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Commerce équitable : peut-on acheter de l’équité au supermarché ?

Le commerce équitable est-il équitable ? Peut-on rendre le monde plus équitable par la consommation solidaire ?

A n’en pas douter, le commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar (CE dans ce qui suit) a été un grand succès marketing dans les pays riches. En 2004, les ventes totales de produits CE à travers le monde s’établissaient à 830 millions d’euros. En 2013, elles avaient atteint 5,5 milliards d’euros.

Les partisans du CE tendent généralement à penser que plus de ventes au Nord implique plus d’impact socioéconomique au Sud. Malheureusement, cette façon de penser est plutôt simpliste.

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Premièrement, il faut voir que 10 à 20% seulement de ces chiffres d’affaires sont reçus par les organisations de producteurs, sous forme de recettes d’exportation.

Deuxième limite : non seulement les revenus créés par le CE sont faibles, ils sont également très mal répartis. Sur les 74 pays couverts par le CE, 10 représentent 70% des recettes d’exportation. Huit parmi ces 10 pays viennent de l’Amérique latine qui est la principale région à récolter les bénéfices du CE.

Troisième limite : le commerce équitable tend à marginaliser les pays les plus dépendants de l’exportation de produits primaires agricoles. Prenons le cas du café. L’Ethiopie et le Burundi sont les deux pays qui dépendent le plus au monde de l’exportation de café qui rapportent respectivement 34% et 26% de leurs recettes d’exportations. Malheureusement, les certifications de café CE sont inexistantes au Burundi et limitées en Ethiopie. Paradoxalement, le Mexique et le Pérou qui ne sont pas du tout dépendants du café représentent près d’un tiers des certifications de café CE. La banane et le cacao racontent la même histoire.

Ce que j’ai appelé le « biais ploutocratique » fait référence au fait que le CE marginalise les pays les plus pauvres, les producteurs les plus pauvres et les pays les plus dépendants. Une autre manifestation de ce biais ploutocratique est que le surplus payé par les consommateurs du Nord reste dans le Nord pour l’essentiel. Dans le cas des Etats-Unis, pour chaque dollar consacré à l’achat d’un produit CE, seuls 3 cents sont transférés dans le Sud sous forme de revenus supplémentaires.

 

Au-delà du CE

Thomas Jefferson a écrit : « une bonne cause souffre souvent davantage des efforts inopportuns de ses amis que des arguments de ses ennemis ». Je crois que sa citation décrit parfaitement la situation du CE.

Même si le CE fonctionnait admirablement bien, le fait est que son impact ne pourrait être que réduit. En effet, si l’on compare les recettes annuelles d’exportation des produits CE à la valeur des exportations globales annuelles du Sud vers le Nord, on obtient un rapport de 1 à 8760. Ceci pour dire que le CE fonctionne à une échelle politique et économique qui rend son impact plus que négligeable. Et qu’il faut des remèdes globaux à des problèmes globaux.

Comment rendre les relations commerciales entre le Nord et le Sud plus équilibrées ?

Premièrement, les pays riches devraient arrêter leur dumping agricole.

Deuxièmement, les pays riches devraient cesser de décourager l’industrialisation des pays les plus pauvres via l’escalade tarifaire.

Troisièmement, les matières premières agricoles devraient être mieux régulées au plan international en vue de lutter contre la spéculation et de garantir des soupapes de sécurité aux producteurs.

Quatrièmement, les pays riches et les institutions financières internationales devraient cesser d’exiger une libéralisation inconditionnelle des marchés de produits agricoles (ex, les accords de partenariat économique conclus, et non encore signés, entre l’Union européenne et les pays africains). Enfin, l’Organisation Mondiale du Commerce doit être revue dans son fonctionnement en vue qu’elle œuvre davantage pour le développement que pour les intérêts des multinationales des pays riches.

Toutes ces politiques requièrent un engagement politique fort des pays riches ainsi qu’un souci réel d’équilibrer les relations entre le Nord et le Sud. Elles supposent aussi une certaine cohérence politique.

L’ironie est qu’aujourd’hui ce sont les grands acteurs économiques accusés d’être responsables du manque d’équité du système commercial international qui sont les chantres du CE voire des « labels éthiques ». Or, les gouvernements du Nord ne font pas mieux. Dans nombre de pays européens, dans les mairies, les ministères, les parlements, le café servi est parfois labellisé CE. Ce qui est une façon de se donner bonne conscience : une solidarité low cost.

En conclusion, retenons ceci : dans un monde décent et équitable, nous ne devrions pas avoir besoin d’initiatives comme le commerce équitable. Leur seule existence témoigne de ce qui ne va pas dans le monde d’aujourd’hui. Quand l’équité peut s’acheter dans un supermarché, c’est que nous sommes très loin d’en comprendre la nature ainsi que les sacrifices qu’elle exige.

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