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Tidjane Thiam : « J'ai eu une carrière politique brève et ratée »

(Agence Ecofin) - Dans un entretien accordé à la Télévision suisse, Tidjane Thiam, le nouveau patron de Credit Suisse détaille son étonnant parcours et ses vues sur le monde bancaire.

L’entretien complet (25 minutes) ici

Il évoque les changements de la finance, les risques liés aux excès de la spéculation, la "prudence", les "réserves" et le "jugement humain" qui doivent revenir au premier plan dans les banques selon lui. Ivoirien et Français, il revendique cependant une tradition de sagesse helvétique, celle d’Alfred Escher et des fondateurs de la banque suisse au XIXe siècle, qui privilégiaient le "pragmatisme" et le "bon sens".

Il y a une incroyable curiosité autour de vous. Comment le vivez-vous?

Tidjane Thiam : Certains jours plus difficilement que d’autres. De naturel, je suis plutôt timide, plutôt réservé, plutôt introverti. J’ai exercé des fonctions publiques. Donc j’ai dû apprendre, au fil des ans, à être à l’aise avec ça. Mais je crois qu’il y a une personnalisation excessive. Si j’ai accompli des choses dans ma carrière, je n’ai jamais rien accompli tout seul. On fait les choses en équipe, avec d’autres.

Vous avez connu plusieurs mondes. L’Afrique, les grandes écoles en France, la carrière anglo-saxonne, les fonctions ministérielles. Un géant de l’assurance, maintenant un géant de la banque. Ambitieux? Quoi d’autre?

T.T.: Je ne veux pas paraître hypocrite, mais je n’ai pas d’ambition personnelle. J’aime réussir ensemble. J’aime bien les gens. J’aime bien rire. Je fais souvent de mauvaises plaisanteries. J’ai un caractère plutôt joyeux. Pour moi une journée sans rire est une journée perdue. Ce qu’il y a de commun dans toutes ces expériences, c’est que j’ai été dans des situations assez difficiles. Je n’ai jamais pris de job facile. Quand j’ai été nommé en Côte d’Ivoire, en 1994, mon premier job de directeur général, j’avais 31 ans. Et le ministre des Finances m’a dit: "On a oublié de te dire – et on était en avril - les salaires n’ont pas été payés depuis octobre. Donc les 4000 employés ne sont pas payés."  Il m’a dit: "Bonne chance!" (…)

La comparaison avec Obama, on la fait souvent. Vous avez le même âge à une année près. Il y a une génération Obama?

T.T.: (…) J’ai eu la chance de rencontrer Obama en 2004-2005. J'étais dans la commission pour l'Afrique de Tony Blair.

Il vous fascine?

T.T.: J'ai beaucoup de respect pour la fonction politique en général. J'ai souvent besoin d'expliquer à mes pairs, dans le secteur privé, que ce que font les dirigeants politiques est extrêmement difficile. J'ai eu une carrière politique brève et ratée, donc j'ai beaucoup d'humilité par rapport à eux. Etre président des Etats-Unis, c'est très difficile. Et à cause de sa couleur il a été confronté à une hostilité de certains segments de la société américaine. (…)

Votre destin ne s'est pas accompli complètement en France. Jean-Claude Trichet, en vous remettant la légion d'honneur, disait: "Vous êtes l'homme que la France peut regretter d'avoir laissé partir." Aujourd’hui, c'est un accomplissement?

T.T.: Je ne réfléchis pas dans ces termes-là. Moi, j'ai suivi des opportunités. Je suis en Suisse aujourd'hui. Je mesure le poids de la responsabilité qui est la mienne, je connais le rôle de Credit Suisse dans l'économie suisse et j'essaierai de ne pas décevoir.

Votre parcours, naissance en 1962 à Abidjan. Milieu favorisé, par plusieurs côtés. Comment vous décririez ce milieu d'origine?

T.T.: Mon dieu! Vous m'obligez à réfléchir (rires). Ce sont des questions qu'on ne m'a jamais posées.

Tant mieux…

T.T.: Tant mieux, absolument. (…) Mon père était très blessé. Heurté par certaines formes de discrimination dont il avait été victime. On a beaucoup réécrit l'histoire coloniale. On oublie que la loi Houphouët-Boigny, en 1945, c'est l'abolition du travail forcé! C'est quand même des réalités lourdes…

Votre mère était nièce de Houphouët-Boigny, figure africaine. Donc un milieu par certains côtés favorisé. Mais le poids colonial, vous l'avez senti néanmoins?

T.T.: Mon père m'en parlait beaucoup. Il était très frustré de ne pas avoir pu faire les études qu'il pensait que ses capacités intellectuelles auraient pu lui permettre de faire. Il tenait vraiment à ce que ses enfants n'aient pas de complexes. (...) Il y avait un accent très fort mis sur la performance scolaire et le travail. On était sept enfants, quand même! Beaucoup de solidarité, mais aussi beaucoup de compétition.

L'érudition, la brillance scolaire, c'est omniprésent dans votre parcours. Je vous ai entendu citer Platon! A quoi ça sert dans les affaires?

T.T.: Je vais vous faire une confidence, ok? Jusqu'à 6 ans, j'étais complètement illettré! Je n'allais pas à l'école, parce que j'étais le plus jeune, et ma mère me demandait en général si je voulais aller à l'école ou pas. Et en général, la réponse était non. Mon frère est allé dénoncer mes parents! C'est une famille africaine… Il est allé voir le président et il lui a dit: "Voilà, nos parents vont produire un illettré. Le président Houphouët a convoqué mes parents. C'était d'ailleurs à Cologny! On est venu ici en Suisse. J'avais 6 ans, je m'en souviens comme si c'était hier. Il y avait une sorte de tribunal de famille, où il y a eu une mise en accusation: "Il faut qu'il aille à l'école. L'époque des princes africains illettrés et des rois fainéants, c'est fini!" A partir de là, je suis allé à l'école.

Et vous vous êtes rattrapé à l'extrême.

T.T.: Voilà, exactement.


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