Bilan et perspectives du cacao ouest-africain, selon Edward George, Directeur de la recherche chez Ecobank

(Agence Ecofin) - Productions record, effondrement des cours, malaise financier, crises internes… Les filières ivoirienne et ghanéenne du cacao, seront passées par tous les états durant l’année cacaoyère 2016/2017. Si chacune d’elle a adopté des mesures internes pour atténuer ses difficultés, les deux gouvernements ont également opté pour une stratégie concertée afin de faire face durablement à de nouveaux soubresauts. Retour sur les grandes lignes de la campagne 2016/2017 et perspectives pour 2017/2018 avec Edward George, directeur de la recherche du groupe Ecobank.    

Agence Ecofin : Quel bilan pouvez-vous dresser du secteur du cacao en Afrique durant la dernière saison 2016/2017 ?

Edward George : Globalement, l’année 2016/2017 a été bonne sur le plan de la production. L’Afrique de l’Ouest qui produit environ 75% du volume africain a vu une récolte de 2 millions de tonnes en Côte d’Ivoire, d’environ 950 000 tonnes au Ghana et 230 000 tonnes au Nigéria. Cependant, nous n’avons pas eu une hausse significative de la demande pour le cacao. La consommation n’a pas augmenté dans les pays développés en Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, où le cacao est principalement consommé sous forme de chocolat. Bien que la consommation augmente rapidement dans les pays en développement comme la Chine et l’Inde, cela n’est pas significatif. Par exemple, on peut considérer aujourd’hui qu’une ville comme Zurich, consomme plus de chocolat plus que l’Inde.     

AE : En tant que spécialiste, avez-vous vu venir la crise qui a sévi pendant la saison principale 2016/2017 dans la filière cacao en Côte d’Ivoire ?

EG : Dans l’ensemble, le gouvernement ivoirien et le Conseil du Café-Cacao (CCC) ont réussi dans la réforme du secteur du cacao durant les cinq dernières années. L’introduction et la mise en œuvre d’un prix garanti bord-champ et la vente par anticipation ont permis d’améliorer les revenus des producteurs. Ces mesures ont aussi favorisé un meilleur entretien des plantations et conduit à un bond de la production ces dernières années. S’il y a eu crise, c’est principalement à cause de la baisse des cours mondiaux liée à une forte production mondiale (majoritairement en Afrique de l’ouest) et une demande stable ou en baisse pour le chocolat, qui a creusé le surplus saisonnier.

AE : D’après-vous, quelle a été l’erreur majeure du gouvernement ivoirien dans la crise ?

EG : Le problème principal a été la rupture dans la commercialisation de la culture. Le processus d’attribution des contrats d’exportation aux petits producteurs a été mal géré, conduisant ainsi la plupart des acteurs à revenir sur leurs contrats lorsque les prix ont tourné en leur défaveur. Cette situation a sévèrement perturbé le début de la campagne et nuit à la crédibilité du processus de vente par anticipation.

AE : Peut-on dire que le gouvernement ivoirien est confronté au dilemme de garantir d’une part un revenu minimum aux producteurs, et de prendre en compte la volatilité du marché d’autre part ?  

EG : Oui, c’est une bataille permanente que tout régulateur de cacao doit mener. Le gouvernement/CCC ont fait d’énormes progrès avec l’amélioration du prix payé aux producteurs, qui est passé de 40% du prix mondial en 2012/2013 à environ 50 à 60%, améliorant d’une manière substantielle les revenus des producteurs et encouragent de nouvelles plantations. Mais la baisse des prix du cacao a pris tout le monde de cours, sapant ainsi les tentatives de maintien du prix fixé. 

AE : En septembre dernier, le Ghana et la Côte d’Ivoire ont annoncé la création d’un stock régulateur afin de stabiliser les prix du cacao ? Selon-vous cette initiative est-elle efficace ?

EG : Je pense que c’est une bonne idée. Cela fait sens. Il est absolument normal que les deux pays qui fournissent environ 60% de la production mondiale essayent de mieux contrôler le marché afin de mieux bénéficier de la valeur du produit. Toutefois, cela peut s’avérer extrêmement difficile à mettre en place. Etablir un système d’entreposage efficace permettant d’écouler le cacao au bon moment est une pratique courante menée par les négociants comme Cargill, Olam, ADM ou Barry Callebaut. Pour les gouvernements, cela s’annonce comme un véritable défi parce qu’ils n’opèrent pas comme le secteur privé. Ils doivent trouver les meilleurs partenaires du secteur privé pour rendre ce projet efficient.   

AE : Que pensez-vous de l’idée d’une mise en place d’une « Organisation des pays exportateurs de cacao », à l’image de l’OPEP, qui permettrait de limiter la quantité de cacao produite par an ? 

EG : Je pense que cela est logique. S’il y a un surplus au niveau de la fourniture on devrait produire moins. Dans le cas d’espèce, la solution pour y parvenir serait de réduire le prix au producteur. En cas de baisse de ce prix, les producteurs seront moins intéressés par le cacao et préféreront d’autres cultures plus rentables et la récolte sera moins importante. Et par ricochet, les prix devront augmenter. Voilà théoriquement, comment cela pourrait marcher. Le bémol avec une transposition du modèle de l’OPEP est qu’on ne peut pas stocker le cacao comme on le ferait avec le pétrole. Bien sûr il y a des coûts liés au stockage du pétrole dans les tanks, mais on peut le conserver pendant plus d’un an sans dégradation. Le cacao même s’il est bien stocké, perd avec le temps sa qualité et se déprécie au fur et à mesure. Un système très professionnel et efficace d’entreposage ainsi que de gestion s’impose. Il y aussi des problèmes de respect des réductions imposées au sein de l’OPEP. Au-delà de cette question, les gouvernements doivent reconnaître qu’ils ne peuvent pas payer plus que ne l’exige le contexte mondial. Si les prix mondiaux baissent, ils ne peuvent pas continuer à payer aux producteurs des sommes élevées même s’ils le désirent. A la fin, quelqu’un doit payer pour compenser la différence.  

AE : Quels sont vos prévisions pour l’actuelle saison 2017/2018 qui a débuté en octobre dernier ?

EG : La campagne 2017/2018 a bien commencé aussi bien au Ghana qu’en Côte d’Ivoire. Nous envisageons même un nouveau trop-plein de la production en 2017/2018 ce qui n’augure pas de bons prix.

La Côte d’Ivoire a fixé un faible prix au producteur tandis que le Ghana a maintenu des prix plus élevés. Cette situation devrait nourrir la contrebande du cacao de la Côte d’Ivoire vers le Ghana. Les producteurs se situant immédiatement des deux côtés des frontières n’hésitent pas à les traverser dès que les prix sont plus attractifs. Mais il sera difficile pour le Ghana de maintenir ce prix. En 2017/2018, il faudra surveiller de près la capacité du Ghana à assurer le paiement des prix élevés aux producteurs.  

AE : Quels sont les facteurs les plus importants qui peuvent affecter la production cacaoyère ouest-africaine en 2017/2018, hormis le faible prix appliqué en Côte d’Ivoire ?

EG : Il est vrai que le prix au producteur représente le principal facteur qui conditionne la production chaque saison. En cas de légère hausse d’environ 2 à 3% de l’un des côtés, il n’y a pas de problème majeur. Mais lorsqu’il y a un différentiel de prix de 15%, cela représente une situation à surveiller étant donné qu’il peut affecter la production. 

Je pense qu’un autre risque est lié à l’apparition de La Niña [un phénomène océanique qui se traduit par la faiblesse des températures des eaux équatoriales, ndlr], qui pourrait subitement perturber les paramètres climatiques et impacter la production. Il y a quelques saisons, nous avons enregistré El Niño, [second phénomène qui accentue le réchauffement des eaux de surface en Amérique du sud, ndlr], ce qui a eu un impact négatif sur la production ouest-africaine. La Niña pourrait bien signer son retour en Afrique de l’ouest avec des conditions d’humidité à la clé. En soi, l’humidité n’est pas mauvaise en Afrique de l’ouest mais le tout est de savoir si elle intervient au bon ou au mauvais moment. Le cacaoyer a besoin de bonne dose de soleil, de vent ou de pluie au bon moment. En cas d’extrême humidité, il peut y avoir apparition de la maladie du Swollen shoot. Lorsqu’il n’y a pas de précipitations, il y a possibilité d’apparition des pourritures brunes. Après, cela dépend du niveau de préparation des producteurs en cas de déclenchement d’une épidémie.

Propos recueillis par Espoir Olodo


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