Jean-Christophe Despres : « Le développement de services utilisant la Blockchain n’échappera pas aux rapports de force »

(Ecofin Hebdo) - Jean-Christophe Despres est le président de la start up Sunny Lake, une communauté de santé basée sur la blockchain. Il est fondateur de l’agence Sopi, qui fut la première en France à réaliser des études marketing portant sur les habitudes de consommation des diasporas africaines. Il a également conseillé le gouvernement français dans sa communication aux communautés d’origine africaine, ou encore lancé une plateforme de crowdfunding à destination de la communauté musulmane. Dans cet entretien, il nous livre son point de vue sur l’évolution de la Blockchain et ce que l’Afrique peut en attendre.

 

Agence Ecofin : La Blockchain nécessite d’importantes ressources informatiques et énergétiques. Cette technologie est-elle à la portée des économies africaines ? Est-elle compatible avec les objectifs de la COP 21 ?

Jean-Christophe Despres : La Blockchain Bitcoin est en effet énergivore, on évoque d’ailleurs des volumes de consommation impressionnants, supérieurs à ceux de certains pays européens. En réalité, aucune évaluation ne fait consensus mais tout le monde ou presque reconnait que le modèle n’est pas durable. Si certains pays africains voyaient se développer de grosses entreprises de minage (la maintenance du système), comme c’est le cas en Chine, ce serait une provocation pour ceux qui doivent subir des coupures ou qui ne sont simplement pas raccordés à un réseau électrique.

Toujours est-il que les initiateurs du projet Ethereum – le second en importance après Bitcoin – tentent de promouvoir un système différent du minage, qui est d’ailleurs encore le leur aujourd’hui.

« Si certains pays africains voyaient se développer de grosses entreprises de minage, comme c’est le cas en Chine, ce serait une provocation pour ceux qui doivent subir des coupures ou qui ne sont simplement pas raccordés à un réseau électrique. »

Le minage se fonde sur le système dit de « la preuve de travail » qui conduit, afin d’éviter les fraudes, les mineurs à résoudre des sortes de puzzles très complexes, tous reliés entre eux. C’est cela qui mobilise une puissance de calcul considérable.

Ce que Vitalik Buterin et Vlad Zamfir essaie de promouvoir à travers le projet Casper consiste à introduire une preuve d’enjeu. Ici les validateurs seraient tirés au sort, en fonction de droits de vote préalablement achetés, et seraient chargés de valider les blocs. Sans prendre parti sur le bien fondé de cette vision, elle offre une illustration des possibilités de diminution du coût énergétique des Blockchains. Je pense qu’on peut être raisonnablement confiant quant à la capacité des communautés de développeurs à trouver une solution à ce problème qui, autrement, provoquerait l’écroulement des écosystèmes.

Vitalik Vitalik Buterin, fondateur d’Ethereum.

AE : Quelles applications de la Blockchain, déjà éprouvées, pourraient apporter des solutions à l’Afrique, tant pour les entreprises que pour la gestion publique ?

JCD : Il faut tout d’abord bien distinguer les différentes opportunités apportées par cette technologie. La plus éprouvée est la notarisation qui permet d’inscrire une preuve horodatée, infalsifiable, de l’existence d’une donnée dans un registre partagé. C’est ce que propose par exemple le projet ghanéen Bitland, avec le soutien du gouvernement http://bitlandglobal.com/

Plus généralement, c’est toute la production d’actes authentiques qui va être affectée, mondialement, par l’essor de la Blockchain. Avec un bénéfice particulier pour les pays dont la gouvernance est défaillante…

bitland ghanaAu Ghana, la Blockchain au service de la sécurisation foncière.

A ce sujet, il me semble utile de revenir sur les conditions de naissance de Bitcoin. En effet, à la suite du krach financier (puis économique) de 2008, une communauté de passionnés de cryptographie souvent qualifiés de « crypto-anarchistes » prend acte de l’incapacité à résoudre les dérives des banques quand il ne s’agit pas de leur complicité. L’idée est de placer sa confiance non dans les individus mais dans le code informatique. Plus généralement, les adeptes du Bitcoin adhèrent le plus souvent au manifeste « code is law » du juriste américain Lawrence Lessig, par ailleurs pourfendeur de la ploutocratie régnant, selon lui, aux Etats-Unis.

Travaillant depuis longtemps sur les comportements économiques des diasporas africaines, j’ai souvent été frappé par le caractère assez étroit des cercles de confiance… pour le plus grand profit souvent des multinationales et des pays étrangers. Tout en tentant de présenter quelques terrains d’application, j’insiste donc sur le fait que le développement de services utilisant la Blockchain n’échappera pas aux rapports de force traversant chacun des pays concernés. L’interdiction du Bitcoin dans des pays aux économies, différentes certes, mais où les intérêts politiques et économiques sont assez alignés, comme le Maroc et l’Algérie, montre bien que nous ne parlons pas juste de business. La protection du public étant d’ailleurs l’alibi parfait pour éliminer les gêneurs, on le voit en ce moment dans le monde entier !

« J’insiste donc sur le fait que le développement de services utilisant la Blockchain n’échappera pas aux rapports de force traversant chacun des pays concernés. »

Pour en revenir aux terrains d’application actuels, on peut citer la récente levée de fonds du sud africain Sun Exchange afin de mettre en place un réseau d’échange d’énergie solaire. Ici se développe la seconde fonctionnalité apportée par l’écosystème Blockchain à savoir les « smart contracts ». Il s’agit précisément de programmes informatiques s’exécutant automatiquement dès lors que tous les termes du contrat, contenus dans le code, sont réunis.

On pourra donc, dans un monde idéal, garantir un paiement dès lors qu’une prestation aura été effectuée. La grande force de ce concept inclut aussi sa principale faiblesse : il n’y a pas d’interprétation possible. Toujours est-il qu’une nouvelle logique de création de produits et services voit le jour, apte selon moi à permettre aux entrepreneurs africains de trouver des solutions endogènes, non dictées par une vision extérieure de leurs problèmes.

« Une nouvelle logique de création de produits et services voit le jour, apte selon moi à permettre aux entrepreneurs africains de trouver des solutions endogènes, non dictées par une vision extérieure de leurs problèmes. »

Prenons par exemple la startup nigériane Cryptogene qui vient de boucler, à ma connaissance, une des premières ICO africaines. L’ICO (Initial Coin Offering) est un mécanisme entièrement nouveau qui permet aux entreprises de se financer de manière non dilutive. Dans le cas de Cryptogene, la levée de fonds réalisée va leur permettre de proposer des offres, centrées sur la Blockchain, dans des domaines aussi divers que l’éducation, l’échange d’actifs cryptographiques, le crowdfunding… ce qui n’aurait jamais été validé par des investisseurs classiques.

La startup que je viens de cofonder, Sunny Lake, s’attaque par exemple à la question des études cliniques. Le constat de départ, non spécifiquement lié aux problématiques africaines, repose sur la trop faible place des patients dans le lancement de recherches et la faiblesse méthodologique des process suivis. Dans un contexte africain, cela devrait permettre de créer de nouveaux angles de recherche, fondés sur les réalités des patients. Une meilleure écoute des populations concernées, de nouvelles solutions de financement offrent donc des perspectives enthousiasmantes mais qui nécessiteront elles aussi de trouver des modèles économiques viables.

 

AE : L’Afrique a adapté les technologies télécoms à ses besoins. La Blockchain est-elle une technologie assez souple pour permettre une telle innovation dans les usages ?

JCD : Les premiers projets Blockchain liés aux fintech sont les plus anciens sur le continent. On peut citer le kenyan BitPesa, spécialisé dans les transferts d’argent et qui existe depuis 2013 déjà. Ces modèles sont assez critiqués, du fait de la volatilité des crypto-monnaies et d’interfaces utilisateurs encore complexes. Ils semblent générer des volumes d’argent limités, tout au plus quelques millions de dollars annuels. Cependant, les investisseurs continuent de croire dans ce service, il est sans doute trop tôt pour se prononcer.

BitPesaBitPesa, un projet Blockchain spécialisé dans les transferts d’argent, notamment entre
l’Afrique et la Chine.

 

Il est cependant des domaines moins vivement concurrentiels dans lesquels les communautés traditionnelles vont trouver des terrains d’extension de leurs activités. On peut par exemple penser à l’accroissement de la taille et du volume des tontines. Pour cela, il faudra améliorer la simplicité des interfaces d’authentification et de transaction, qui reposent sur des clés cryptographiques, sans obérer leur sécurité.

Mais comme on l’a vu avec la monnaie mobile, ça me semble donc représenter un enjeu de design thinking, au moins autant que de technologie.

 

AE : L’Afrique a sauté l’étape du téléphone filaire pour adopter le mobile. Elle va également sauter l’étape des lignes électriques rurales au profit des mini-centrales solaires. Dans le même esprit, quel saut technologique la Blockchain pourrait permettre à l’Afrique ?

JCD : A mon sens, la Blockchain est essentiellement un protocole de confiance. Elle vise donc plus à mettre de l’huile dans les rouages, ce qui peut être considérable, qu’à produire des sauts technologiques. De nombreux bonds me semblent donc possibles mais je crois qu’il existe une méta catégorie qu’on pourrait appeler « gouvernance » !

« Ce qui enrichit, sans cesse, ceux qui ont déjà le plus, c’est l’asymétrie de l’information. Rendre certaines d’entre elles transparentes et accessibles par tout le monde est proprement révolutionnaire. »

Ce qui enrichit, sans cesse, ceux qui ont déjà le plus, c’est l’asymétrie de l’information. Rendre certaines d’entre elles transparentes et accessibles par tout le monde est proprement révolutionnaire.

 

AE : Selon Christine Lagarde, les monnaies virtuelles pourraient être une solution alternative pour les pays aux économies instables, comme le Zimbabwe où le Bitcoin a le vent en poupe. Partagez-vous ce point de vue ?

JCD : A court terme, il existe clairement un enjeu de volatilité. Je crois que cependant que toutes les monnaies sont adossées par-dessus tout à des croyances. On voit les conséquences de l’idéologie de la neutralité de la monnaie. Faire confiance au Bitcoin n’est donc pas une hypothèse absurde à l’heure où le Vénézuéla parle de lancer une crypto-monnaie adossée sur le pétrole. Peut-être seront-ils plus heureux que dans leurs politiques économiques précédentes ? En tout cas, l’hypothèse de Christine Lagarde me semble aller plus dans le sens de l’Histoire que les mises en garde, faiblement étayées, de prix Nobel dépassés.

« En tout cas, l’hypothèse de Christine Lagarde me semble aller plus dans le sens de l’Histoire que les mises en garde, faiblement étayées, de prix Nobel dépassés. »

AE : Comment l’Afrique peut-elle se prémunir des risques de sécurité et de fuites de capitaux qu’induit l’anonymat des transactions en crypto-monnaie ?

JCD : Sans être dans le déni, ni virer au complotisme, tout ça est un peu une vieille lune. La cryptographie est liée à la pseudonymisation non à l’anonymisation. D’ailleurs beaucoup de projets Blockchain visent à créer des systèmes d’identification plus fiables !

bitcoinLa cryptographie est liée à la pseudonymisation non à l’anonymisation.

AE : Certains ténors de l’univers Blockchain pensent que migrer la gestion des devises classiques sur cette technologie permettrait aux banques centrales de mesurer avec efficience leur politique monétaire et surveiller en temps réels les indicateurs du secteur financier. Etes-vous du même avis ?

JCD : Sans doute, les acteurs privés s’engagent d’ailleurs dans des protocoles appuyés par des blockchains privées. Pourquoi pas les banques centrales ?

 

AE : Le Bitcoin ne cesse de grimper. Depuis le début de cette année, sa valeur a décuplé. Quelles sont les raisons qui motivent cet appétit des investisseurs ?

JCD : On a vu arriver sur les forums spécialisés nombre d’intervenants surmotivés par les perspectives de gains « faciles ». C’est classique, une bulle explosera un jour ou l’autre et les Cassandre diront « on vous avait prévenus ». Reste que tous les gros acteurs financiers sont tous en train de regarder le sujet sérieusement. 10 000 $ paraîtront dérisoires d’ici quelques années…

 

Propos recueillis par Dominique Flaux et Fiacre Kapko.

 

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