Sergueï Magnitski, le mort qui fait trembler le Kremlin

  • jeudi, 01 septembre 2011 22:41

Alors que la police russe vient d'effectuer un raid au siège de BP à Moscou et que Poutine semble avoir décidé de redevenir président du pays, voici l'article que j'ai publié la semaine dernière dans le "Nouvel Observateur" au sujet d'une affaire qui fait grand bruit en Russie.

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C'était un Moscovite comme des millions d'autres. Pourtant sa mort - héroïque - va peut-être changer le cours des relations entre la Russie et le monde. Sergueï Magnitski était un modeste juriste qui, pour son malheur, a découvert les gigantesques malversations organisées par un groupe d'importants officiels russes. Pour le faire taire, on l'a jeté en prison où, pendant un an, on l'a torturé et privé de soins. Il n'a pas cédé. Malgré d'atroces souffrances, il a refusé de retirer son témoignage contre les hauts gradés. Et le 16 novembre 2009, on l'a laissé mourir, seul, dans une cellule sordide.

Depuis, Sergueï Magnitski est devenu, en Russie, une sorte de saint laïc, et sa mort, le symbole de la lutte contre la « kleptocratie » qui dirige le pays. Les artistes les plus célèbres lui ont rendu hommage. L'an dernier, en direct à la télévision, un chanteur populaire a osé interpeller Poutine à son sujet. Cette année, une pièce de théâtre en son honneur a fait salle comble à Moscou. Dans la société russe si apathique, son martyre a déclenché une prise de conscience sans doute irréversible. « Un jour, le peuple édifiera une statue en l'honneur de Sergueï Magnitski, assure le rédacteur en chef du journal d'opposition « Novaya Gazeta », Dmitri Muratov. Car, grâce à lui, la Russie aura découvert le vrai visage du clan au pouvoir et s'en sera, peut-être, débarrassée. »
 

Au début, la camarilla du Kremlin a traité cette affaire avec dédain. Mais depuis quelques semaines, elle est inquiète. Le 18 juillet, le Département d'Etat américain a fait savoir que, pour la première fois dans l'Histoire, il interdisait de visa une soixantaine d'officiels russes (et leurs familles) impliqués dans la mort de Sergueï Magnitski et dans l'étouffement de l'affaire. Leurs avoirs ont été gelés. Dans cette liste secrète, il y aurait un ami de Poutine, le numéro 3 du FSB, le général Viktor Voronine.

Pour l'élite russe, une autre menace plane, bien plus sérieuse. A Washington, des sénateurs - emmenés par le démocrate Benjamin Cardin viennent de déposer un projet de loi baptisé le « Magnitski Act ». S'il est adopté, ce texte élargira cette liste de persona non grata à tous les responsables russes impliqués de près ou de loin dans les meurtres jamais élucidés de militants de droits de l'homme et de journalistes (telle Anna Politkovskaya) et dans la dissimulation des coupables. « Pour les autorités, c'est gravissime : entre deux et trois mille personnes pourraient être concernées », dit un conseiller de Dmitri Medvedev, Igor Yurgens. Dix-huit mois après sa mort, quelle vengeance posthume pour le petit juriste !
Quand tout commence, en 2007, Sergueï Magnitski a 35 ans. Il est l'archétype de la nouvelle classe moyenne moscovite. Père de deux enfants, il a acheté un petit appartement à crédit, en banlieue. Il n'a pas de voiture. Il se déplace en métro. Pour ses vacances, il ne voyage jamais à l'étranger, sauf une fois en Turquie. Son seul luxe : un abonnement pour des concerts de musique classique. Il travaille avec acharnement pour un cabinet d'avocats qui défend les intérêts d'une firme d'investissement américaine, Capital Hermitage. Tout lui sourit. Jusqu'au 4 juin 2007 où sa vie bascule. Ce jour-là, des policiers font une descente au siège de Hermitage. Sans explication, ils saisissent une masse de documents. Sergueï est chargé par sa société de découvrir qui a ordonné cette opération et dans quel but. L'engrenage infernal est lancé. Il ne s'arrêtera que seize mois plus tard, par la mort du jeune Russe.
Au fil de ses recherches, le juriste comprend que la compagnie américaine est l'objet d'un vaste complot orchestré par un groupe d'inspecteurs du fisc, d'officiers du FSB et d'importants gradés de la police, aidés par des juges, des avocats et des mafieux - un complot couvert au plus haut niveau de l'Etat. L'opération crapuleuse se déroule en trois temps. D'abord, des juges corrompus acceptent de falsifier les titres de propriété de trois firmes appartenant à Hermitage Capital. Par un coup de plume, leurs propriétaires sont désormais des repris de justice, complices des policiers. Ensuite, grâce aux documents saisis le 4 juin, ces nouveaux « patrons » demandent à l'Etat le remboursement de tous les impôts payés les années précédentes par les trois firmes. Total : 260 millions de dollars. Motif ? Peu importe. Des directeurs de l'administration fiscale sont de mèche. La requête est acceptée en moins d'une semaine. Et le 24 décembre 2007, l'Etat verse la totalité des 260 millions de dollars sur les comptes des trois firmes, qui ont été préalablement ouverts dans une banque bidon créée à Moscou pour la circonstance. Enfin, dernière étape, dans les jours qui suivent, la banque fantôme transfère la totalité du magot aux différents complices, sur des comptes offshore, aux îles Vierges ou en Suisse. Le tour est joué.

Cette gigantesque fraude, la plus importante jamais découverte en Russie, Sergueï Magnitski va mettre dix mois à la démonter. En octobre 2008, il dispose de preuves accablantes. Il témoigne devant un tribunal de Moscou contre d'importants complices, deux policiers : le major Karpov et le lieutenant-colonel Kouznetzov. Mais un mois plus tard, c'est lui, et non eux, qui est incarcéré. On l'accuse d'évasion fiscale ! Pire : les officiers chargés de l'arrêter ne sont autres que les Karpov et Kouznetzov qu'il dénonce. Le piège se referme. Le calvaire de Magnitski commence.
En prison, tout est fait pour l'humilier et le désorienter. On le change de cellule sans arrêt. Chaque fois, on « perd » ses effets personnels. Les cachots sont de plus en plus sordides. Parfois, il n'y a que quatre lits pour huit détenus. On lui refuse sa douche hebdomadaire. « Pendant un an, on l'a même empêché de téléphoner à ses enfants, explique la journaliste Zoia Svetova, qui a enquêté sur la mort du juriste. On lui disait qu'il avait le droit de le faire, mais qu'on ne pouvait lui en donner les moyens techniques. »
Bientôt, Sergueï Magnitski tombe gravement malade, une méchante pancréatite. Un médecin prescrit des ultrasons et une opération. Pour éviter de le soigner, on le change de prison, pour la pire, Boutyrka, qui ne dispose pas d'équipement médical adéquat. On ne lui donne pas ses médicaments. Il perd 20 kilos et se tord de douleur toute la journée. Il refuse toujours de retirer son témoignage. Au contraire, en octobre 2009, après onze mois de prison préventive, il trouve la force de rédiger une note plus accablante que les précédentes. Du coup, ses conditions de détentions empirent encore. Un mois plus tard, alors qu'il est mourant, on le transfère enfin dans un établissement où il pourrait être soigné. Mais, à son arrivée, un médecin le fait saisir par huit gardes, qui le battent puis l'enferment, menotté, dans une pièce minuscule, où une heure et dix-huit minutes plus tard son coeur s'arrête. « Une heure et dix-huit minutes » est le titre de la magnifique pièce de Mikhaïl Ougarov consacrée à la mort de Sergueï Magnitski.


Durant le calvaire du juriste, ses bourreaux mènent grand train. Le patron de Hermitage, Bill Browder, qui a décidé de venger son employé si courageux, a fait enquêter sur le patrimoine des complices présumés de la fraude. Ses équipes ont découvert qu'en 2009, les policiers Kouznetzov et Karpov ont voyagé un peu partout dans le monde, acheté des voitures de luxe, Porsche, Mercedes, et des appartements à Moscou valant plusieurs millions de dollars, tous enregistrés au nom de leurs parents.
Les responsables du fisc qui ont autorisé les « remboursements » d'impôts ont, eux, accumulé un patrimoine de plusieurs dizaines de millions de dollars. Ils sont titulaires de comptes en Suisse. Ils sont devenus propriétaires de complexes à Dubaï et d'immenses villas dans la Roubliovka, la banlieue ultrachic de Moscou. L'une de ces maisons, de 800 m2, a même reçu un prix d'architecture d'un magazine branché. Pourtant, malgré les indices patents de malversation, aucun de ces fonctionnaires n'a été arrêté. La justice russe n'a jamais retenu la moindre charge contre eux. En mars 2011, le chef du comité d'investigation a déclaré que les officiels soupçonnés ne feraient l'objet d'aucune poursuite. Les deux policiers ont même été promus. Bref, les assassins de Sergueï Magnitski sont intouchables.
Pourquoi une telle impunité ? « C'est simple : une partie des 260 millions est remontée jusqu'au sommet de l'Etat,Où exactement ? Mystère... » Et puis, l'opération Hermitage n'est que la pointe de l'iceberg : « A l'évidence, ce détournement n'était pas le premier du genre, dit Zoia Svetova. Selon toute vraisemblance, des milliards de roubles sont détournés, chaque année, du budget de l'Etat selon les mêmes méthodes. Les complicités remontent forcément au plus haut niveau. »
 

  

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(Anatoli Serdioukov, ministre russe de la Défense)

Jusqu'où ? On parle notamment du ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov. Au moment des faits, il était patron du fisc russe. Pouvait-il ignorer une telle fraude ? Un fait est troublant. Quand les deux responsables moscovites des impôts qui ont autorisé le « remboursement » des 260 millions de dollars ont discrètement quitté leur poste, elles ont été recasées par Serdioukov à l'agence d'Etat chargée des ventes d'armes à l'étranger. Ajoutons que ce même Serdioukov, qui a été patron du fisc à Saint-Pétersbourg, est un ami personnel de Poutine. On comprend pourquoi les bourreaux de Sergueï Magnitski sont intouchables.
Pendant plusieurs mois, le Kremlin a traité ce dossier comme celui du milliardaire Khodorkovski : en accusant la victime. Mais l'opinion publique russe n'a pas été dupe. « Certains Russes pensent que l'ancien oligarque Khodorkovski a été emprisonné pour de bonnes raisons, mais tous savent que Serguëi Magnitski, lui, était un type honnête, qui a été torturé pour cacher les turpitudes de hauts fonctionnaires, dit Elena Panflova. Si le Kremlin ne les poursuit pas, il s'affiche comme leur complice. » Or les élections approchent  

Dmitri Medvedev a donc pris quelques sanctions. Il a révoqué plusieurs hauts cadres de l'administration pénitentiaire. Et début juillet, juste avant que le Département d'Etat ne dévoile sa liste noire, le pouvoir a ouvert un procès contre deux médecins des prisons pour « négligence ». Mais ces manoeuvres ne trompent personne. « Les médecins accusés ne sont que des lampistes, même pas ceux qui ont refusé de soigner Serguëi le jour de sa mort, et encore moins les organisateurs de la fraude qui, eux, ne sont toujours pas inquiétés », dit la journaliste Zoia Svetova.
Pressé par l'opinion, russe et internationale, le président ira-t-il plus loin ? Il est, dit-il, très attaché à l'Etat de droit. Certains pensent que s'il avait les mains libres, si le clan Poutine ne le surveillait pas, il ferait poursuivre les vrais coupables. Ses fidèles assurent qu'il en a déjà le pouvoir et la volonté. « Vous verrez, dit son conseiller, Igor Yurgens, d'autres têtes vont bientôt tomber. » Le temps presse. Si le dossier traîne encore, l'Union européenne pourrait suivre l'exemple des Etats-Unis et dresser, elle aussi, une liste noire d'officiels russes. C'est ce que demande une résolution du Parlement de Strasbourg votée en décembre 2010. Pour l'instant, Paris et Berlin, très attachés à leurs liens avec le Kremlin, s'y opposent. Mais cela ne suffra peut-être pas. Si un Etat membre de l'espace Schengen interdit l'entrée sur son sol à des officiels russes, ceux-ci seront presque automatiquement refusés par les autres pays de la zone. Or la menace se précise. Le 4 juillet, les députés néerlandais ont, à l'unanimité, demandé à leur gouvernement d'appliquer les résolutions du Parlement européen. Pour l'instant, à La Haye, le ministère des Affaires étrangères temporise. Pour combien de temps ? explique Elena Panflova, directrice de Transparency International à Moscou.


Et il y a les sénateurs américains, qui brûlent de sanctionner le régime Poutine, qu'ils considèrent comme le fossoyeur de l'Etat de droit. Si dans les semaines qui viennent aucun responsable russe n'est poursuivi pour la mort du juriste, le Congrès pourrait adopter le Magnitski Act. Ce serait le début d'une nouvelle ère de tensions Est-Ouest. Le Kremlin a déjà fait savoir qu'en rétorsion il prendrait des mesures « asymétriques » : il reverrait ses accords stratégiques avec Washington sur l'Iran, l'Afghanistan et la Libye. Un tel revirement aurait des implications géostratégiques considérables.
Barack Obama, qui considère le réchauffement des relations américano-russes comme l'un des rares succès diplomatiques de son mandat, essaie d'empêcher le vote de cette loi. Selon le « Washington Post », il a tort. Dans un éditorial de début août, le grand quotidien américain écrit que, tant qu'il y aura des affaires Magnitski, « la Russie ne sera jamais un partenaire fiable pour l'Amérique ». Elle ne le sera pas non plus pour la France.
 

Vincent Jauvert - Publié dans le Nouvel Observateur du 25 août 2011.

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