un changement profond et radical de la finance globale pour atteindre le niveau de financement climatique nécessaire à la transition vers une économie résiliente et bas carbone.

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« Nous aurons besoin d’un changement profond et radical de la finance globale. »

 

Le rapport a identifié 5 recommandations pour aider les investisseurs à faire ce changement.
Il est important que les gouvernements continuent à relever le niveau de leurs ambitions climatiques nationales. Cela implique d’élaborer des plans nationaux pour le climat et la mise à disposition de ressources pour s’assurer que ces plans sont effectivement mis en œuvre.

Ensuite, nous l’avons déjà dit, les acteurs devront augmenter leurs investissements dans les secteurs autres que le renouvelable.

En outre, les acteurs financiers devront prendre des mesures pour se conformer aux principes de l’Accord de Paris. Les institutions publiques devront mettre en place des collaborations plus approfondies avec les acteurs compétents pour évaluer les risques climatiques et y faire face. Pour les acteurs du privé, il faudra désinvestir des activités les plus émettrices et rediriger ce capital disponible vers des actifs plus propres.

Le marché du capital et le secteur bancaire devront également faire leur transition vers la finance verte. Il y a un nombre croissant d’initiatives visant à accélérer cette transition.

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« Encore une fois, l’innovation est la clé... »

 

Enfin, les institutions publiques doivent utiliser plus intelligemment leurs ressources financières. Elles veilleront à ce que chaque dollar compte. Les banques de développement par exemple devraient s’assurer que les fonds publics entraînent vraiment une transformation de l’ensemble du système. Une meilleure information permettra un usage plus impactant des fonds destinés au climat, en matière de transformation des marchés.

 

AE : La banque Goldman Sachs a annoncé qu’elle consacrera 750 milliards $ à l’action climatique, d’ici à 2030. Quel sera l’impact de cet engagement sur la finance verte ?

CW : Cet engagement de Goldman Sachs est un bel exemple du rôle clé que peut jouer le secteur financier dans la lutte contre le changement climatique et la transition vers une économie bas carbone. La taille du financement climat est importante, mais il est également important de désinvestir de ce que nous appelons l’économie brune qui finance les énergies fossiles. Il s’agit de deux pièces du même puzzle. Et c’est à ça que la banque s’est engagée. 

« Quand les grandes banques, telles que Goldman Sachs, réduisent leur soutien aux actifs polluants, elles envoient un signal fort à l’ensemble du secteur financier. »

Ce mouvement aura un impact certain sur l’implication du secteur financier. Quand les grandes banques, telles que Goldman Sachs, réduisent leur soutien aux actifs polluants, elles envoient un signal fort à l’ensemble du secteur financier. Cela encourage les autres prêteurs à prêter attention aux enjeux climatiques et à réduire leur exposition aux actifs fossiles.

 

AE : Pourquoi l’Afrique, qui est l’une des régions les plus touchées, ne mobilise-t-elle qu’une infime partie du financement climatique ?

CW : Cela est principalement dû au fait que 76 % de la finance climatique est investie localement.

La taille relativement petite des marchés financiers africains par rapport aux autres régions explique aussi la faible proportion de fonds mobilisés. Les investisseurs privés sont plus enclins à investir sur les marchés mondiaux de capitaux dont ils maîtrisent mieux le contexte social, économique et politique. Cela leur permet en effet de mieux évaluer le risque lié aux prêts par exemple. Le résultat est que la majorité de la finance climatique distribuée sur les marchés va dans les pays qui ont des marchés financiers déjà bien établis.

« Les investisseurs privés sont plus enclins à investir sur les marchés mondiaux de capitaux dont ils maîtrisent mieux le contexte social, économique et politique. »

Une autre raison est que la plupart des pays africains sont vulnérables aux changements climatiques. Ils ont donc plus besoin de fonds pour l’adaptation.

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« Les investisseurs privés sont plus enclins à investir sur les marchés mondiaux de capitaux.»

 

Or, la tendance actuelle est que la majorité de la finance climatique est dirigée vers la lutte contre le changement climatique parce que la modélisation de ces circuits financiers, dans l’énergie solaire par exemple, est plus facile, car déjà connue. Pour les projets d’adaptation tels que la protection côtière où le flux de revenus est moins évident, les prêteurs sont plus réticents à investir.

 

AE : Que peuvent faire les pays africains pour améliorer cette capacité de capture du financement ?

CW : Le premier pas est d’adopter des objectifs climatiques et de relever les ambitions du plan national d’action climatique afin d’atteindre et même de dépasser leurs Contributions nationales déterminées (NDC).

Le second est d’allouer des ressources gouvernementales significatives pour la mise en œuvre de ces plans. Cela implique un accroissement de la finance verte gouvernementale et la mise en place d’un cadre réglementaire afin de faciliter la mobilisation de fonds climatiques privés.

Les pays peuvent également collaborer avec les institutions financières privées afin de mobiliser plus de fonds privés pour le climat. Cela peut être fait grâce à des communications formelles, des sensibilisations afin d’éduquer plus d’investisseurs sur les opportunités que présente l’action climatique. Cela pourrait également passer par des canaux plus formels tels que les PPP entre les gouvernements et les investisseurs privés afin d’attirer plus de financement dans l’action climatique.

Il est aussi très important de développer des instruments de financement et des stratégies innovants qui ont le potentiel d’entraîner une croissance rapide de la finance climatique en Afrique. Encore une fois, l’innovation est la clé.

 

Propos recueillis par Gwladys Johnson Akinocho

Gwladys Johnson

 

 

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