Marie-Cécile Zinsou: «Chaque fois qu’on parle de musée en Afrique, les gens vous répondent hôpital.»

(Ecofin Hebdo) - Sa voix fait partie de celles qui comptent dans le monde de l’art contemporain en Afrique. La trentaine radieuse, Marie-Cécile Zinsou a lancé depuis douze ans une fondation qui fait la promotion de l’art contemporain au Bénin. La récipiendaire du prix praemium impériale, a accepté de se confier à l’Agence Ecofin sur des sujets comme la place de l’art dans la société africaine, l’évolution du marché de l’art en Afrique ou encore la demande faite par le Bénin à la France par rapport à la restitution des trésors pillés lors de la colonisation. Rencontre avec une croisée de l’art.

 

Agence Ecofin: Les artistes africains gagnent ces dernières années une grande reconnaissance internationale mais restent très étrangement peu connus chez eux. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Marie-Cécile Zinsou: Sur le fait que les artistes deviennent connus, je ne suis pas totalement d’accord. Ce n’est pas récent en Europe, et à l’étranger en général, puisque les expositions s’ouvrent par exemple à Paris, depuis plus d’un siècle, aux artistes africains. Je ne crois pas que la reconnaissance étrangère pour l’art africain date d’aujourd’hui, elle a toujours été là. En Afrique également, les artistes ont toujours été admirés. Ils étaient dans les cours royales quand l’art était encore un instrument de pouvoir et ils ont également été récemment admirés dans certains pays comme au Sénégal où Senghor a fait de l’art un élément de pouvoir. Et depuis quelque temps, les dirigeants mettent l’importance de leur pouvoir ailleurs et il y a de moins en moins de lieux pour montrer l’art et voir des oeuvres, en tout cas il n’y a plus de structures d’Etat. Les musées d’Etat ne se sont jamais intéressés à l’art contemporain donc on ne peut pas avoir accès à cet art. Ceci explique en partie pourquoi les artistes sont moins connus dans leurs pays qu’à l’étranger. A l’étranger il y a des musées, il y a de la promotion, dans nos pays, il n’y en a pas.

 

AE: Si, en Afrique, l’art est présent dans tous les actes de la vie, comment comprendre qu’il n’ait pas un cadre conventionnel où son dynamisme économique s’exprime sur le continent, par le biais d’un marché par exemple?

M-CZ: Le marché de l’art en Afrique est en évolution permanente. Il y a de la création artistique depuis des dizaines de milliers d’années mais la notion du marché de l’art est récente. Quand on est sur un continent qui a connu les difficultés qu’on a rencontrées, il y a quelques années, c’est assez logique qu’il n’y ait pas de marché de l’art car un marché n’existe que dans certaines conditions. Le marché de l’art peut, par exemple, difficilement exister dans les pays en guerre, car ce n’est pas le marché des armes. Et évidemment, dans des pays en situation d’urgence humanitaire, ce n’est pas le marché de l’art qui sera privilégié. Ce marché ne se développe que dans une économie qui se développe aussi. Par exemple, le marché de l’art n’existait pas tellement, ou n’était pas aussi développé, il y a 10 ans, dans un pays comme le Nigeria. Aujourd’hui, il est en train d’exploser. Quand on y regarde de plus près, le Nigeria est aujourd’hui une démocratie et la première puissance économique du continent. Quand le pays était une dictature, il n’y avait pas vraiment de marché de l’art. Mais après, il ne suffit pas d’avoir une économie en bon état pour avoir un marché de l’art. Il faut également susciter une confiance dans l’avenir. La carte de l’art en Afrique ce n’est pas forcément une carte économique. Ce ne sont pas les pays les plus puissants qui ont un marché de l’art, mais plutôt ceux qui suscitent une meilleure confiance en l’avenir.

La carte de l’art en Afrique ce n’est pas forcément une carte économique. Ce ne sont pas les pays les plus puissants qui ont un marché de l’art, mais plutôt ceux qui suscitent une meilleure confiance en l’avenir.

AE: On vous a vue très présente sur le front de la question de la demande de restitution des oeuvres d’art du Bénin qui ont été pillées durant la période coloniale. Que répondez-vous à ceux qui pensent que le Bénin n’a pas les moyens de conserver ses objets d’art ?

M-CZ: Il y a un argument officiel qui est que les œuvres dahoméennes sont entrées dans le patrimoine français et que ce patrimoine est inaliénable. Ça c’est l’argument officiel de la France. C’est le seul qui vaille. Il n’y a pas d’autres arguments. La question de l’entretien du patrimoine n’est pas une raison que la France a avancée pour refouler la demande de restitution. Le problème qu’on a, avec la demande de restitution, est qu’en France on en a fait un problème juridico-juridique qui est que dans le système français, il y a une loi qui bloque notre patrimoine. Les autorités françaises disent, on ne peut changer la loi donc, techniquement, on ne peut rien faire pour vous. Ça, c’est le seul argument qui existe côté français.

Maintenant, l’autre argument que l’on entend beaucoup plus chez nos compatriotes, en réalité, c’est qu’on n’entretient pas le patrimoine. Et ceci à tel point qu’il y a encore eu un nouvel incendie au musée d’Abomey alors qu’on en a déjà eu trois à Abomey sur les huit dernières années. Toutes choses qui font penser qu’il n’y a aucune mesure, aucun effort qui sont faits pour la promotion du patrimoine et son entretien. Les gens disent «Regardez déjà comment est entretenu ce que nous avons comme patrimoine. Comment pouvez-vous imaginer qu’on va récupérer ces œuvres ?» C’est vrai, on ne peut pas nier que notre patrimoine est dans un état lamentable. Mais ça n’a aucun rapport avec la question de la restitution.

La restitution est un problème philosophique sur la colonisation et ça c’est un sujet qu’il faut traiter avec la France. Le fait qu’on n’entretienne pas le patrimoine, qu’on le laisse se détruire et qu’on voie notre histoire disparaitre sous nos yeux, ça c’est un problème interne au Bénin, ça n’entre pas dans la question de la restitution. Maintenant, ce qui est assez rassurant c’est que les Béninois se bougent et dénoncent la situation parce qu’elle est intolérable.

Mais après, il y a une chose que les gens ne voient pas forcément. On dit que 90% du patrimoine a quitté l’Afrique. Il y a des chiffres qui circulent, personne ne sait trop d’où ça vient. Peut être que c’est vrai, peut être pas. Moi, je veux partir du postulat que rien ne le prouve et j’ai du mal à croire que tout le patrimoine de l’Afrique soit en dehors de l’Afrique. Donc, il y a quand même pas mal de choses au Bénin. Personne n’y fait attention mais on pourrait avoir l’un des plus beaux musées d’art africain où même le plus beau musée d’Afrique car, certes il y a beaucoup d’objets qui sont partis en France pendant la période coloniale, mais en réalité, tout n’est pas parti. Il suffit de regarder les réserves du musée d’Abomey pour s’en rendre compte.

On a nos palais royaux, on a nos collections, on a les œuvres. On a tout. Qu’est-ce qu’on attend en fait ? C’est ça la vraie question. Pourquoi est-ce qu’on ne met pas le patrimoine en valeur ?

Il y a cinq ans, on a pu photographier ces réserves dans le cadre d’un travail dans lequel j’étais impliquée en compagnie d’un ami photographe. Durant ce travail, on est tombés sur des trésors absolument exceptionnels, qui sont à nous, dans nos réserves, et qui sont mal traités. Ce patrimoine peut déjà être exposé et pourrait être l’une des plus belles collections africaines. Malheureusement, personne ne s’en occupe et personne ne le met en valeur. Nous attendons que le salut vienne d’ailleurs. Moi je veux bien que la question de la restitution soit une question fondamentale, mais si notre préoccupation est de faire découvrir notre histoire, notre culture à la génération d’après, pourquoi est-ce qu’on ne la montre pas ? On a nos palais royaux, on a nos collections, on a les œuvres. On a tout. Qu’est-ce qu’on attend en fait ? C’est ça la vraie question. Pourquoi est-ce qu’on ne met pas le patrimoine en valeur ?

 

AE: Sur un continent où la majorité des gens vivent avec moins de 2 €, vous militez pour qu’ils aient accès à l’art. Est-ce que vous mettez l’art au même niveau que l’accès à l’eau ou à la nourriture par exemple ?

M-CZ: Mais non, il y a des sujets prioritaires. Le problème c’est que chaque fois qu’on parle de musée en Afrique, les gens vous répondent hôpital. On ne va pas s’en sortir. Je ne vois pas pourquoi chaque fois qu’on parle d’art en Afrique on me dit: il faut des maternités, il faut traiter le SIDA. Bien sûr qu’il faut des maternités et de la trithérapie. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet ici est que, de la même manière que personne n’a à choisir entre l’air et l’eau, la culture est une base essentielle de notre éducation et de notre personnalité, et une constituante majeure de notre histoire. Elever des enfants en les privant de leur culture qui, comme je le disais tout à l’heure, est juste là, disponible, parce qu’elle est bloquée par des autorités qui eux y ont accès, c’est tragique. Je veux dire, ces gens ont accès à la culture. Ils l’ont peut-être snobée, mais il y ont accès. Un dirigeant qui veut aller au musée, il prend un avion et six heures après, il y est. Mais, qu’est-ce qu’on fait pour un enfant de 8 ans qui est à Ouidah? C’est ça la vraie question. Cet enfant-là, effectivement, il a besoin de savoir ce qu’il va manger à midi. Et c’est un besoin primordial. Ce n’est pas à un enfant qui a faim qu’il faut dire qu’il doit aller au musée. On est d’accord. Mais en réalité, on n’est pas dans une situation d’urgence humanitaire au Bénin. Le musée de Ouidah, je ne l’aurais pas forcément ouvert au Soudan du Sud, je ne serais pas allée l’installer dans une zone en guerre. Je ne dis pas que le musée prime sur tout, ce n’est pas mon argument.

 

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« Le musée de Ouidah, je ne l’aurais pas forcément ouvert au Soudan du Sud, je ne serais pas allée l’installer dans une zone en guerre.»

Mais, voilà, on est dans un pays en développement, on a de vraies perspectives. Les enfants de demain vont avoir un avenir encore plus radieux que ceux d’aujourd’hui. Les enfants ne subiront pas la vie que les parents ont eue. Alors, comment on éduque ces enfants? On est dans un monde 2.0 où on abolit de plus en plus les frontières, on va leur demander d’être au même niveau que n’importe quel enfant, américain, péruvien, vietnamien.  Quand ils arrivent dans le monde du travail, comment peut-on leur demander de faire tout sans avoir le début d’un background et sans avoir le début d’une idée de l’endroit d’où ils viennent. On peut se développer, mais on ne peut pas le faire sans histoire. On ne peut pas se permettre d’être sans culture. Surtout quand on est descendant d’une histoire hautement riche.

On peut se développer, mais on ne peut pas le faire sans histoire. On ne peut pas se permettre d’être sans culture. Surtout quand on est descendant d’une histoire hautement riche.

Si on n’avait pas la chance d’avoir cette histoire, il y a des gens qui ont perdu leur racine, qui ont tout perdu. Mais nous, ce n’est pas le cas. Notre histoire, elle est là, elle est devant nous. Comment peut-on arriver à construire l’avenir sans avoir le début d’une idée de ce qu’est son passé?

 

AE: Il y a quelques années, vous lanciez avec Pierrick Chabi ‘’Wakpon’’, une application permettant d’accéder aux oeuvres d’art via un smartphone. Considérez-vous cette application comme un pis-aller acceptable ou comme à terme une véritable solution pour des populations ayant difficilement accès à ces oeuvres?

M-CZ: ‘’Wakpon’’, c’est un outil. C’est une application qu’on a développée en 12 langues, parce qu’on s’est dit qu’on n’allait pas le réserver qu’à l’Afrique, on ne peut pas confiner la création artistique africaine à l’Afrique. Il faut que tout le monde puisse y avoir accès et pour ça, il faut un smarphone et une feuille de papier. Il est très utilisé en Asie. On a de bons chiffres en Inde et au Japon et on a des utilisateurs dans le monde entier. L’idée de ‘’Wakpon’’ ce n’est pas de remplacer le musée, mais de permettre de découvrir la création artistique. C’est un peu comme regarder la Joconde dans un beau livre d’art. On peut avoir une idée de ce que c’est, mais ça ne remplacera jamais la vraie Joconde. Mais voir un tableau en réalité augmentée crée un premier contact qui peut donner envie d’aller plus loin. Et si c’est malheureusement le seul contact qu’a l’utilisateur avec ces oeuvres, parce qu’il n’y a pas de musée, ça peut toujours permettre d’aller sur internet de faire des recherches sur le sujet. c’est un outil visant à permettre une première entrée dans le monde de l’art contemporain.

 

AE: Si vous ne pouviez changer qu’une seule chose dans le paysage artistique africain actuel, qu’est-ce que ce serait?

M-CZ: Evidemment que j’arrêterais de priver le continent de ses créateurs, de la création… Si je pouvais changer une chose, je donnerais la possibilité à tout le public d’avoir accès à la création artistique. Je montrerais nos créateurs partout parce qu’ils écrivent le temps qu’on est en train de vivre.

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« Je convaincrais les gouvernements de créer des lieux et d’exposer au maximum. » 

Ils ont un regard sur la société qui souvent n’est pas possible parce qu’il y a trop de sociétés où on manque de liberté d’expression, où on est contraint par tant de choses et ces créateurs ils contournent ces contraintes-là. Donc le regard qu’ils portent sur le monde, sur la vie telle qu’elle est vécue actuellement est essentiel. Le bien-être que crée une œuvre d’art est quelque chose qui peut faire objectivement avancer les débats, les grands thèmes de la société. Je pense que je donnerais des lieux d’exposition accessibles à tous. Je convaincrais les gouvernements de créer des lieux et d’exposer au maximum.

Il n’y a pas de raison qu’on ait une création aussi forte et qu’on la laisse partir à l’étranger. On passe son temps à se plaindre que les gens partent, qu’il y a eu un exode des cerveaux, des jeunes et là on a une espèce de trésor inouï et on l’expulse.

 

Propos recueillis par Aaron Akinocho

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