Ecofin Finance
Tribune

« Assalam Aleikoum ! »

Le discours du président tunisien Moncef Marzouki devant le Parlement Européen, le 6 février 2013 Le discours du président tunisien Moncef Marzouki devant le Parlement Européen, le 6 février 2013
  • dimanche, 10 février 2013 05:44

Monsieur le président Mesdames et Messieurs les députés Chers amis

De 1996 à 2001, la dictature m’avait interdit de quitter la Tunisie. Le Parlement européen y répondit par ce document ’’ Le passeport de la liberté ’’ remis à ma fille cadette en ce lieu en 2000.

Ce passeport symbolique a été parrainé par Hélène Flautre, Jean Pierre Thierry, Michel Rocard, Astrid Thors, Gianfranco Dell’Alba, Daniel Cohn Bendit, Daniel Ducarme, Jose Maria Mendiluce, Alain Lipitz, Fodé Sylla, Alima thierry Boumediene, Cecilia Malmström, Marie Arlette Carlotti, Françoise Grossetête et François Zimeray.

Qu’il me soit permis de leur exprimer ma profonde gratitude et par-delà mon cas et leurs personnes, la gratitude de tous les démocrates tunisiens et arabes qui ont toujours trouvé dans cette institution représentant les peuples de l’Europe un soutien sans équivoques.

Mesdames et Messieurs

A la fin des années 90, j’avais écrit que si le 18eme siècle a été le siècle de la révolution française et américaine, le 20eme celui de la révolution russe et chinoise, le 21 siècle sera le siècle de la révolution arabe. Ce n’était pas à force de lire dans le marc de café, mais dans les livres de l’Histoire.

Les grandes nations ne se suicident ni ne se laissent mourir. Au plus profond d’elles-mêmes elles finissent, quand tout semble perdu, par retrouver l’énergie de rebondir. Plus long est le calvaire, plus profonde est la chute, plus forte est l’énergie qui va les propulser hors du trou où elles sont tombées. Les révolutions arabes inscrites dans une sorte de fatalité de l’Histoire, ont donc fini par arriver.

La question fondamentale –et légitime- qui se pose à tous les Européens est simple: Sont-elles pour nous un bien ou un mal, une chance ou un danger ? Pour comprendre les évènements, les peuples, les êtres humains, voire les animaux ou même les choses, il faut une dose minimale d’empathie. Sans elle ce que nous voyons se ferme au regard et se dérobe à l’entendement. Je ne demande pas simplement votre attention mais votre empathie sans laquelle il n’y a aucune chance que nous puissions communiquer et nous rencontrer.

Oui les révolutions arabes peuvent poser à l’Europe de sérieux problèmes. On voit déjà se profiler les principaux.

Il y a le risque de les voir dégénérer en désordres ,en guerre civiles voire en guerre régionales comme c’est déjà le cas en Syrie, avec tout l’impact que cela peut avoir sur la sécurité de l’Europe.

Le deuxième risque, nous l’avons vécu au lendemain de la chute de la dictature en Tunisie .Nos jeunes profitant de l’effondrement de l’appareil sécuritaire et connaissant mal les difficultés économiques de l’Europe, se sont précipités sur les bateaux pour prendre d’assaut vos côtes dans l’espoir d’une vie immédiatement meilleure.

Il y a enfin la troisième menace : l’extrémisme islamiste armé que nous appelons le salafisme jihadiste et qui pourrait retrouver une nouvelle vigueur à l’occasion de la poussée de fièvre que connaît notre région.

Menace mondiale dans le cas d’El Qaida, menace régionale comme au Nord –Mali à l’origine de la nécessaire intervention française, il est surtout une menace nationale dans chaque pays du printemps arabe .c’est lui et non les suppôts de l’ancien régime qui constitue la partie la plus dangereuse de la contre-révolution. Et pour cause, la révolution démocratique lui a coupé l’herbe sous les pieds et frustré de ce qu’il croyait être sa chance historique d’hériter des dictatures déchues.

Mesdames et Messieurs

Le verre est aussi à moitié plein.

Non, il n’y a vraiment rien à craindre des révolutions arabes car ce ne sont pas révolutions nationalistes et xénophobes. Lors de leurs déclenchements, On n’a pas entendu les habituels slogans anti-occidentaux ou anti-israéliens. Et pour cause, La liberté n’est plus à arracher à l’occupant étranger mais à une dictature corrompue et brutale qui a fini par se constituer en véritable occupation interne.

Les dernières manifestations violentes de salafistes jihadistes contre des ambassades occidentales lors de cette lamentable histoire de vidéo islamophobe, n’ont réuni que quelques centaines d’individus sous le regard inquiet et désapprobateur de l’écrasante majorité.

Non, il n’y a vraiment rien à craindre des révolutions arabes car ces révolutions sont d’abord et avant tout des révolutions sociales se battant pour les mêmes droits sociaux et économiques qui ont été à l’origine de vos propres évolutions ou révolutions.

Non, il n’y a rien à craindre des révolutions arabes car ce sont des révolutions démocratiques.

Certes des partis islamistes ont remporté des victoires électorales indéniables en Tunisie, en Libye, en Egypte. Mais n’est-ce pas la démocratie qui a amené une fraction importante des islamistes dans son camp? N’est-ce pas elle qui leur a imposé ses règles, son éthique et en arrière-plan sa vision des rapports politiques qui doivent régir la société d’aujourd’hui ?

Non ce n’est pas l’islamisme qui triomphe dans le sillage du printemps arabe qu’il pervertirait ou récupèrerait comme le craignent ou l’affirment certains commentateurs occidentaux et arabes, mais bel et bien la démocratie qui continue à conquérir le monde.

Ce ne sont pas les démocrates qui se sont ’’ convertis’’ à cette idéologie politique appelée l’islamisme, mais ce sont bien les tenants de cette doctrine – du moins la fraction modérée largement majoritaire dans le spectre islamiste tunisien – qui se sont convertis à la démocratie.

Sont-ils sincères ou manœuvrent-ils ? Qui le dira mieux que le temps. Ils devront apprendre le jeu et à le jouer selon les règles, sinon ils réinstalleront une dictature religieuse que les Arabes liquideront comme ils ont liquidé celles à visage nationaliste ou socialiste.

Quant à ceux qui parlent déjà de l’hiver islamiste succédant au printemps arabe ils ne semblent pas connaître le nombre d’années voire de décennies qu’il a fallu à d’autres peuples pour retrouver un équilibre après une révolution.

Mesdames et Messieurs

Pour ce qui est du devenir de ces révolutions, tout est en jeu, rien n’est encore joué.

En Tunisie, nous sommes fiers d’avoir fait une révolution au plus faible coût humain possible. Je pense ici avec une grande émotion au calvaire du peuple syrien qui lui paye sa liberté au plus fort et qui a besoin plus que jamais du soutien humanitaire et politique de tous les peuples libres.

Nous avons mis en place un gouvernement de coalition entre laïcs modérés et islamistes modérés pour que les deux composantes modernistes et traditionnalistes de notre peuple se retrouvent dans ceux qui conduisent cette phase si délicate de la transition.

Ce gouvernement fonctionne. Il a restauré un Etat qui avait cessé d’exister en 2011. Il a remis en marche la machine économique qui fait que la Tunisie est passée d’un taux de croissance de -2.5 en 2011 à + 3% en 2013.

Le gouvernement dysfonctionne par tous les conflits personnels et politiques propres à toutes les coalitions. Mais nous n’avons pas de meilleur choix et il faudra bien s’en accommoder jusqu’aux prochaines élections que nous voulons aussi proches que possible. Nous rédigeons depuis des mois la constitution d’un Etat démocratique et civil et d’une société plurielle avec les difficultés que vous imaginez mais là aussi l’esprit du consensus l’emporte et nous espérons nous mettre d’accord sur le texte dans deux ou trois mois.

Nous sommes absolument déterminés à promouvoir et défendre toutes les libertés, à protéger les acquis de la femme, mais on ne change pas les attitudes et les comportements de plus de cinquante ans en deux années. Nous sommes déterminés à protéger le mode de vie de la Tunisie moderniste et à élever le niveau de vie de la Tunisie pauvre et oubliée, mais les défis sociaux-économiques sont colossaux tant l’héritage de la dictature soigneusement camouflé sur plus de vingt ans se révèle lourd.

Nous sommes absolument déterminés à continuer notre stratégie d’absorption de la fraction modéré de l’islamisme - car elle existe n’en déplaise aux idéologues qui ne voient ni la complexité , ni la dynamique de la chose politique – et tout aussi déterminés à faire face à sa fraction insoluble dans la démocratie et ce par les moyens sécuritaires dans le cadre de la loi et du respect des droits de l’homme mais surtout par le développement social économique et culturel.

Nous n’accepterons jamais que ce courant – l’équivalent de votre extrême droite, mette en danger, notre modèle de société profondément arrimé à son héritage arabo-musulman et résolument tournée vers la modernité. Nous ne le laisserons pas mettre en danger les acquis de la femme, les droits de l’homme ou la relation à l’Occident que nous voulons pacifiée amicale et basée sur le respect mutuel et le partenariat profitable à nos deux communautés.

Ce matin même et ce n’est pas un hasard, un crime odieux qui ne restera pas impuni et que je condamne avec la plus extrême vigueur, vient d’être commis: l’assassinat de Chokri Belaid homme politique connu. Il s’agit bien sûr d’une autre tentative de déstabilisation le pays. Mais ce message ne sera pas accepté. Nous ne cèderons pas aux menaces et au chantage.

Tout ce processus de démocratisation de l’Etat et de la société, de mise en place d’un développement durable et juste se révèle être plus difficile, plus complexe et surtout plus long que prévu, mais il avance.

Beaucoup de facteurs vont décider du sort de notre révolution et de celles en cours ou à venir dans le reste des pays arabes: la détermination des peuples ou leur découragement, la sagesse des hommes ou leur folie, cet effet papillon si difficile à identifier et à contrôler et qu’on désigne à défaut d’autre vocable sous les termes chance ou de providence. Mais vous pouvez parier sur la Tunisie qui est aujourd’hui le véritable laboratoire d’une grande transition ayant vocation à réussir.

Mesdames et Messieurs,

Nous avons beaucoup souffert en Tunisie de l’absence de l’Etat de droit national mais aussi de son absence sur le plan international. Face aux élections présidentielles organisées par le dictateur et gagnées par l’éternel score de 99%, nous, démocrates et militants des droits de l’homme n’avions aucun recours pour demander l’invalidation de ces élections truquées. Pas de cour constitutionnelle nationale, pas de cour constitutionnelle internationale. D’où l’idée de cette dernière. Une instance supranationale chargée de statuer à partir de la déclaration Universelle des droits de l’Homme des pactes et traités internationaux de la validité d’une élection, de la concordance d’une constitution nationale avec les standard internationaux.

Cet organisme, dont j’ai rêvé en intellectuel persécuté est aujourd’hui un projet ficelé qui a eu l’aval du sommet de l’UA à Addis-Abeba la semaine dernière. Il a recueilli l’appui de plusieurs Etats sud-américains et je suis là pour vous demander au nom de la Tunisie de l’appuyer afin que l’Etat de droit sur le plan mondial continue d’avancer et la démocratie de se renforcer chaque jour un peu plus dans le monde.

Mesdames et Messieurs,

Nous devons certes compter sur nous-mêmes mais nous voulons aussi pouvoir compter sur l’Europe, surtout que, pour la première fois dans notre histoire commune, nos intérêts et idéaux concordent.

Nous comprenons les difficultés de beaucoup de nos partenaires de la rive nord de notre mer commune. Mais à moyen terme nous sommes sûrs qu’investir et s’investir dans la consolidation de notre économie c’est aussi consolider notre démocratie naissante et donc consolider la démocratie tout court.

Je voudrais ici remercier l’Allemagne pour avoir accepté de reconvertir une partie de notre dette- l’équivalent de 60 millions d’Euros - en projets de développement. Nous espérons que nos autres partenaires et notamment le premier d’entre eux – la France- fassent de même.

Nous considérons qu’en acceptant de reconvertir cette dette en projets de développement qui profiterait naturellement aux entreprises des pays donateurs, une vraie rupture s’effectuerait annonçant un printemps euro-arabe.

Mesdames et Messieurs,

Au-delà cet aspect strictement économique il y a dans les relations entre nos deux mondes quelque chose de plus profond. Les astronomes identifient les galaxies et les groupements de galaxies. Nous pouvons identifier de la même façon des cultures et des groupes de cultures. Quelqu’un a dit à juste titre que l’Orient commençait quelque part à l’Est de l’Iran. Maghreb signifie en arabe occident, et dans un sens nous sommes des Sud –occidentaux partageant avec les Nord –occidentaux que vous êtes le même héritage grec, judéo-chrétien et musulman, une histoire douloureuse partagée des croisades à la colonisation. Tout cela a tissé des relations complexes mais puissantes entre deux communautés humaines.

On sait ce que l’Occident naissant doit à la culture arabo-musulmane. On sait aussi que la modernité de la culture arabo-musulmane est en grande partie l’appropriation de ce que l’Europe a créé de mieux dans le domaine des arts et des sciences. Ceci étant dit, j’aimerais rappeler que les échanges humains ne sont enrichissants pour les uns et pour les autres, surtout s’ils se veulent pérennes, que dans l’égalité.

Les trois cent millions d’Arabes ont promu plusieurs langues européennes qui font aujourd’hui partie intégrante de leur culture. Laissez -moi ici exprimer le vœu que l’Europe saura donner à la langue et la culture arabe une place injustement refusée dans le cadre des relations inégales qui seront de moins en moins acceptées par nos nouvelles générations.

L’influence européenne sur le monde arabe est aussi idéologique et cela ne date pas d’aujourd’hui. Durant tout le vingtième siècle tour à tour, l’Egypte, l’Irak ou la Libye se sont vus dans le rôle de la Prusse, Nasser, Saddam et Kadhafi rêvant d’être le Bismarck arabe. Ce modèle de l’unité arabe fondé sur la force des armes et le charisme d’un chef a fait faillite et tant mieux pour les Arabes et le monde.

Aujourd’hui ce qui nous fait rêver, c’est une Union Maghrébine et plus tard arabe sur le modèle de l’Union Européenne cad une union d’Etats démocratiques et de peuples libres travaillant ensemble pour le bien de tous.

L’Union Européenne nous fascine aussi par ce qu’elle a réussi de plus remarquable pour ne pas dire miraculeux : la réconciliation franco-allemande L’existence d’un tel miracle montre sa possibilité et aussi la possibilité de sa reproduction malgré la rareté des miracles.

Laissez- moi ici vous demander de préparer la venue de cette paix que nous attendons tous au Proche-Orient.

Demandez- à tous vos collègues israéliens - face au blocage actuel gros de toutes les menaces futures sur la paix dans cette région et dans le monde, de réfléchir à une paix qui ne rime ni avec reddition, ni avec une longue trêve que chacun camp utilise pour fourbir ses armes en vue d’un nouveau round dans la guerre éternelle. Demandez-leur de libérer aussi Marwan Barghouthi, parlementaire comme vous, et le laisser venir en Tunisie récupérer une santé détruite par dix années de prison en isolement total.

Mesdames et Messieurs

J’ai commencé par un souvenir personnel, Permettez- moi de terminer par un autre souvenir personnel.

Strasbourg est la ville ou j’ai fait mes études, appris mon métier, la ville dont les habitants m’ont profondément marqué par leur sens du travail, de la discipline et de la modestie. , la ville ou sont nées mes deux filles.C’est aussi la ville ou se sont décidé les choix fondamentaux qui ont dirigé le reste de ma vie.

Jeune Interne au début des années 70, je me suis présenté devant l’un des maitres les plus prestigieux de la faculté pour lui demander un sujet de thèse pour mon doctorat. Il me proposa de travailler sur la question de l’expérimentation humaine en médecine. J’ai tout de suite accepté. Tout ce qui m’intéressait étant de pouvoir un jour dire, j’ai fait ma thèse avec Marc Klein. Ce que je ne savais pas c’est que mon vénéré maître, parce que juif, avait été envoyé dans les camps de concentration et par ce que médecin, affecté à une unité d’expérimentation médicale sur les prisonniers. La préparation de la thèse fut un voyage dans l’horreur, l’horreur d’une science sans conscience, l’horreur d’une nature humaine capable du pire, l’horreur de régimes politiques déments, l’horreur de la banalité du mal. C’est lors de mes recherches que j’ai lu pour la première fois la Déclaration Universelle des droits de l’Homme.

Je ne pense pas que Marc Klein ait réalisé un instant l’impact qu’il allait exercer sur la vie de ce jeune interne étranger venu lui demander l’honneur d’être son élève, ni l’impact que cela aurait, par les voies mystérieuses de la vie, sur l’avenir d’autres hommes. Il était à mille lieux d’imaginer ce que son influence allait coûter à son élève en termes de prison, d’exil, d’années de persécutions, mais aussi en terme de combats d’accomplissements et de victoires.

Parce que cette victoire, qui me permet d’être aujourd’hui ici, en ce haut lieu de la démocratie, de la paix et de la fraternité entre les peuples et d’y prendre la parole en homme libre au nom d’un peuple libre est aussi la sienne, permettez- moi de la lui dédier, et de saluer par la même occasion Strasbourg, l’Alsace, l’amitié franco-tunisienne et l’amitié Euro-arabe.

Je terminerai par le plus beau salut échangé entre les hommes : Assalam Aleikoum,…..Que la paix soit sur vous.

Strasbourg le 6/2/2013

Le discours du président tunisien Moncef Marzouki devant le Parlement Européen, le 6 février 2013
Enveloppe Recevez chaque jour la lettre
Ecofin Finance / Gestion Publique

ECOFIN FINANCE TV

BoutonRS
LES PLUS LUS 7 jours
1 mois
6 mois
App Agence
Ecofin
Téléchargez l'application de l'Agence Ecofin gratuitement

iPhone App  App Android