Yaoundé-Genève | 23 juillet 2014

Navi Pillay, la voix des victimes dans le monde

Navi Pillay: «De toute éternité, le viol a été considéré comme un butin de guerre. Maintenant on le considèrera comme un crime de guerre. Nous voulons donner un signal fort que le viol n'est plus un trophée de guerre» Navi Pillay: «De toute éternité, le viol a été considéré comme un butin de guerre. Maintenant on le considèrera comme un crime de guerre. Nous voulons donner un signal fort que le viol n'est plus un trophée de guerre»

De l'ouverture d'un cabinet d'avocat à la prestigieuse fonction de Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, en passant par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), la Sud Africaine est devenue une figure internationale incontournable des droits de l'homme.

A travers ses combats et ses succès, Navanethem (Navi) Pillay a marqué et marque encore l'histoire des droits de l'homme. Très tôt, elle permet aux prisonniers de Rubben Island, opposants de l'apartheid en Afrique du Sud, de s'entretenir avec leur avocat. Elle se bat, au même moment, pour dénoncer les tortures et les traitements des détenus, notamment pour son époux. Figure emblématique de la lutte féministe au sens le plus noble, elle obtient devant le tribunal pénal international pour le Rwanda, l'introduction du viol et des agressions sexuelles, dans les actes de génocide. Une première, et pas des moindres, pour la reconnaissance et la punition des crimes sexuels à l'échelle internationale. Membre et fondatrice de nombreuses associations de défense des femmes, des homosexuels, des réfugiés et autres, elle s'érige en véritable gardienne des droits de l'homme et des victimes aussi divers qu'ils puissent être.

Un destin combattu

Pour Navanethem Pillay, issue d'une famille indienne pauvre de la banlieue de Durban, les longues études et la florissante carrière n'étaient pas une option. A l'ombre d'un régime d'apartheid sans fin, aucune lueur d'espoir ne semblait permettre de rêver à une telle carrière. Pourtant, cette jeune Sud-Africaine d'origine tamoule réussira la longue et difficile ascension jusqu’au sommet de l’agence onusienne.

Navanethem, au prénom prédestiné désignant quelque chose de précieux, est née au cœur d'un régime d'apartheid dont on n'osait imaginer la fin. Fille d'un conducteur d'autobus indien, la vie s'annonçait pleine de combats. La jeune femme a transformé en force la blessure de son statut pour lutter contre le destin fatal qui l'attendait.

Grâce à la solidarité de la communauté indienne, elle s'engage rapidement dans des études de droit à Nortal, où elle obtient un diplôme en 1962. Mais le régime d'apartheid la rattrape rapidement avec une loi de séparation des universités. Alors que la fin de sa carrière pouvait s'annoncer ici, Navi Pillay se bat et poursuit ses études. Elle étudiera dans un « entrepôt à pommes de terres » aux côtés d'autres « non-Blancs » que l'on cloître loin de la race supérieure. Malgré les discriminations, les humiliations, et autres obstacles, Navi Pillay obtient un bachelor en lettre en 1963 et un bachelor en droit en 1965.

Carrière ambitieuse d'une militante

Navanethem Pillay entre pour la première fois dans l'histoire en 1967 quand elle devient la première femme avocate à ouvrir son cabinet dans la province du Natal. C'est le début d'une longue série de « première femme noire à… ».

Si ce n'est par audace, c'est aussi par obligation que l'avocate se lance dans l'aventure. « Le marché du travail ne nous était pas accessible. Personne ne m'aurait donné d'emploi » souligne-t-elle. Ne pouvant être acceptée dans un cabinet pour diriger des Blancs, elle n'a d'autre solution que de créer le sien. Le combat contre l'apartheid s'engage alors avec force. Aux côtés des victimes noires du régime blanc, elle se bat pour que les prisonniers de Robben Island, dont le non moins impressionnant Nelson Mandela fait partie, puissent avoir accès à leur avocat.

Rapidement, la situation en Afrique du Sud et les recommandations de son entourage l'encouragent à quitter le continent pour témoigner du régime sud-africain aux Etats-Unis.

Si l'envie est là, les moyens financiers demeurent insuffisants pour un tel projet. Une bourse à destination d'étudiants « non-Blancs » proposée dans un journal, la conduit finalement à gagner le continent américain et la prestigieuse université d'Harvard.

Elle y poursuit son cursus universitaire au milieu « des sultans et des fils de roi » et obtient un Llm (bachelor en droit) en 1982, puis quelques années plus tard un doctorat. Elle apparaît ainsi comme la première noire sud-africaine à obtenir un tel diplôme.

Premier pas vers une carrière juridique fascinante

Sortant du cauchemar de la domination blanche, l'Afrique du Sud se tourne vers l'avenir dans les années 1990, sous l'impulsion de Nelson Mandela. En 1995, son gouvernement nomme la première femme de couleur juge à la Haute Cour : Navi Pillay. La femme salue l'ironie en précisant « la première fois que je suis entrée dans le bureau d'un juge, c'était dans le mien ».

Rapidement, l'Assemblée générale de l'ONU la nomme juge au TPIR (Rwanda). Navi Pillay y siègera huit ans, dont quatre en tant que présidente. Au cours de ce mandat, l'avocate, puis juge, marquera l'histoire du droit pénal international à l'occasion du procès de Jean Paul Akayesu. A cette occasion, elle fait entrer les crimes sexuels et les viols dans les actes de génocide. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est la première fois que le viol est reconnu comme tel. Navi Pillay déclare à ce sujet que « de toute éternité, le viol a été considéré comme un butin de guerre. Maintenant on le considèrera comme un crime de guerre. Nous voulons donner un signal fort que le viol n'est plus un trophée de guerre ». Tout est dit.

Au cours de son mandat, elle jouera également un rôle important pour la liberté d'expression ainsi que pour la punition de l'incitation à la haine.

Lorsqu'on l'interroge sur son passage au Tribunal international, la juge témoigne avec force et émotion. Si elle pensait avoir une carapace solide, acquise après des années de souffrance pendant l'apartheid, elle avoue que rien ne l'avait préparée aux massacres commis au Rwanda. Elle conclura ainsi : « Bien sûr nous sommes des juges, entrainés à garder une certaine distance. Mais certains détails ne peuvent s'oublier. Il ne s'agit pas que de souffrances, mais aussi du courage de tous ceux qui en ont sauvé d'autres. La cruauté d'un côté, l'héroïsme de l'autre. Voilà ce qui nous inspire ».

Sans concession

La carrière internationale de Navi Pillay se poursuit en 2003 avec une nomination en tant que juge à la Cour pénale internationale, à la division des Appels. Elue pour dix ans, elle démissionnera en 2008 pour son actuel poste de Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme. Alors que le secrétaire général Ban Ki-moon soutenait sa nomination, les Etats-Unis posaient de nombreuses réticences, notamment en ce qui concernait les convictions et le combat de Mme Pillay au sujet du droit à l'avortement qu'elle défend tout particulièrement. Sa candidature a finalement été acceptée et Navi Pillay s'est érigée en « voix de la victime en tout lieux ». Elle succède ainsi à Louise Arbour et devient, dès son mi-mandat la 64ème femme la plus influente au monde en 2008 selon Forbes. Si lors de sa nomination, certains doutaient de sa capacité à être incisive, telle que pouvait l'être sa prédécesseur, Navi Pillay arbore désormais une image forte et sans concession. Le poste de Haut commissaire aux droits de l'homme serait-il protégé contre la retenue souvent exigée ailleurs ?

En 2010, alors que l'Afrique du Sud accueille la coupe du monde de football, l'avocate compatit avec les « 40% de Sud-Africains qui vont au lit tenaillés par la faim ». En 2011, elle reste largement dubitative face à la mort de Ben Laden et demande des détails. Avec une haute idée de la justice, Navi Pillay aurait souhaité un procès juste et équitable. Les exemples se multiplient et décrivent une femme aux fortes convictions.

Haut commissaire, elle défend désormais la place de cette institution et ses capacités à dépasser les défauts qu'on peut lui reprocher. Positive et toujours tournée vers l'avenir, Navi Pillay attribue cette force à la vision de « la fin de l'apartheid » qui lui a permis de savoir « être positif, de savoir que le changement est possible ».

Emblème de la lutte pour les femmes

La carrière internationale de la Haut-commissaire n'est pas seulement professionnelle et juridique, elle est aussi associative et militante. Les actions dont Navi Pillay est à l'origine sont nombreuses. Parmi elles, on compte la co-fondation du bureau de conseil pour les victimes de viol ou la co-fondation du groupe international de défense des femmes Equality Now. Elle a également été membre de la Coalition nationale de la femme.

A l'affiche d'une carrière impressionnante, âgée bientôt de 70 ans, et emblème de la lutte pour les femmes et contre les violences faites sur elles, Navi Pillay a déjà obtenu le prix Gruber pour les droits des femmes en 2003. Elle a également reçu le prix des droits de l'homme par l'IBA (International Bar Association) en hommage à sa forte contribution à la diffusion et au respect des droits de l'homme dans le monde.

« Aucun pays au monde n'est parfait en matière de droits de l'homme », selon Navanethem Pillay, il reste encore beaucoup de choses à réaliser, beaucoup de combats à mener. Mais il ne fait aucun doute que la désormais la Haut commissaire aux droits de l'homme suivra ce chemin encore longtemps avec toujours autant de force, d'humanité et d'espoir.

Clémence Flaux

Paru dans le journal Les Afriques No 171