Denis Loyer de l’ATIBT: «Aujourd’hui, un consommateur européen qui achète du bois du Bassin du Congo peut être fier»
(Agence Ecofin) - L’Association technique internationale des bois tropicaux (ATIBT) s’ouvre à toutes les parties prenantes de la filière bois d’Europe et du Bassin du Congo pour redonner sa juste place au bois tropical qui a des atouts techniques considérables et dont l’exploitation a fait des avancées majeures, a expliqué son président Denis Loyer (photo) à l’occasion du 12ème Carrefour international du bois qui s’est tenu à Nantes, du 6 au 8 juin.
L’ATIBT vient de signer un accord de partenariat avec deux Etats africains, le Congo et la Centrafrique (voir Ecofin Agro du 1er juin). Pouvez-vous expliquer très concrètement ce que ce type d’accord apporte ?
Denis Loyer : L’ATIBT, qui a une soixantaine d’années, est, à la demande de ses adhérents mais aussi des pays producteurs de bois tropicaux, en train de changer sa gouvernance et ses objectifs stratégiques. Son conseil d’administration va maintenant comprendre des représentants des pays producteurs, principalement du Bassin du Congo mais aussi d’ailleurs comme la Côte d’Ivoire, ainsi que toute la filière bois, de la production jusqu’au négoce dans les pays consommateurs, les intermédiaires, les services, mais aussi des ONG et des organismes internationaux, de telle manière que l’ATIBT va devenir la plateforme opérationnelle où tous les acteurs de cette filière bois tropicaux vont se retrouver.
Des acteurs d’Europe et d’Afrique…
DL : Europe et Afrique pour le moment mais on va progressivement l’étendre à d’autres zones géographiques. L’objectif est de pouvoir asseoir autour de la table tous ceux concernés pour discuter de sujets.
Quels sujets ?
DL : Par exemple, la certification des bois tropicaux et comment on peut lier cela au marché. Un énorme effort a été fait très en amont et il faut réfléchir à la manière de le faire savoir et de faire comprendre au consommateur que ce sont des bois certifiés, qu’on peut être fier d’acheter des bois certifiés car ils permettent le renouvellement de la forêt (c’est bon pour les forêts, pour nos enfants, pour le climat), la préservation de la biodiversité (maintenant les scientifiques le disent : les gorilles, les chimpanzés dans le Bassin du Congo sont mieux protégés dans certains concessions que dans des parcs qui n’ont pas toujours les moyens financiers de le faire) et qu’ils contribuent au développement économique des pays en créant des emplois, en incluant les populations dans le processus. Des progrès sont à faire mais le processus est bien avancé. C’est un premier sujet : comment on peut lier cette avancée aux marchés.
Un deuxième sujet porte sur la volonté des pays du Bassin du Congo, et d’autres aussi maintenant, de transformer sur place. C’est facile à dire mais c’est beaucoup plus difficile à faire. En ayant tout le monde autour de la table, on aura des industriels qui diront vouloir investir, des Etats qui diront qu’ils veulent le faire, des ONG qui diront de ne pas faire n’importe quoi, des bailleurs qui diront que ce n’est pas si simple que cela de le financer. C’est parce que tout le monde sera autour de la table, qu’on pourra en discuter, organiser un processus de réflexion et de préparation, déboucher sur une véritable mise en œuvre.
Un troisième sujet sur lequel on peut avancer est que, finalement, peu de gens aujourd’hui comprennent qu’il y a de réels avantages techniques aux bois tropicaux. Il y a un gros effort à faire pour documenter ça et l’expliquer.
Par exemple, en Europe, il existe actuellement une grosse demande en decking et en meubles en bois d’extérieur. Il est vrai qu’il y a des bois tempérés qui sont adaptés mais il y a des bois tropicaux qui sont super adaptés ! On peut parler de l’azobé qui est assez connu mais il n’y a pas que celui là. Il existe aussi des bois tropicaux qui sont très adaptés pour faire des menuiseries et des huisseries d’extérieur. Sans oublier que le contenu en CO2 du sapelli du Cameroun, par exemple, est très faible car il vient par bateau. Aujourd’hui, tout le monde veut acheter du bois de proximité mais il y a aussi des bois tropicaux qui contribuent, comme je vous le disais, à la préservation de la biodiversité, qui créé des emplois sur place et qui ont un avantage comparatif. Il ne faut pas opposer bois tropicaux et bois tempérés : les deux peuvent vraiment être complémentaires.
Dans ce segment des bois tropicaux, en Europe ou du moins en France, on constate une montée en puissance des bois d’Amérique latine par rapport à ceux d’Afrique. La concurrence est forte et l’Afrique ne semble pas si bien tirer son épingle du jeu…
DL : Oui, sur les bois du Bassin du Congo, il y a un gros effort d’image à faire et l’ATIBT va y contribuer. RIO+20 se tient prochainement et lorsqu’on regarde les trois principaux massifs du monde qui vont s’y retrouver, le seul qui peut arriver avec des exemples d’avancées majeures déjà réalisées, c’est le Bassin du Congo. En 1992, il avait été dit que la communauté internationale devait arrêter d’exploiter la forêt de telle manière qu’elle ne se renouvelle pas ; cela a été déclaré l’enjeu de notre siècle. Or, les seuls qui se sont passionnés sur l’enjeu, qui ont modernisé leurs codes forestiers, qui ont réussi à amener le secteur privé à changer leur façon d’exploiter, ce sont les pays du Bassin du Congo. Maintenant, les exploitants forestiers qui ont des plans d’aménagement et surtout ceux qui sont certifiés FSC exploitent la forêt de telle façon qu’elle peut se renouveler. La biodiversité est préservée ; des investissements sociaux sont réalisés.
Les seuls qui l’ont fait et à grande échelle, c’est dans le Bassin du Congo ! Vous avez 20 millions d’hectares aujourd’hui -c’est énorme !- qui ont des plans d’aménagement et sur cela vous avez 5 millions qui sont certifiés au top, c’est-à-dire la certification FSC. La déforestation a baissé dans plusieurs pays du Bassin du Congo. Ce sont donc les seuls qui peuvent arriver à Rio et dire : nous avons beaucoup progressé mais ce n’est pas ou peu connu.
Pourquoi les bois et produits d’Amérique latine arrivent-ils à percer davantage ?
DL : Parce que ces bois viennent de pays émergents. Un pays émergent a globalement une capacité plus organisée à faire la promotion de ses bois. C’est pourquoi des pays du Bassin du Congo disent que l’ATIBT doit évoluer: au lieu de ne représenter que la partie secteur privé, il faut la participation des Etats, des ONG, pour répondre à cette question et faire la promotion des efforts concrets qui ont été faits sur le terrain en terme de durabilité de l’exploitation mais aussi expliquer les atouts techniques des bois tropicaux.
Ce sont nos enjeux aujourd’hui mais ce n’est pas une grosse surprise. A l’ATIBT, nous voulons contribuer à expliquer que cette activité économique forestière qui se développe dans le Bassin du Congo se développe d’une manière moderne, qui préserve l’avenir, qui créé des emplois. Aujourd’hui un consommateur qui achète du bois en Europe peut être fière d’en acheter car, pour ses enfants, 1/ il y aura encore des forêts dans cette région et c’est bon pour le climat aussi, 2/ ça préserve la biodiversité, 3/ cela permet de créer des emplois et de la richesse économique, c’est-à-dire que ces pays ne seront pas les laissés pour compte d’un développement.
Peut-on vraiment tenir ce discours lorsqu’on constate que des volumes importants de grumes partent toujours vers l’Asie ?
DL : Il n’est pas facile de transformer les situations en peu de temps. La part des produits qui sont transformés dans le Bassin du Congo augmente : le Gabon a décidé d’arrêter d’exporter des grumes et les entreprises privées s’y mettent. Mais il faut du temps surtout pour transformer de façon durable.
La filière est-elle prête à l’entrée en vigueur en mars 2013 du Règlement sur le bois de l'Union européenne (RBUE) ?
DL : C’est un vrai défi et le secteur privé est un peu inquiet car, finalement, on ne sait pas comment cela va se faire. Tous les bois qui arriveront en Europe devront démontrer qu’ils sont légaux, c’est-à-dire qu’ils sont exploités de telle façon que la forêt se renouvelle, dans le respect des lois. Un certain nombre de pays africains ont signé avec l’Union européenne des APV (accord de partenariat volontaire) dans le cadre du processus FLEGT pour essayer d’organiser en interne la façon dont ces pays pourront produire un certificat qui dira : oui, c’est durable et c’est légal.
Mais c’est toujours la même chose: dès qu’il y a une nouvelle réglementation, les pays émergents sont souvent plus équipés pour y répondre. Or, un des rôles de l’ATIBT est de dire : nous, les pays d’Afrique, ferons en sorte de ne pas être les laissés pour compte de cette affaire là, de ne pas en être les victimes car là, soit le bois entre, soit il n’entre pas.
C’est un enjeu très fort et l’ATIBT va continuer à jouer un rôle important. Le Bassin du Congo doit pouvoir répondre à ces exigences car un importateur de bois devra présenter les papiers et avoir fait diligence.
Une exigence même à l’égard des propres marchés nationaux africains…
DL : Oui, certains ont décidé de le faire en interne sur leur propre marché ; les exportations interafricaines devront aussi répondre à cette exigence. Donc, ils ont pris un niveau d’exigence extrêmement fort. On verra bien qui sera là, à leurs côtés, pour les aider. En tous les cas, nous, l’ATIBT, le serons.
Propos recueillis par Bénédicte Châtel, CommodAfrica.






























